Monde

France-Chine, tout allait bien… puis ils ont débattu de la Corée du Nord

Richard Arzt, mis à jour le 29.11.2017 à 11 h 13

Passe d'armes remarquée entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays, Jean-Yves Le Drian et Wang Yi quelques jours avant que Kim Jong-un ne teste un nouveau type de missile balistique ce mardi.

Jean-Yves Le Drian et Wang Yi, le 24 novembre 2017 I JASON LEE / POOL / AFP

Jean-Yves Le Drian et Wang Yi, le 24 novembre 2017 I JASON LEE / POOL / AFP

«Nous n’avons pas le temps pour plus de questions.» Ce vendredi soir, le classique exercice de la conférence de presse commune où deux interrogations seulement peuvent être soulevées –l’une par un journaliste local, l’autre par un journaliste de la nationalité du ministre de passage– prend un tour inédit. Pendant trente-cinq minutes, Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, et son homologue chinois, Wang Yi, débattent d'un point précis dans l’un des pavillons du parc de Diaoyutai à l’ouest de Pékin.

Le sujet: l’attitude à tenir face à la Corée du Nord. Ce pays fait courir un danger au monde avec sa marche vers la possession d’armes nucléaires. Et en réponse à la journaliste de RFI qui, au nom de la presse française, lui demande si la France attend de la Chine qu’elle augmente la pression sur Pyongyang, Jean-Yves Le Drian répond d’abord qu’il est «urgent que la Corée du Nord n’aille pas au terme de ses capacités nucléaires car la prolifération pourrait se généraliser».

Doutes officiels

Puis le ministre français ajoute qu’un «point de désaccord » est survenu dans les discussions qu’il vient d’avoir avec son collègue chinois. «Je ne crois pas beaucoup à la stratégie de la double suspension», lance Jean-Yves Le Drian. Il émet ainsi des doutes sur la demande de la Chine que la Corée du Nord arrête ses essais nucléaires en échange d’un arrêt par les États-Unis et la Corée du Sud de leurs manœuvres militaires près des côtes coréennes.

Jean-Yves Le Drian explique:

«Je ne vois pas la Corée du Nord prête à négocier le principe même de son programme nucléaire […] et, compte tenu de l’aggravation de la menace, les États-Unis et la Corée du Sud peuvent difficilement accepter une réduction de leurs exercices conjoints qui sont d’une certaine manière une sorte de réassurance pour la population sud-coréenne.»

Dans ces conditions, le ministre français, dont il apparaît qu’il apprécie particulièrement de traiter des questions de défense, conclut à propos de la demande chinoise de double suspension: «Si cette logique aboutit à la dénucléarisation de la péninsule coréenne, tant mieux. Mais je ne crois pas que ce soit la bonne approche. Il faut trouver les mesures pour que tout le monde se mette à la table de négociation.»

«Si la France a une meilleure solution, qu’elle le dise!»

Le ministre chinois répond à ce qui apparaît comme une mise en cause de la diplomatie de son pays: «Il faut au moins faire un premier pas pour arrêter les essais nucléaires nord-coréens. La France pense que les conditions ne sont pas réunies pour réaliser cette proposition. Si ces conditions n’existent pas, nous devons les créer. Car si on navigue à contre-courant et qu’on n’avance pas, c’est qu’on recule.»

Et Jean-Yves Le Drian de répondre à son tour: «Si on ne pousse pas la Corée du Nord à renoncer à l’arme nucléaire, je ne vois pas comment on pourra rendre équivalente la suspension des manœuvres des États-Unis et la Corée du Sud.» Wang Yi revient alors sur la position chinoise de la double suspension et dit: «Si la France a une meilleure solution, qu’elle le dise!» Avant de conclure: «Il est l’heure de passer à table.»

Ainsi s’achève cet exercice de démocratie directe et internationale. Le dîner qui a suivi s’est apparemment bien passé. Mais sur la question coréenne, on considère côté français que la Chine fait du surplace en répétant continuellement ce thème de  la double suspension. Alors qu’elle vote régulièrement à l’ONU des sanctions contre la Corée du Nord. D’autre part, l’impression domine que la Chine souhaiterait un engagement plus précis de la France. En attendant, la Corée du Nord, elle, a testé un nouveau type de missile balistique, provoquant une réunion d'urgence du Conseil de sécurité ce mercredi 29 novembre.

Des Français formés au ping-pong

Le sujet sera évidemment abordé par le n°1 Chinois, Xi Jinping, pendant les deux jours où Emmanuel Macron sera en Chine à la mi-janvier. L’un des objectifs de Jean-Yves Le Drian était de préparer cette visite présidentielle. Laquelle comportera bien d’autres chapitres, qui se précisent actuellement.

Sur le nucléaire, la construction possible de nouvelles centrales EPR par EDF et Areva suit un lent cheminement. En revanche, les perspectives sont plus nettes pour l’aéronautique française. De nouveaux contrats franco-chinois se dessinent dans l’agroalimentaire et plus récemment dans le domaine de la santé. La Chine est intéressée pour acheter des équipements mais aussi des savoirs-faire médicaux français. Ce qui se prolonge par l’installation de maisons de retraite.

La lutte pour l’environnement, où la Chine affiche des efforts considérables, est également un sujet où la coopération franco-chinoise devrait se développer. Notamment avec des projets de développement urbain durable. Et pour mettre en place l’année de l’environnement fixée en Chine à partir de septembre 2018. Mais d’autres accords sont aussi en discussion: sur le développement de la diffusion du cinéma français ou sur le renforcement de l’enseignement du français notamment dans les alliances françaises. Il y a actuellement une quinzaine de ces institutions à travers la Chine.

Par ailleurs, des échanges d’expérience sont prévus entre la France et la Chine en vue des Jeux olympiques d’hiver –qui se tiendront au nord de la Chine en 2022– et des Jeux olympiques de Paris en 2024. Une aide à la formation sportive va se mettre en place: les Français formeront des joueurs chinois de football, les Chinois formeront des joueurs français de ping-pong.

«Équilibrer vers le haut»

Jean-Yves Le Drian, qui a également rencontré le Premier ministre Li Keqiang, a plusieurs fois souligné qu’il est important que les décisions chinoises d’investissement ou d’achat se concrétisent plus rapidement. La France voudrait réduire d’environ 30 milliards d’euros le déficit commercial qu’elle enregistre vis-à-vis de la Chine –son premier client en Asie. «Nous voulons rehausser notre partenariat, de sorte qu’il soit équilibré, équilibré vers le haut», a indiqué le ministre.

Au fil des ans, Jean-Yves Le Drian a effectué plusieurs voyages en Chine. Principalement, dans la province du Shandong qui est jumelée à la région Bretagne dont il a été longtemps le président. En tant que maire de Lorient, il avait vivement soutenu en 1990 la vente par la France de frégates à Taiwan. Ces navires étant fabriqués dans sa ville.

À Pékin, ce contrat est parfaitement connu. Tout comme le sont les remous considérables qu’il avait provoqués dans la relation franco-chinoise. Mais les temps ont changé. La Chine a considérablement gagné en puissance et, par ailleurs, sa relation avec Taïwan s’est largement apaisée. Si bien qu’aucun des interlocuteurs de Jean-Yves Le Drian n’a jugé utile de lui parler de cet épisode d’une autre époque.

Richard Arzt
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