Slatissime

Le diable s’habille en data

Antoine Leclerc-Mougne et Stylist, mis à jour le 28.11.2017 à 14 h 09

Tout ce que vous devez savoir avant de laisser les clés de votre dressing à une intelligence artificielle.

«Le Diable s'habille en Prada»

«Le Diable s'habille en Prada»

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici

«Serons-nous aidés par l’intelligence artificielle ou mis de côté, ou encore détruits par elle?» Ces paroles plutôt flippantes ont été prononcées par le célèbre scientifique Stephen Hawking, lors de l’ouverture du dernier Web Summit 2018 qui s’est déroulé à Lisbonne du 6 au 9 novembre. Si un jour les machines viennent effectivement à nous asservir, il faudra en partie accuser Kim Kardashian. La star de télé-réalité vient de présenter Screenshop, une application mode qui, à l’aide d’un algorithme et d’une intelligence artificielle (I.A.), permet –après avoir fait une capture d’écran d’une image postée sur les réseaux sociaux– d’y identifier les vêtements et d’obtenir un lien pour les acheter.

Alors que ça fait déjà plusieurs années que vous avez chopé une tendinite au bras à force de tendre votre téléphone vers des enceintes pour shazammer des morceaux de musique (et que vous identifiez aussi des œuvres d’art grâce à l’appli Smartify), vous pourrez bientôt faire la même chose avec la mode. Et ça vous paraîtra tout à fait normal.

«Comme c’est le cas des ordinateurs aujourd’hui, l’intelligence artificielle va faire partie de notre quotidien. D’ici dix à vingt ans, elle sera présente dans tous les domaines. Et la mode n’y échappera pas», assure Kenneth Cukier, journaliste au magazine The Economist et co-auteur du livre Big Data: A Revolution that Will Transform How We Live, Work and Think.

Bingo cowboy!

La technologie n'est plus un tabou

 

Les projets autour de la fringue connectée se sont propagés aussi vite qu’une IST pendant la saison des festivals d’été. Lors des Vogue Women of the Year Awards 2017 organisés pour commémorer les dix ans de Vogue en Inde, le magazine et le créateur de mode Gaurav Gupta ont présenté la toute première robe sari conçue avec à l’aide de Watson, un outil d’intelligence artificielle mode développé par IBM.

L’année dernière, c’est Google qui s’est associé au site Zalando pour lancer Project Muze, une intelligence artificielle capable de créer des vêtements. Puis Uniqlo qui a lancé en boutique à Paris un robot pour vous aider lors de votre séance shopping. Quant à Amazon, il vient de présenter Echo Look, un assistant styliste conçu pour analyser votre look et vous aider à mieux vous habiller.

Ça paraît clair: des géants de l’ingénierie aux marques de mode, tout le monde semble vouloir jouer les Anna Wintour de la tech.

«Si les sociétés utilisent de plus en plus des outils de ce type, c’est parce que l'utilisation de la technologie est de moins en moins tabou dans la mode, un milieu où l'aspect créatif est clé et qui n'a pas pris l'habitude d'étudier en détail ce qui se fait chez la concurrence, explique Claire Bretton, co-fondatrice de Daco, un outil de benchmark concurrentiel conçu pour les acteurs de la mode. De plus, la tech est maintenant assez développée et peut identifier et catégoriser des produits mode de façon très fine et reconnaître des détails, ce qui n’était pas le cas auparavant. »

De quoi piquer le job d’un styliste ou d’un designer? «La tech ne va pas remplacer l’humain, tempère Kenneth Cukier. Elle va juste l’aider à faire du meilleur boulot. Et tout comme l’humain, elle fera parfois des fautes de goût.»

En attendant de trouver le parfait fashion gourou, l’I.A. se place, doucement mais sûrement, au point de se prendre pour…

1.Un trendsetter

De plus en plus d’outils sont désormais capables de travailler sur les tendances vestimentaires. Une info à prendre en compte quand on sait qu’un abonnement à un bureau de tendance classique comme WGSN peut coûter dans les 50.000 dollars par an.

Comment ça marche? 

«L’intelligence artificielle analyse tout un tas de données allant des vidéos, aux sites de e-commerce en passant par les posts sur les réseaux sociaux et le comportement des consommateurs (clics, recherches). Ce qui lui permet de déceler les tendances (couleurs, matières, coupes) voire de les anticiper, explique Ganesh Subramanian, co-fondateur de Stylumia, un outil d’intelligence artificielle pour les professionnels de la mode. Ensuite, toutes ces infos sont synthétisées et envoyées aux clients (marques de mode, retailers, fabricants) qui, du coup, peuvent savoir quel est le bon moment pour adopter telle ou telle tendance. »

Son moodboard: l’I.A. version trendsetter trouve son inspiration dans un flow d’images aussi fourni que le flux instagram de Kylie Jenner. Chez Edited par exemple, une société d’analyse de données spécialisée dans la mode, l’outil se fait son avis en disséquant une banque de données de 60 millions de produits mode, collectés depuis les retailers et les marques dans plus de 30 pays et plus de 35 langues.

Vous êtes la cible si: vous n’arrivez pas à associer plus de trois images qui se ressemblent et que vous n’avez toujours rien compris au concept de brouillement des saisons (oui, cet hiver, faudra avoir les épaules dénudées).


 

2.Une fashion police

Depuis que Joan Rivers nous a quittés, l’émission «Fashion Police» a clairement perdu de sa superbe. Mais l’I.A. compte bien reprendre la place puisqu’elle est maintenant capable de vous dire si vous êtes habillée comme un sac (sympa).

Comment ça marche?

«Ici, le but des algorithmes est de dire aux utilisateurs s’ils ont choisi le bon look et de les aider à tirer profit des vêtements qu’ils ont déjà, précise Marianna Milkis-Edwards, content editor in chief d’Epytom, un bot styliste sur Facebook Messenger qui attire plus de 550.000 utilisateurs quotidiens. Chez nous, on analyse les looks à partir des photos publiques postées par les utilisateurs sur les réseaux sociaux.»

Côté Amazon, le nouveau smart speaker Echo Look est lui doté d’un appareil photo qui vous prend en photo (duh) afin d’analyser votre tenue du jour et vous dire si vous feriez mieux de vous changer.

Son moodboard: rassurez-vous, les critiques de l’I.A. version fashion police sont fiables et justifiées. Echo Look suit ce qui est populaire à la fois sur les réseaux et sur les podiums et prend même en considération votre âge ou le temps qu’il va faire. Ce qui peut vous éviter de porter des tongs en plein mois de janvier.

Vous êtes la cible si: vous passez plus de trente minutes à vous habiller le matin et que vous videz votre armoire, tout ça pour finir par être mal fringuée et en plus toujours de la même façon (ou ce qu’on appelle le «walk of same»).


 

3.Un fashion designer

Si ça continue comme ça, les grandes maisons de prêt-à-porter n’auront bientôt plus besoin d’essorer leur directeur artistique au bord de l’implosion. A priori, le designer I.A. aura au moins le mérite de ne pas péter un câble et de ne pas tomber en panne d’inspiration ni en dépression (coucou Galliano).  

Comment ça marche?

« Dans ce cas, la tech a besoin de l’expertise humaine pour créer des vêtements, explique Claire Bretton. C'est plutôt le designer qui va se servir de la technologie pour définir le bon plan de collection et identifier les grandes tendances. Comme ça a été le cas avec Project Muze de Google et Zalando. Lancée en 2016, cette expérience a été basée sur l'utilisation de caractéristiques stylistiques, de couleurs et de textures de plus de 600 experts : directeurs artistiques, journalistes ou influenceurs. Le but: que la machine crée des collections de vêtements en 3D.»

Son moobdoard: l’I.A. version créateur de mode va piocher de l’inspi en fonction du thème de départ prédéfini. Pour confectionner sa robe sari, le créateur indien Gaurav Gupta a, par exemple, demandé à Watson d’IBM de chercher et de collecter, via des hashtags et via plus de 5 millions d’images, des motifs, des formes et des couleurs issus des régions d’origine des gens invités à la soirée de présentation.  

Vous êtes la cible si: jeune créatrice en herbe, vous vous obstinez, malgré les recommandations et les avertissements, à confectionner des sacs en cuir et à tricoter des pulls en laine pour vos amis vegans.

4.Un personal shopper

Il est aujourd’hui quasiment impossible de trouver un vendeur qui prendra le temps de passer plus de cinq minutes avec vous. Pourquoi ? Parce qu’il préférera vous dire qu’«il n’y a plus votre taille ni votre couleur en stock».

Comment ça marche?

«C’est une sorte d’outil de recommandation, indique Camille Fagart, co-fondateur d’Alix, un bot qui vous aide à trouver la bonne pièce suivant vos goûts et votre style. Un peu comme si on allait en boutique et qu’on suivait les conseils du vendeur. Chez nous, Alix réagit aux demandes (recherche d’un jean slim, d’un T-shirt noir oversize, etc.) puis propose une sélection. En fonction du feedback, elle resserre et affine le choix, le tout dans un processus de conversation.»

Son moodboard: chez Alix, l’I.A. version personal shopper choisit ses pièces en suivant une charte prédéfinie qui sélectionne de jeunes marques avec un bon rapport qualité/prix et qui ont le plus souvent un comportement responsable. Chez Thread, un site anglais avec sa propre I.A. personal shopper, on demande à l’utilisateur de donner sa morphologie et son budget puis de cliquer, selon ses préférences, sur des images de streetstyle prises au sortir des défilés de mode ou issues de profils d’influenceurs.

Vous êtes la cible si: vous ne supportez pas de faire les magasins car personne n’est vraiment qualifié pour répondre à vos demandes (la vérité, c’est que plus aucun vendeur ne peut supporter vos doléances). 

 

Antoine Leclerc-Mougne
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Mode, culture, beauté, société.
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