Histoire

La troupe K. vs le Ku Klux Klan: plus dure sera la chute

Temps de lecture : 19 min

En 1871, la troupe spéciale envoyée par le gouvernement fédéral à la suite d'une série d'exactions commises par la milice blanche contre la population afro-américaine en Caroline du Sud mène une série d'arrestations spectaculaires. Pour tenter de ramener un des principaux fuyards, une gigantesque chasse à l'homme est lancée jusqu'au Canada.

Le Klan en 1939 / AFP
Le Klan en 1939 / AFP
Cet article est le dernier volet d'une série en quatre parties consacrée à la Troupe K et son combat contre le Ku Klux Klan au sortir de la guerre de Sécession dans le Comté de York en Caroline du Sud.

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Résumé des épisodes précédents: en mars 1871, une série d'exactions commises par la milice blanche contre la population afro-américaine en Caroline du Sud pousse le gouvernement fédéral à réagir de manière spectaculaire. Quelques jours plus tard, des troupes sont envoyées dans le comté de York avec pour mission de ramener la paix. À leur tête, Lewis Merrill. Après une période d'attente où continue de régner la terreur, le valeureux stratège obtient les moyens de mener un assaut fatal contre le Klan. Une grande vague d'arrestations est lancée.

Les klansmen avaient craint le pire et certains d’entre eux étaient depuis un certain temps sur le qui-vive, à l’affût de ce type d’action contre eux. L’un des détachements de soldats se rapprocha de la ferme des Brown. Amos et Chambers Brown (ce dernier était l’un des dirigeants du den local) avaient fait partie de l’expédition punitive menée par le docteur Bratton durant laquelle Jim Williams avait été lynché.

Les deux frères, en entendant ou en voyant arriver les hommes de Merrill (à moins, encore, qu’ils n’aient reçu un avertissement codé) s’étaient enfuis de chez eux. Se retrouvant seul avec le père des deux jeunes hommes, un ancien magistrat de 57 ans Samuel, Merrill ordonna son enfermement dans une grange voisine, où il fut rapidement rejoint par une demi-douzaine d’autres klansmen ramenés des environs.

Merrill pensait que Samuel pourrait servir de moyen de pression pour attirer ses fils et les arrêter. En réalité, Merrill venait de ferrer un plus gros poisson qu’il ne le pensait. Le lieutenant Godfrey trouva une clé sur le prisonnier qui lui permit, de retour dans la propriété des Brown, d’ouvrir un tiroir de bureau qui contenait un exemplaire de la constitution et des règlements du Ku Klux Klan. Ce fut le seul et l’unique qu’ils trouvèrent lors de leurs fouilles dans ce comté pourtant infesté par le Klan.

Cri de détresse

Brown raconta une histoire farfelue sur la façon dont le dossier s’était retrouvé dans son bureau et jura qu’il n’avait jamais examiné les documents. Mais à mesure que le fonctionnement secret du Klan se dévoilait, le rôle de chef joué par Brown apparut de plus en plus nettement, avec certains détails indiquant notamment que c’était lui qui se chargeait des initiations. L’un des membres se rappela aussi que Samuel Brown avait pour habitude de dire que son groupe de klansmen pouvait tuer et battre plus de Noirs que tous les autres groupes du comté de York réunis.

Lorsque les soldats firent irruption dans la maison de bois des Sherer, le jeune John Sherer se cacha sous son lit. Les hommes de Merrill le laissèrent tranquille, car ils savaient exactement après qui ils couraient. Ils rassemblèrent William, James, Hugh, et Sylvanus Sherer, qui avaient tous participé de l’expédition nocturne meurtrière contre Williams. L’un des principaux éléments expliquant le succès de ces incursions, rappela plus tard Merrill, fut la surprise des membres du Klan quant à la quantité d’information que possédaient les militaires sur eux. Cela leur semblait d’autant plus inconcevable qu’ils tiraient une grande fierté de leur extrême discrétion.

Grâce au courage des informateurs de Merrill, ses hommes connaissaient également tous les signaux et les codes qu’utilisaient les klansmen pour prévenir leurs comparses que les tuniques bleues approchaient. S’ils lançaient «Ambulance!», c’était un cri de détresse qui signifiait qu’un autre membre se trouvait dans les environs. De même, trois sons (quels qu’ils soient) successifs étaient un autre moyen d’avertir d’un danger les autres membres à proximité. Merrill avait même retranscrit sur papier les notes de musique du sifflement d’avertissement du Klan.

Les masques tombent

Aussi bien entraînés et versés dans les secrets du Klan fussent-ils, les soldats de Merrill ne pouvaient cependant pas savoir tous les dangers qui les attendaient. Quatre jeunes membres en fuite s’étaient cachés dans les collines voisines armés de Winchester. À l’approche des soldats, Garland Smith, qui avait participé au meurtre par balle d’au moins deux hommes noirs, sortit son fusil et, du haut de son poste d’observation, plaça un des soldats dans sa ligne de mire puis se prépara à tirer, jusqu’à ce que ses compagnons le retiennent.

À mesure que les arrestations progressaient, les habitants médusés voyaient les soldats traverser la ville en compagnie de leurs prisonniers. Merrill avait converti un bâtiment utilisé pour la production de sucre en prison et la remplit au maximum, en enfermant d’abord une trentaine de klansmen le premier jour, puis une centaine les semaines suivantes. Lui et ses secrétaires étaient débordés par la retranscription des confessions et des témoignages des personnes arrêtées et des centaines d’hommes qui vinrent se rendre d’eux-mêmes de peur que les soldats ne les pourchassent.

Les détails sur le meurtre de Jim Williams, ainsi que sur d’autres crimes abjects, commencèrent à déferler, et le rôle joué par le docteur Bratton devint plus clair à mesure que les klansmen faisaient leur déposition. L’un des habitants promit de conduire le capitaine Hale à l’une de leurs cibles majeures, mais au lieu de cela, l’homme le fit tourner en rond. Furieux, Hale l’envoya grossir les rangs, qui ne cessaient de croître, des détenus.

«Totalement anéanti»

Le suspect du capitaine Hale n’était pas le seul dirigeant du KKK à filer entre les doigts de Merrill. Alors même que de nombreux membres du Klan commençaient à se retourner les uns contre les autres, Merrill découvrit qu’il y avait des traîtres parmi ses hommes. La veille des expéditions militaires, Dick Clinton, le secrétaire de Merrill, donna le nom de certains klansmen que Merrill voulait arrêter à Ed McCaffery, bijoutier et membre du Klan.

Un groupe de membres du Klan se réunit au tribunal du comté avant de se séparer pour avertir, à la faveur de la nuit, les hauts responsables du KKK. Grâce à un plan général qui prévoyait de laisser leurs soldats essuyer la tempête, la plupart des dirigeants hauts placés et fortunés (ceux-là mêmes qui étaient sortis sur le devant de la scène de Yorkville et avaient promis d’aider à mettre fin aux agissements du Klan), purent quitter leur foyer dans la nuit, laissant derrière eux famille et activité professionnelle.

Bien que sa prison improvisée fût pleine à craquer, la disparition de ces hommes, notamment de Bratton, fit enrager Merrill. Il démantela le Klan en quelques heures et envoya un rapport à Washington indiquant que l’organisation avait été «totalement anéantie». Un journal alla jusqu’à écrire que Merrill «tenait l’abominable ordre du comté de York dans le creux de sa main et l’avait écrasé aussi facilement que si c’était une coquille d’œuf». Mais Merrill rêvait avant tout de voir punis les hommes qui portaient la plus grande responsabilité dans la terreur qui avait agité la région.

La traque

Les véritables motivations de Dick Clinton sont difficiles à connaître aujourd’hui. Clinton, dont la trahison semble lui avoir valu d’avoir été l’un des premiers détenus de la prison militaire de Fort Leavenworth, au Kansas, était peut-être tout simplement un membre du Klan lui-même, à moins qu’il n’ait été qu’un simple sympathisant, comme l’étaient alors tant de Blancs dans le comté de York. S’il s’agissait du même Dick Clinton qui avait servi dans la 13e batterie de l’artillerie légère du Missouri, de l’Armée confédérée, lors de la Guerre de Sécession, il avait combattu huit ans plus tôt en Arkansas contre la cavalerie de Merrill, lorsque ce dernier avait permis à l’Armée de l’Union de s’emparer de Little Rock. L’ancien soldat aurait alors gardé une rancune née de la guerre sans que Merrill n’en sache jamais rien.

Plus de 100 membres du Klan du comté de York s’enfuirent soit avant que ne débutent les opérations de Merrill, soit durant les arrestations de masse. Parmi eux figuraient non seulement le docteur Bratton, mais aussi un autre officier haut placé du comté, «Grand Giant» James Avery. En raison de la structure intentionnellement opaque du Klan, seuls les plus hauts responsables pouvaient identifier et impliquer les personnes qui dirigeaient l’organisation.

Les questions administratives de Yorkville submergeaient Merrill et son équipe, qui devaient faire le tri des prisonniers et des confessions, préparer les jugements et rechercher ceux qui étaient encore en fuite dans la région. Les militaires parvinrent même à recueillir suffisamment de preuves pour que le procureur général mette en examen le shérif Glenn. Merrill surveillait toujours de près les rapports sur la localisation des fugitifs et pressa Washington de consacrer plus de ressources à leur recherche.

Les tentatives de dénicher les suspects qui s’étaient échappés pouvaient vite tourner à la violence, notamment lorsque les fugitifs estimaient que l’armée n’oserait jamais les blesser. Lorsque les soldats allèrent arrêter un pêcheur du nom de Minor Parris, ce dernier refusa d’obéir aux nombreuses sommations de s’arrêter et finit par être touché par une balle. L’un des hommes de Merrill tenta de soigner le klansman (qui était recherché pour meurtre) durant 3 heures avant qu’il ne meure.

L'exil canadien

Depuis le début, les agents du gouvernement avaient une longueur de retard sur le docteur Bratton. Tout d’abord, il s’enfuit chez sa sœur, dans une autre partie de la Caroline du Sud. De là, il partit pour Selma, en Alabama, puis pour Memphis dans le Tennessee, où il retrouva son frère John, lui aussi membre du Klan ayant fui les arrestations. Lorsque Bratton apprenait que les agents fédéraux se rapprochaient de lui, il prenait de nouveau la fuite. Quand il ne sentit plus en sécurité à Memphis, Bratton se rendit au Canada avec d’autres fugitifs, sans doute par la mer au départ de la Floride afin de ne pas se faire remarquer. Gabriel Manigault, un membre d’une vieille famille de Caroline du Sud qui s’était installé à London, dans l’Ontario, trouva une pension isolée pour Bratton. Cette même région du Canada, qui sembla soudain devenir une cachette pour les membres du Klan, avait été, avant l’émancipation, un refuge pour les esclaves en fuite.

Ramener Bratton à Yorkville (ce que Merrill ne cessa de réclamer tout l’hiver et le printemps), devint beaucoup plus compliqué une fois que le fugitif eut franchi la frontière canadienne. Cette difficile chasse à l’homme fut assignée à un dénommé Joseph Hester, personnage charismatique, mi-détective mi-escroc, qui était une sorte de version ombrageuse de Merrill. Contrairement à Merrill, qui était un héros de la guerre, Hester avait un passé marqué d’évènements étranges et violents.

Officier de marine confédéré, il avait tué par balle le commandant du vaisseau CSS Sumter durant son sommeil. L’officier avait apparemment découvert qu’Hester volait des marchandises. Hester fut arrêté pour le meurtre, mais finit par être libéré sans être inculpé, en raison de problèmes juridictionnels. L’Union Navy captura Hester plus tard pour avoir tenté de briser un blocus sur son propre navire, le Pocahontas, à Charleston, en Caroline du Sud. Les rapports indiquent qu’il passa alors un accord pour devenir détective pour l’Union.

Hors-la-loi

Hester, selon certaines sources, aurait fini par rejoindre le Ku Klux Klan, mais cette partie de son histoire tortueuse pourrait avoir été une couverture pour lui permettre d’infiltrer l’organisation. Hester fournit plus tard au public certaines des premières photos des tenues du Klan. Quelle que fût son implication dans l’organisation, Hester était désormais un marshal adjoint. Dans sa Caroline du Nord natale, il devint l’équivalent de Merrill en Caroline du Sud (la presse les surnommait les «chasseurs de Ku Klux») grâce à ses exploits, notamment une opération d’infiltration et l’incroyable sauvetage d’un homme qu’il était sur le point de pendre.

Après avoir tenté une fraude à la loterie, Hester fut surnommé «Lottery Hester» dans certains cercles, tandis que le Fayetteville Eagle disait de lui qu’il était «un assassin et un incendiaire». Ces noms contrastaient avec son apparence physique, car, contrairement à Merrill qui était athlétique, Hester était un homme plutôt petit et avait un visage angélique.

Le Daily Phoenix de Columbia, en Caroline du Sud, résuma sa réputation avec plus d’impartialité en le qualifiant de «détective un peu célèbre». Merrill rappela dans une lettre que le président Lincoln lui avait un jour dit droit dans les yeux, lors d’une réunion privée durant la guerre: «Souvenez-vous, jeune homme, il y a des choses qui devront être faites, mais qui ne pourront être ordonnées par vos supérieurs». Merrill, officier militaire ayant une sensibilité de juriste, ne put jamais vraiment se faire à cette idée. Mais pour Hester, sortir du cadre de la loi était une seconde nature.

Hunter vs Simpson

Âgé de 42 ans, le marshal savait qu’il devait avancer avec prudence s’il voulait livrer Bratton à Merrill. Il n’avait pas de véritable autorité lorsqu’il travaillait en pays étranger. Il commandait les opérations tactiques, mais avait besoin de trouver quelqu’un qui puisse agir à sa place. On ignore comment il parvint à recruter un greffier adjoint du procureur local de la Couronne. Cherchant sans doute à gagner un peu d’argent facile, Isaac Bell Cornwall disposait des compétences qui manquaient à Hester: il connaissait tous les recoins de l’Ontario et disposait des contacts nécessaires pour lancer l’opération.

S’ils pouvaient confirmer les renseignements selon lesquels l’homme qu’ils pourchassaient se trouvait en Ontario, il leur faudrait monter un plan pour le capturer avant qu’il n’ait vent de leur présence. Hester avait été informé que Bratton utilisait le nom de Simpson dans ses précédentes planques et le docteur fit l’erreur de conserver ce pseudonyme. Cornwall chercha des lettres à l’attention de Simpson au bureau de poste de London dans l’espoir de confirmer la présence de Bratton dans la région. Il en ouvrit au moins deux avant de les refermer, le tout sans autorisation.

L’auteur des lettres, postées en Caroline du Sud, priait le docteur de «ne pas se montrer en public» et de ne pas répondre. Ces courriers permirent probablement à Hester d’arriver jusqu’à la pension de Bratton. Hester étudia les habitudes de Bratton pendant plusieurs semaines, en profitant pour peaufiner son plan pour l’attraper. Comme pseudonyme, Hester choisit malicieusement «Hunter» (chasseur).

Le coup du fiacre

Le 4 juin 1872, vers 16h, Hester s’installa dans un fiacre et observa le docteur Bratton marcher dans Waterloo Street. Le costume ordinaire de Bratton, dans des tons gris, et son chapeau mou noir le faisaient moins ressembler à un médecin qu’à un fermier, ce qui était officiellement son métier sous cette fausse identité. Mais en dépit de son apparence de paisible cultivateur grisonnant dans la cinquantaine, Hester se doutait, au vu du dossier établi par Merrill, que cet assassin au sang froid ne se laisserait pas prendre sans se battre.

Dans un autre fiacre, Cornwall attendait les ordres d’Hester. Hester lui donna le signal. Son attelage accéléra en direction du docteur Bratton, tandis que celui de Cornwall se lança à toute vitesse en sens inverse. Les deux véhicules s’arrêtèrent de part et d’autre de Bratton, l’empêchant de bouger.

Cornwall sauta dans la rue et attrapa Bratton. Bratton essaya de le frapper avec sa canne et de l’étrangler, mais Cornwall était trop fort et il mit le fugitif à terre. Il retint Bratton sur le sol et lui passa une menotte avant de demander de l’aide au cocher. Bratton tenta de crier, mais ses assaillants avaient prévu une telle réaction. Cornwall posa un tissu sur son visage et Bratton arrêta bientôt de se débattre. Le tissu était imbibé de chloroforme. Cornwall poussa Bratton, désormais tranquille, dans son véhicule. Hester ordonna à son cocher de repartir, et Cornwall, accompagné du prisonnier, s’en alla dans la direction opposée dans le second fiacre.

Le fiacre de Cornwall, qui transportait le docteur inconscient, prit des routes secondaires jusqu’à la gare ferroviaire. Hester se rendit lui aussi à la gare et envoya un jeune garçon faire le tour du Pacific Express, qui était en retard. Inquiet que des comparses de Bratton tentent de le libérer, Cornwall demanda à son cocher de faire des allers et venues dans les rues les plus proches possible de la voie ferrée. Lorsque le train arriva, le garçon explora tous les wagons et revint dire à Hester lesquels étaient les moins pleins. Cornwall escorta le docteur dans un petit compartiment couchette. Une fois le train parti, ils changèrent de compartiment –une précaution supplémentaire au cas où ils auraient été repérés. Lorsqu’il sortit de son état second, Bratton protesta.

Traverser la frontière

Le marshal Hester demeurait hors de vue. Dès que le train passa le pont de chemin de fer qui traverse la frontière canadienne, la porte du compartiment s’ouvrit et Hester apparut. «Vous venez avec moi, maintenant», dit-il, avant d’indiquer à Bratton qu’il était en état d’arrestation.

Ils empruntèrent ensuite un ferry pour Detroit, d’où ils prirent un fiacre, en ordonnant au cocher de les conduire le plus vite possible au principal poste de police pour faire officiellement enregistrer leur capture. Il existait bien un avis de recherche contre Bratton, mais le sergent ne trouva sur lui que «108,85 dollars en monnaie, une montre, un livre de poche et un bistouri», soit rien qui ne pouvait confirmer son identité. Bratton affirma qu’il était un fermier de l’Alabama appelé James Simpson (le nom de l’un de ses oncles).

Les ravisseurs emmenèrent Bratton dans un hôtel de Detroit appelé le Russell House, où ils montèrent la garde à tour de rôle. Au milieu de la nuit, Hester paya apparemment Cornwall et greffier adjoint reprit la route de son côté. Hester conduisit Bratton en Caroline du Sud en alternant trajets en trains et en diligence, faisant des escales dans des auberges et des hôtels. Lorsque cela s’avérait nécessaire, Hester faisait respirer du chloroforme à Bratton, et un regard vitreux venait remplacer l’air défiant du médecin.

Délit de fuite

À Aquia Creek, en Virginie, Bratton parvint à se faufiler dans la foule de la gare. Hester fouilla la gare, mais en vain. Son expérience dans la poursuite de hors-la-loi et de fugitifs permit à Hester de réfléchir comme son prisonnier (c’était lui-même un ancien fugitif). Il se dit que Bratton penserait qu’Hester se contenterait de fouiller la gare et qu’il partirait à la recherche d’un autre moyen de quitter la ville, mais cette fois, dans un lieu étranger et sans l’aide qu’il avait dans le Tennessee et l’Ontario. Hester inspecta le port toute la nuit, et lorsque le jour se leva, il trouva son prisonnier caché sous le quai en attendant qu’un bateau puisse le prendre.

Le 10 juin 1872, Hester arriva à Yorkville avec Bratton. Il escorta le criminel à travers la ville et le remit aux bons soins de Merrill. Pour Merrill, mettre en cellule l’homme, émacié et épuisé, qui avait élaboré les opérations du Klan dans le comté de York était une énorme victoire, même si discuter avec lui s’avérait aussi exaspérant qu’auparavant. Ce même homme avait nié un jour connaître l’existence du Ku Klux Klan. (Concernant Jim Williams, la nièce du docteur Bratton insinuerait plus tard que le meurtre était de l’autodéfense, ajoutant que Williams avait menacé de «tuer tous les Bratton, depuis le berceau jusqu’à la tombe».) Une note de triomphe perça au milieu du langage froid et direct qu’il employa dans le message télégraphique codé qu’il transmit à Washington.

Dr. James Rufus Bratton arrêté et maintenant détenu ici. Lewis Merrill, Major 7e cavalerie

Message clair

L’arme suprême du Klan –sa grande discrétion et la prétendue invisibilité de ses membres– avait été démontée. Et grâce aux preuves accumulées par Merrill, l’aristocratique médecin aux deux visages ne pouvait plus rien cacher. Le gouvernement fédéral savait que son armée entière n’aurait pas suffi à capturer tous les membres du Klan dans le pays (même si le nombre exact de membres reste contesté, il y avait d’importants dens dans chacun des États du Sud), mais en employant des «mesures exemplaires» dans le comté de York, ils cherchaient à déstabiliser et à porter un «coup fatal» aux différentes sections du Klan dans tout le Sud.

Ces mesures consistaient à se substituer aux forces d’État corruptibles et inefficaces en déployant l’Armée fédérale, puis en découvrant et en arrêtant autant de klansmen que possible dans le comté de York. Bien que le processus permettant de traduire les prisonniers en justice fût en fin de compte jalonné de complications, les arrestations massives sans Habeas Corpus envoyèrent un message clair à tous les responsables de l’organisation dans les États du Sud. À la suite de l’opération, le Ku Klux Klan fut mis quasiment hors état de nuire et il ne revit jamais sérieusement le jour avant presque quarante ans. Les clivages raciaux ne disparurent bien évidemment pas des États-Unis en une seule mission. La suppression par Merrill de la section du Klan du comté de York ne fut qu’une bataille parmi d’autres, innombrables, à venir.

Retournement

La victoire que représenta la capture de Bratton ne fut que de courte durée. Bratton, les fidèles du Klan et leurs alliés politiques dans la presse et au Congrès parvinrent à déclencher un mouvement international de révolte contre son arrestation, qu’ils qualifièrent d’enlèvement. Les tribunaux canadiens jugèrent Isaac Cornwall, qui devint le bouc émissaire de l’histoire et fut condamné à une peine de trois ans de prison.

Deux jours après le retour de Bratton, menotté, à Yorkville, le juge «itinérant» George Seabrook Bryan (photo), ancien propriétaire d’esclaves ayant des liens étroits avec l’aristocratie de Caroline du Sud, permit à Bratton d’être libéré sous caution pour 12.000 dollars. La somme (astronomique en 1872) fut récoltée immédiatement auprès de garants, ou de personnes qui devaient assumer la responsabilité financière si Bratton ne répondait pas à ses obligations envers la cour.

Bratton ne retourna jamais en prison, abandonnant derrière lui les treize hommes qui s’étaient portés garants pour lui, et retourna au Canada, où il savait que l’indignation internationale lui fournirait une protection suffisante pour empêcher toute nouvelle tentative d’arrestation de la part des Américains.

Merrill, Hester et les soldats de la troupe K se tenaient là et regardèrent Bratton se déplacer librement dans les rues de la ville, prêt à la quitter. Hester avait remarqué qu’une partie du pouvoir des klansmen venait de l’intimidation qu’ils exerçaient sous le prétexte «qu’ils n’étaient pas des êtres humains». Bratton se soustrayait à la justice. Mais, il était redevenu humain et vulnérable. Le bastion du Klan avait été libéré, leur empire ostensiblement invisible avait été mis sous les projecteurs et anéanti. Et dans cette région où des hommes terrifiés s’étaient autrefois retranchés dans les bois, ce qui frappait le plus dans cette scène n’était pas de voir le docteur épuisé qui battait en retraite, mais la confiance qui pouvait se lire sur les visages des habitants qu’il ne pourrait plus chasser.

Naissance d'une nation

Les opérations militaires de Yorkville eurent des répercussions sur ses principaux acteurs durant des années. Merrill fut harcelé par les personnes qui n’approuvaient pas sa mission en Caroline du Sud et dût subir des accusations selon lesquelles il avait récolté frauduleusement les récompenses données pour les arrestations des membres du Klan. Il finit par surmonter ces réactions en recevant le prestigieux grade de lieutenant colonel.

Récompensé pour ses années à chasser les klansmen durant les années 1870, Joseph Hester obtint de la part d’Ulysses S. Grant (qui fut réélu au poste de président en 1872) de très enviables fonctions diplomatiques au Chili et en Autriche, avant de s’installer finalement à Washington, D.C. comme homme d’affaires. Un avenir moins rose attendit les soldats de la troupe K de la 7e cavalerie: la plupart de ceux qui avaient servi à Yorkville furent tués cinq ans plus tard, sous le commandement du général George Armstrong Custer lors de la bataille de Little Bighorn.

Le Dr. J. Rufus Bratton, lorsqu’il fut certain qu’il ne serait pas poursuivi en justice pour ses crimes, revint finalement à Yorkville. Beaucoup l’accueillirent en héros. Il mourut à 76 ans. L’histoire de Bratton, entre autres, inspira le roman The Clansman, plus tard adapté au cinéma sous le nom Naissance d’une nation, film épique de D.W. Griffith qui servit avec succès d’outil de propagande pour faire renaître le Ku Klux Klan.

Un mot sur les sources

Narrer l’histoire de la mission du major Lewis Merrill et de la troupe K dans le comté de York, en Caroline du Sud, m’a imposé l’étude de dossiers historiques volumineux et décousus, ce qui explique peut-être en partie pour quoi certains chroniqueurs (pour reprendre les mots d’un universitaire) «ont tendance à minimiser ou négliger cet épisode».

Parmi les documents qui ont servi à mon article figurent les écrits d’Ulysses S. Grant et des milliers de pages de rapports gouvernementaux des témoignages et des documents relatifs au sujet collectés par le «Joint Select Committee to Inquire Into the Condition of Affairs in the Late Insurrectionary States». Les lettres et télégraphes entre Merrill et les autres officiers sont éparpillés, principalement entre la Bibliothèque du Congrès et les Archives nationales.

Les journaux de l’époque, notamment le Yorkville Enquirer, offrent un aperçu en temps réel de nombreux épisodes de cette période. Il existe également divers livres biographiques historiques qui retracent les événements, dont les journaux de Winfield Scott Harvey (à la Bibliothèque du Congrès), Ten Years With Custer: A 7thCavalryman’s Memoirs de John Ryan, publié par Sandy Barnard, et les mémoires de Louis Post publiées sous le nom de A ‘Carpetbagger’ in South Carolina. Tous ces documents sont, bien entendu, marqués par des opinions et des partis pris différents, qui doivent être pris en compte lorsqu’on les résume en un récit.

De nombreux ouvrages militaires, juridiques et sur la reconstruction m’ont renseigné et aidé à rédiger cet article, notamment les écrits de Stephen Budiansky, Robert Coakley, J. Michael Martinez, Andrew Myers, James Sefton, Everette Swinney, Allen Trelease, Wyn Craig Wade, Mark Weiner, Jerry West, Lou Faulkner Williams et Richard Zuczek.

Matthew Pearl Auteur

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