Culture

La comédie musicale est-elle le meilleur antidote à l’ère Trump?

Michael Atlan, mis à jour le 04.12.2017 à 14 h 34

Capable de transcender le quotidien par la musique et la danse, la comédie musicale a toujours été l'instrument d'un agenda progressiste et de lutte contre toutes les manifestations du conservatisme politique et social.

Le casting d'«Hamilton» à Broadway (New York), le 9 juillet 2016 | Nicholas Hunt / Getty Images / AFP.

Le casting d'«Hamilton» à Broadway (New York), le 9 juillet 2016 | Nicholas Hunt / Getty Images / AFP.

Onze jours. C’est le temps qu’il a fallu à Donald Trump, après son élection à la présidence américaine –le 8 novembre 2016–, pour verrouiller, avec ses petits doigts potelés, sa première cible sur Twitter.

Et parmi les 394 personnes, lieux et choses que Trump a insultées depuis le début de sa campagne, on ne peut pas dire qu’il ait manqué d’originalité en s’attaquant, un samedi matin, à une comédie musicale de Broadway.

«Hamilton», cible évidente de Trump

«Notre futur merveilleux VP Mike Pence a été harcelé la nuit dernière au théâtre par les acteurs de Hamilton, sous les flashs des appareils photo. Cela ne devrait pas arriver!», écrivait-il dans un premier tweet, suivi rapidement par un deuxième: «Le théâtre doit être un endroit sûr et spécial. Les acteurs de Hamilton ont été insultants la nuit dernière envers un homme bien, Mike Pence. Excusez-vous!»

Le soir précédent, son vice-président Mike Pence assistait en effet à une représentation de Hamilton, la comédie musicale phénomène de Broadway, quand le public s’est mis à le huer et un acteur lui a délivré un message très poli de tolérance autour de la diversité, une fois le rideau baissé.

Hormis le besoin de se faire remarquer et de gonfler son égo de chef suprême, qu’est-ce qui pouvait tant gêner le président élu dans une comédie musicale plutôt inoffensive sur un homme politique du XVIIIe siècle?

La réponse est en fait assez simple: tout. De son auteur, Lin-Manuel Miranda, originaire de Porto-Rico, à ses acteurs noirs et latinos incarnant les très blancs pères fondateurs, en passant, évidemment, par l’approbation quasi-officielle de la pièce par Barack Obama lui-même, sans oublier son thème d’un «bâtard, un orphelin, fils d'une prostituée et d'un Écossais, abandonné par le destin en plein milieu d'un coin oublié des Caraïbes, pauvre et crasseux» qui a grandi «pour devenir un héros et un savant»... Tout dans la comédie musicale attaquée se heurte frontalement aux valeurs –passées, présentes et futures– défendues par Trump.

Mais si Hamilton a été visé ce jour-là, n’importe quelle autre pièce aurait pu l’être. Son statut de phénomène culturel de l’ère Obama en faisait juste une cible plus évidente et facile. Car la comédie musicale tout entière, en tant que genre, est une atteinte aux valeurs du 45e président.

Contre la «Trump anxiety», cette si sournoise nouvelle maladie de notre ère, elle pourrait même être le meilleur antidote. À quoi bon se réfugier dans les molécules chimiques (vous connaissez le Impeachara?) quand il suffit finalement d’allumer sa télé, se rendre dans son théâtre ou son cinéma préféré pour chanter en chœur des mélodies enjouées et danser sur des chorégraphies survoltées?

Une tradition progressiste ancrée depuis les années 1920

À la fin des années 1920, quand elle naît sur les planches de Broadway dans sa forme moderne –une histoire dramatique racontée à la fois par des dialogues, de la musique, des chansons et de la danse–, la comédie musicale, grâce à une liberté de ton plus grande que le cinéma, était déjà l’instrument d’un agenda progressiste très éloigné des valeurs conservatrices, racistes et sexistes de l’actuel président américain.

Show Boat, l’épique «musical» d'Oscar Hammerstein et Jerome Kern sur la vie des petites-mains qui s’agitent, pendant quarante ans, autour d’un showboat naviguant sur les eaux du Mississippi a ainsi, dès 1927, exploré le thème du racisme en Amérique et, avec des acteurs blancs et noirs en même temps sur scène (une première), montré le tout premier mariage entre un homme blanc et une femme noire dans une production théâtrale. À titre de comparaison, il a fallu quatre décennies supplémentaires au cinéma (régi par un code de production très strict et conservateur) pour en faire autant, avec Devine qui vient dîner...

Une tradition progressiste qui n’a jamais cessé. Trente ans après Show Boat, Leonard Berstein et Stephen Sondheim faisaient résonner très fort, sur les planches de Broadway, «Life is alright in America / If you’re all white in America», dans West Side Story.

Suivra en 1967 Hair, qui en plus de mettre pour la première fois dans gens nus sur scène, faisait chanter et danser à un casting composé d'un tiers d’acteurs afro-américains (un record à l’époque) ce qui deviendra rapidement de virulents hymnes pacifistes et anti-conformistes. Preuve de son étonnante modernité, en écho aux futures protestations de Occupy Wall Street, le Time écrivait encore, quarante ans plus tard, de la comédie musicale hippie qu’elle était «plus audacieuse que jamais».

En 1971, c’était Jesus Christ Superstar d’Andrew Lloyd Weber qui était accusé de blasphème par les ligues conservatrices, pour oser montrer le Messie comme un homme comme les autres dans un récit bourré d’anachronismes sur la vie et la politique moderne.

En 1993, alors que des dizaines de milliers de victimes du sida sont stigmatisées et meurent massivement, la comédie musicale Rent, qui raconte la vie d’un groupe de jeunes New-Yorkais en pleine épidémie, casse tous les schémas établis par les médias avec un message de tolérance et d'amour.

En 2003, Avenue Q faisait se lever des hordes de conservateurs en montrant du sexe entre marionnettes. Un exploit réitéré par les créateurs de South Park avec leur Book of Mormon, qui a réussi en 2011 à convoquer Hitler, Gengis Khan, le tueur en série Jeffrey Dahmer et l’avocat d’OJ Simpson dans un même numéro… audacieux. L'Église mormone américaine avait d'ailleurs peu goûté la plaisanterie.

En 2014, trois ans avant les mesures anti-transgenres de Trump, Neil Patrick Harris se déhanchait dans Hedwig and the Angry Inch en chantant «My sex-change operation got botched / My guardian angel fell asleep on the watch / Now all I got is a Barbie Doll crotch» [Mon opération de changement de sexe a été bâclée / Mon ange gardien qui devait y veiller s'est endormi / Maintenant, j'ai l'entrejambe d'une poupée Barbie].

Antidote à la morosité du quotidien

Mais ce n’est pas que sur les planches de Broadway que la comédie musicale sert de contre-pouvoir culturel. À la télé aussi. Lancée en pleine campagne présidentielle américaine, la très féministe Crazy Ex-Girlfriend utilise la chanson, la danse et un imparable humour caustique pour évacuer de son esprit le très anxiogène comportement sexiste du président Trump.

«Rebecca, le personnage principal de Crazy Ex-Girlfriend, est peut-être dangereusement instable mais, quelque part, le monde qu’elle habite a actuellement plus de sens pour moi que celui dans lequel je suis bloqué. [...] En regardant le nouvel épisode chaque semaine, je ne cherche pas à échapper à ma vulnérabilité ou à la dure réalité politique de cette ère pour soigner mes blessures. Je cherche plutôt un refuge où je peux exprimer toutes mes mauvaises pensées, les purger et émerger à nouveau fougueuse et énergisée, avec mes références morales fraîchement recalibrées. Le monde autour de moi est peut-être cassé mais Crazy Ex-Girfriend me rassure sur le fait que je n’ai pas perdu pied», expliquait Alyssa Rosenberg, éditorialiste au Washington Post.

La comédie musicale est en fait presque née pour ça: purger la folie du monde, rassurer l’homme ordinaire qu’il ne devient pas fou. L’histoire elle-même a donné cette fonction à la comédie musicale. Car ce qui est valable aujourd’hui avec Crazy Ex-Girlfriend à l’ère Trump l’était déjà il y a quatre-vingt ans dans un contexte finalement assez similaire.

Avec la grande dépression qui éclate deux ans tout juste après la première de Show Boat, la première comédie musicale de l’ère moderne, le genre devient en effet le refuge des millions d’Américains au chômage ou luttant pour joindre les deux bouts. La légèreté des films, leur happy-ends, leurs décors grandiloquents, les performances extraordinaires de leurs stars –Fred Astaire, Ginger Rogers, Maurice Chevalier ou Shirley Temple– accompagnées par la musique des plus grands compositeurs de leur temps (Irving Berlin, Cole Porter, Jerome Kern, George Gershwin), en font un antidote parfait à la morosité du quotidien, la fantaisie ultime pour des temps où elle n’a plus sa place dans la réalité.

Le président Franklin Roosevelt l’avait compris mieux que personne. Au lieu d’en faire un ennemi comme son lointain successeur, il n’a pas hésité, malgré les nombreuses critiques, à mettre en place au sein de son New Deal des programmes consacrés aux arts. Un en particulier était destiné à remplir les théâtres. La responsable du projet, Hallie Flanagan, expliquait en 1935:

«Le but principal du Federal Theatre Project est le réemploi des travailleurs du théâtre désormais payés sur fonds publics: acteurs, metteurs en scène, dramaturges, costumiers et décorateurs, artistes de vaudeville, techniciens et autres travailleurs du théâtre. L’objectif à long terme est que les théâtres deviennent si vitaux à la vie en communauté qu’ils continuent à fonctionner après la fin du programme fédéral.»

Pour l’État, la comédie musicale devient alors un enjeu aussi important que le logement, les réformes agricoles, sociales ou du travail. En cette période très sombre pour le pays, Roosevelt voit l’art et le divertissement comme un facilitateur social, comme un moyen d’éviter l’exclusion.

«Durant la Dépression, quand l’esprit des gens est au plus bas, c’est une chose splendide que, pour juste 15 cents, un Américain puisse aller au cinéma voir le visage souriant d’un bébé et oublier ses problèmes», disait-il.

En cette année 1933, pour se réchauffer et se donner du baume à l'âme, tout le monde chante donc en choeur «We’re in the money», un hymne en forme de fantasme de la fin de la Grande Dépression, qui ouvrait Gold Diggers of 1933.

Un peu de magie dans un monde bien sombre

Plus qu’aucun autre genre, la comédie musicale est alors capable de transcender la banalité du quotidien par de petits ou grands instants de magie, comme dans cette merveilleurse scène de Sur les ailes de la danse (1936) dans laquelle Fred Astaire se met à entonner «The Way You Look Tonight» devant une Ginger Rogers les cheveux encore plein de shampoing. Une scène à la fois si banale et si enivrante.

La comédie musicale invite à espérer, à se projeter dans un avenir qui ne peut être plus beau, comme dans 42ème Rue (1933), qui transcende son histoire d'impressio ruiné par le krach de Wall Street par des numéros à la spectaculaire démesure.

En 1950, dans La Jolie Fermière, Gene Kelly parvient ainsi à créer un extraordinaire numéro par la seule grâce d’une planche qui grince et un vieux journal. Idem dans Chantons sous la pluie avec une flaque d’eau et un parapluie.

Le message est clair: quand tout est sombre autour de vous, vous n’avez pas besoin de grand-chose pour trouver la lumière et apporter de la magie et de la beauté dans votre vie.

Plus d’un demi siècle plus tard, c’est en tout cas ce que disait également Damian Chazelle pendant la promo de son La La Land:

«Je pense que la comédie musicale peut être aussi vraie que n’importe quel genre réaliste. Les comédies musicales peuvent retranscrire ce que l’on ressent quand on se prend la main dans un cinéma, quand votre cœur bat mille fois par secondes. Elles peuvent saisir ce que l’on ressent en tombant amoureux. Elles peuvent décrire avec une absolue acuité ce que ça fait de s’accrocher à un rêve alors que tout semble être contre vous et la souffrance que l’on ressent quand le rêve est brisé. Elles peuvent capturer plus qu’aucun autre genre la joie et le triomphe quand le rêve devient réalité.»

La La Land, sorti deux mois à peine après l’élection de Trump, a donc rempli son rôle comme, en leur temps, les hallucinantes scènes aquatiques de Prologues (1933), le «Cheek To Cheek» de Fred Astaire et Ginger Rogers dans Le Danseur du Dessus (1935),  l’impressionnante scénographie de Gold Diggers of 1933 ou le «You're The One That I Want», de Grease (1972).

Qui aurait cru que le premier film anti-Trump serait une comédie musicale sur l’histoire d’amour d’un jazzman et d’une aspirante actrice dans un Los Angeles de pacotille?

 

Michael Atlan
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