Monde

Les Philippines, futur califat de l'organisation État islamique?

Patrick B. Johnston et Colin P. Clarke , traduit par Adélaïde Blot, mis à jour le 03.12.2017 à 12 h 59

Alors que Daech cherche à se redéployer, il regarde vers l’Est.

Marawi I Ted ALJIBE / AFP

Marawi I Ted ALJIBE / AFP

De nombreux responsables, aussi bien occidentaux qu’originaires de la région, ont été tentés de crier victoire à la suite de la reprise de villes importantes, comme Mossoul et Raqqa, après quatre années de domination de Daech. Mais il est trop tôt pour se réjouir, car l’organisation État islamique réfléchit déjà à ses options de redéploiement et les Philippines pourraient bien être son nouveau fief. L’archipel est, certes, éloigné du berceau du groupe né au Moyen-Orient, mais les djihadistes y ont déjà contrôlé une ville pendant trois mois et sa reprise a coûté cher à l’armée philippine.

L’histoire du militantisme islamique aux Philippines remonte aux années 1970. À cette époque, le Front Moro de libération nationale affronte le gouvernement de Manille pour acquérir plus d’autonomie. Après plusieurs scissions, l’une de ses branches crée en 1984 le Front Moro islamique de libération, qui mène une insurrection de faible intensité dans tout le sud des Philippines. Une autre organisation islamiste, le groupe Abu Sayyaf, fondé au début des années 1990, entretient des liens avec al-Qaïda et d’autres groupes islamistes d’Asie du Sud-Est comme la Jemaah Islamiyah.

L’organisation État islamique n’a commencé à vraiment s’intéresser aux Philippines qu’en 2016, lorsque son califat au Moyen-Orient a été mis à rude épreuve. Par ailleurs, alors que plusieurs factions philippines ont prêté allégeance à Daech, l’organisation ne les a pas reconnues en retour comme des wilayas, ou franchises. Dans une vidéo produite fin 2016 par son agence de presse aux Philippines, l’organisation État islamique a reconnu la relation formelle qu’entretenaient sa base et les djihadistes philippins, sans pour autant proclamer de wilaya.

La bataille de Marawi

 

Les djihadistes du sud-est asiatique ont peu d’expérience des combats avec l’organisation État islamique. Si quelque 1.600 combattants d’Asie du Sud et d’Asie du Sud-Est ont rejoint Daech en Irak et en Syrie, ils ne représentent que 5% des combattants étrangers de l’organisation, qui seraient environ 30.000, selon The Soufan Center, une société de conseil internationale.

Alors qu’ils ont reçu nettement moins d’attention que les membres des autres groupuscules ayant prêté allégeance à l’organisation État islamique, notamment de Libye, du Sinaï et d’Afghanistan, les djihadistes philippins se sont pourtant emparés de Marawi, la plus grande ville de la région autonome du Mindanao, qui compte 200.000 habitants. Et bien que leurs factions n’aient jamais obtenu le statut de wilayas, les liens idéologiques qu’ils entretiennent avec l’organisation État islamique sont peu à peu devenus plus tangibles.

Dans un premier temps, la contre-offensive menée par l’armée philippine n’a pas permis à cette dernière de reprendre Marawi à la coalition informelle de groupes djihadistes, comprenant le groupe Abu Sayyaf Group et le groupe Maute, qui avait pris la ville. Les combattants ont pu résister aux assauts de l’armée grâce au soutien matériel de Daech, qui leur aurait envoyé près de deux millions de dollars.

La tentation de l'extrémisme

 

Les Philippines sont un terrain idéal pour l’organisation État islamique, qui cherche à tirer profit des différends ethniques et sectaires existants, puisque les musulmans du sud sont en conflit ouvert avec les chrétiens du nord à prédominance catholique. Malgré les violents assauts et l’importante force de frappe de l’armée philippine, les djihadistes ont pu conserver le contrôle sur la ville pendant plus de trois mois, ce qui a été d’autant plus impressionnant que la force de contre-insurrection comprenait des forces d’élite formées par les États-Unis et, semble-t-il, des soldats américains déployés en toute discrétion sur le terrain.

Marawi après la bataille I  TED ALJIBE / AFP

La situation sur le terrain dans le sud des Philippines reste incertaine. Le 17 octobre, soit le lendemain de l’élimination d’Isnilon Hapilon et d’Omar Maute, les deux principaux chefs djihadistes à Marawi, le président philippin Rodrigo Duterte a annoncé que la ville avait été «libérée». Néanmoins, la menace sécuritaire et la crise humanitaire qui s’annoncent risquent de compliquer sérieusement les efforts de reconstruction de Marawi.

Dans le même temps, il faut s’attendre à ce que la population soit de plus en plus tentée par l’extrémisme en réaction à la campagne antiterroriste sanglante menée par le gouvernement, ce qui pourrait mettre en péril le processus de paix entamé entre Manille et le Front Moro islamique de libération. Enfin, des experts suspectent Duterte d’avoir gonflé le nombre de morts dans le camp djihadiste lorsqu’il a proclamé la libération de Marawi; des combattants auraient simplement fui vers des zones où ils sont soutenus par la population et s’y seraient regroupés pour se préparer à de nouveaux combats.

Un foyer de violence

 

Marawi pourrait être un avant-goût de ce qui se prépare. Maintenant que ses fiefs du Moyen-Orient ont été détruits, Daech va certainement se fragmenter et se tourner vers de nouvelles régions, de l’Asie du Sud-Est à l’Afrique subsaharienne. Les combattants étrangers venus en Irak et en Syrie deviendraient alors le noyau dur de mouvements élargis dans leurs régions d’origine. Son califat ayant été réduit à néant, il est possible que l’organisation État islamique revoie sa stratégie et reconnaisse officiellement de nouvelles franchises afin de renflouer et de redonner de l’éclat à sa marque.

L’Asie du Sud-Est est depuis longtemps un foyer d’islamisme et de violence. Ainsi, c’est d’Indonésie, le pays comptant le plus de musulmans au monde, qu’étaient originaires les responsables d’al-Qaïda avant les attaques du 11-Septembre. Plus récemment, les autorités ont procédé à un nombre croissant d’arrestations d’islamistes en lien avec des projets d’attaques terroristes. Pour autant, le nombre de djihadistes combattant activement et susceptibles de retourner aux Philippines ou dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est est relativement faible par rapport à ceux des autres régions comme l’Afrique du Nord. Néanmoins, alors que l’organisation État islamique recule au Moyen-Orient, les Philippines pourraient constituer une porte de sortie utile à l’organisation.

Il est fort probable que les Philippines deviendront la destination privilégiée de Daech en raison de leur importante population musulmane, de la présence de mouvements islamistes violents et non violents, de la permissivité de leurs systèmes financiers formels et informels, de leurs institutions locales faibles et de la présence, à leur tête, d’un président et d’une administration ayant mené un combat à Marawi qui a fait des dizaines de victimes et forcé des centaines de milliers de personnes à fuir.

Patrick B. Johnston
Patrick B. Johnston (1 article)
Senior political scientist
Colin P. Clarke
Colin P. Clarke (1 article)
Politologue
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte