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Pourquoi Bud Spencer est-il considéré comme un Dieu en Hongrie?

Joël Le Pavous, mis à jour le 27.11.2017 à 14 h 52

Le roi des comédies d'action et westerns spaghetti époque italo-disco y fait l’objet d’un culte étonnant.

Bud Spencer dans «Pair et Impair» (1978) | Capture vie YouTube.

Bud Spencer dans «Pair et Impair» (1978) | Capture vie YouTube.

Dimanche 11 novembre, 15 heures. Pendant que l’Europe commémore la fin de la Grande Guerre, l’ambiance est beaucoup plus enjouée dans le VIIIe arrondissement de Budapest, où se déroule un hommage à mille lieux des militaires tirant la tronche.

Près du centre commercial Corvin, des centaines de badauds s’agglutinent autour d’un bronze de 2,40 mètres qu’ils immortalisent avec leur smartphone, tandis que le Spencer Hill Magic Band assure la bande originale de l’inauguration.

Un humour qui parle aux Magyars

Spencer, comme le nom d’artiste de Carlo Pedersoli, dit Bud, le roi bourru des bourre-pifs et des western spaghetti. Le mythique cogneur pop-culture suit de trois ans Columbo, statufié à deux pas du Danube.

Sur l’estrade, les héritiers Pedersoli remercient la Hongrie pour l’affection portée à leur père et le maire pro-Orbán d’arrondissement Máté Kocsis, fan invétéré du colosse transalpin. Interrogé par le site d’infos 24.hu, l’élu conservateur classe Pair et Impair au sommet de son panthéon, avouant une faiblesse pour la scène où Terrence Hill [avec lequel Bud Spencer formait un duo dans bon nombre de films, ndlr] réclame sans cesse une glace à la pistache, alors que Bud Spencer lui répète qu’il n’y en a pas et finit par briser le cornet de rage.

Une farce millésime 1978, où un officier d’élite de la marine (Terrence Hill), un routier autrefois croupier (Bud Spencer) et leur faux aveugle de père infiltrent incognito le monde perverti des jeux d’argent afin de démanteler un dangereux gang de bookmakers. 

Planifié à l'origine dans la petite ville de Kazincbarcika, le monument à 30.000 euros s’est finalement retrouvé à Budapest, faute d'accord sur le coût et le choix de l'emplacement d'une statue aussi imposante en province.

«Je n’aurais jamais imaginé que Bud Spencer suscite un tel culte en Hongrie, mais l’humour porté par Terence Hill et lui dans leurs films se rapproche profondément des magyars, qui se sont de facto largement identifiés à eux. En bons comiques, ces acteurs répondaient par la rigolade au marasme de l’Italie des années de plomb. J’ai crée cette oeuvre en m’appuyant sur cet engagement doublé d’un immense succès populaire», raconte tout sourire la sculptrice Szandra Tasnádi au pure-player 444.hu. 

Mégots et fayots aux oignons

Comme Elvis Presley près du Pont Marguerite, Spencer a failli avoir son parc dans le IIIarrondissement, jusqu’à ce que la mairie centrale de Budapest ne rejette le projet. Motif? La loi magyare n’autorise le changement de nom d’un espace public que cinq ans après le décès de la personnalité concernée, ce qui n’exclut en rien l’hypothèse d’une divine surprise, donc, en juin 2021.

Farouche partisan de l’idée, le parti politique parodique dit du «Chien à Deux Queues» s’est fendu d’un panneau «Bud Spencer Park» installé sur l’emplacement envisagé, puis d’un drôle de référendum de rue près de l’arrêt voisin de RER, invitant les fumeurs à se prononcer sur leur amour de Bud en jetant leur mégot dans le trou «oui» ou «non».

Non content d’avoir envoyé des centaines de figurants au tapis et bercé l'enfance de nombreux Hongrois, privés de films occidentaux sous le communisme –à l'exception donc de ceux du roi des torgnoles et de quelques nanars est-allemands–, Bud Spencer a enfanté des groupes de reprises sauce gulyás, réalisé l’une des meilleures audiences de la télé hongroise en 1995 –lors de son apparition dans le talk-show du célèbre animateur maison Sándor Friderikusz–, joué les égéries de la bibine locale Arany Facán au printemps 2015 et même inspiré un festival annuel où l’on se gave de fayots aux oignons façon Charlie Firpo [le personnage joué par Bud Spencer dans Pair et Impair, ndlr], sur fond de concours de poker et de rodéo-bike déjanté à proximité du lac de Velence.

Une passion folle prolongée sur Facebook par les 34.000 membres du cercle hongrois Spencer/Hill.

«L’amour des fans hongrois me touche profondément. Les plus anciens respectent mon parcours sportif [entre 1950 et 1957, Bud Spencer a été l'un des piliers de la sélection italienne de water-polo, septuple champion d'Italie de natation et demi-finaliste du 100 mètres nage libre aux JO d'été 1952 et 1956, ndlr]. Il y a un je-ne-sais-quoi dans leur style de vie les liant intimement à mon oeuvre. Les Hongrois sont forts et généreux, comme l’étaient mes personnages. Je n’ai pas revu Budapest depuis longtemps mais garde en mémoire de merveilleux souvenirs lorsque nous y jouions avec la sélection italienne», confiait au portail Origo le poloïste devenu acteur, vu pour la dernière fois dans les bassins en 1967 contre les redoutables magyars de Kárpáti, Gyarmati et consorts couronnés d’or aux JO de Melbourne.

Humour pachydermique

Le culte persiste au point que ses deux autobiographies et sa somme de recettes perso-culinaires Je mange, donc je suis, traduites en magyar, cartonnent en librairie.

Les films du costaud comme Salut l’ami, adieu le trésor ou On l’appelle Trinita , vendus en ligne 1.000 forints (3.30 euros), partent comme des petits pains, lorsqu’ils ne colonisent pas les kiosques de supermarchés scotchés aux caisses.

Et, marron sur la châtaigne, la quatrième langue du site officiel italo-anglo-allemand de Bud Spencer –dégoulinant de produits dérivés dont un futur jeu de castagne rétro huit bits sortant en décembre– n’est autre que... le hongrois. 

Mais Bud Spencer en Hongrie, c’est aussi un doubleur iconique nommé István Bujtor, qui poussait l’imitation jusqu’à calquer le look et la bonhommie de l'acteur dans une série de polars potaches inspirés de Deux super-flics ou Un drôle de flic.

«J’ai rencontré Bud Spencer lors d’un tournage en Italie. Je lui ai dit que j’étais sa voix hongroise et il m’a tapé sur l’épaule, m’a soulevé et m’a littéralement épousseté. Depuis, nous sommes devenus amis et échangeons régulièrement des lettres. Il m’a conseillé de tenter le coup avec des films un peu dans son genre [...]», racontait Bujtor en mars 1986.

Bien qu’il n’ait jamais eu l’occasion de tourner à Budapest, le regretté Bud Spencer reste un dieu vivant aux yeux d’un tas de Magyars, qui se bidonnent de génération en génération devant ses comédies mâtinées de gnons et d’humour pachydermique. Des pantalonnades intemporelles volant largement la vedette aux fameuses bouffonneries maison, comme le comico-foireux Pappa Pia –coûteux bébé du puissant producteur magyaro-américain Andy Vajna, qui chapeaute à la fois le CNC magyar et le commissariat au développement cinématographique du gouvernement Orbán. Si feu Bud Spencer défiait Viktor aux législatives d’avril-mai prochain, nul doute qu'il lui infligerait une baffe titanesque.

 

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (28 articles)
Journaliste
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