Boire & manger

La bouffe sera-t-elle le prochain sujet de discorde des repas de fêtes?

Temps de lecture : 7 min

Les discussions politiques ont longtemps secoué les repas de fin d'année. Mais, avec l'adoption ou la revendication grandissante de régimes alimentaires alternatifs, le conflit pourrait désormais venir d'ailleurs: la nourriture et l'alimentation.

Un repas de Noël via PXhere (Domaine public)
Un repas de Noël via PXhere (Domaine public)

Depuis de longues années, les discussions sur la politique, et les engueulades qui en découlent, ont rythmé, sinon ruiné, nombre de repas de fin d'année en famille. Mais avec le temps, un autre sujet de discorde s'est invité à table pour les réveillons: l'alimentation. Ainsi, désormais, pour des personnes suivant un régime particulier pour des raisons de santé (intolérances, allergies...) ou pour des motivations politiques et éthiques (végétarisme, véganisme...), cette période de l'année peut s'avérer quelque peu délicate.

«Chaque année, c'est le même combat. Me faire cuisiner un repas de fête sans ingrédients festifs est un calvaire moral pour moi et une source de moqueries pour ma famille et amis», regrette Nicolas, 21 ans et vegan.

Alors que faire? Faut-il se plier aux plats qui seront servis à table quitte à trahir ses convictions? Faut-il, à l'inverse, suggérer à l'hôte de faire un effort d'adaptation et d'imagination pour satisfaire tout le monde? Faut-il amener son propre Tupperware? Autant de questions qui risquent de se poser dans nombre de ménages français à l'occasion des fêtes de fin d'année... et probablement des réveillons des années à venir.

De plus en plus de flexitariens

Car si en France le nombre de végératiens n'a pas particulièrement augmenté au cours des dernières années, un changement est pour autant en train de s'opérer dans les mentalités. Un sondage, réalisé en février 2016 pour le magazine Terra Eco, démontrait un accroissement des pratiques flexitariennes. Un comportement qui consiste à modifier, ou en tout cas à diminuer sa consommation de protéines animales, pour des raisons de santé ou pour des préoccupations environnementales plutôt que pour des motivations purement économiques. «Un choix conscient», résumait Elodie Vielle-Blancard, présidente de l'Association végétarienne de France à BFMTV, peu après la publication du sondage.

Parmi les personnes interrogées dans le sondage, 10% envisagaient même de se diriger durablement vers le végétarisme. Une tendance confirmée à nouveau par une autre étude, plus récente, rendue publique en novembre 2017, estimant que près d'un tiers des ménages français tendait au flexitarisme (34% en 2017; 25% en 2015).

Aux États-Unis, l'adaptation des ménages aux régimes particuliers à l'occasion des repas de fêtes de fin d'année n'a rien d'anecdotique. Celle-ci est même déjà considérée comme un vrai sujet de société.

«À une époque où ce que l'on mange peut-être considéré comme une revendication politique ou éthique, et avec une hausse de l'expérimentation de régimes spéciaux, il ne faut pas s'étonner que la nourriture puisse devenir une source de chamailleries», écrit Allison Aubrey, journaliste pour la radio publique américaine NPR.

«Conflit émotionnel»

Un sentiment que les chiffres confirment. Une étude, réalisée en novembre 2016 par l'université du Michigan (États-Unis) auprès de familles comprenant au moins une personne suivant un régime particulier, révelait que pour près de la moitié de celles-ci, les repas de fêtes relevaient du challenge. «C'est donc un nombre substanciel de familles qui se confrontent à un conflit émotionnel à cette période de l'année», précise Sarah Clark, codirectrice de l'hôpital pour enfant de l'université de Michigan et coauteure de l'étude.

Le Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré (1982)

Afin d'observer si, oui ou non, la France devait elle aussi se tenir prête face à un tel choc des cultures, nous avons soumis un questionnaire à une centaine de personnes suivant un régime particulier.

Si toutes ne disent pas «redouter» les repas de fêtes –grâce à un entourage compréhensif, par exemple, ou à un travail de pédagogie poussé sur le bienfondé de leur démarche–, de nombreuses autres nous ont confié leur inquiétude à l'idée de devoir se confronter aux remarques et à la sacro-sainte organisation du repas de Noël.

«C'est lassant de devoir prouver que, non, être végétarien, ce n'est ni une secte, ni des hippies», résume Émilie, 36 ans et végétarienne.

Blagues lourdingues

L'une des premières préoccupations qui ressort des témoignages recueillis concerne les remarques de l'entourage. Des commentaires «rarement originaux». Mais surtout les «habituelles blagues lourdingues, accompagnées de regards de pitié et du sempiternel: “Mais tu manges quoi, de l'herbe?”», confie Julie, 25 ans et vegan.

La question des carences en protéines revient constamment sur le tapis, mais pas uniquement. «On me reproche de succomber à un effet de mode», regrette Marie. À 41 ans, Julia, vivant à Paris et fêtant ses réveillons à Marseille, se voit quant à elle traitée de «snob qui bosse dans la mode» lorsqu'elle a le malheur d'expliquer qu'elle ne consomme ni gluten, ni lactose.

D'autres sont confrontés à une incompréhension. «La génération de mes grands-parents ne comprend pas pourquoi je remets en cause les traditions», dit Laura, 23 ans et végétarienne. Quant à Marie, 24 ans, issue d'une famille d'éleveurs porcins, c'est un peu peine perdue. Pour les fêtes, elle accepte alors de faire «un effort» et de s'adapter en faisant une (petite) croix sur son régime.

«Noël est une occasion particulière où je peux mettre mes principes de côté tout en évitant discrètement les plats qui sont vraiment trop contre mes principes. La famille, c'est assez compliqué comme ça pour ne pas remettre en question toute leur vie en tant qu'éleveurs.»

Expliquer ou esquiver?

Face à ces situations que certains décrivent comme désespérantes, il existe donc plusieurs approches. Certains ont prévu d'y consacrer cinq minutes, «pas plus». D'autres –les plus diplomates– ont appris à ouvrir le dialogue... et à le refermer quand cela ne vaut pas la peine.

«Tout dépend de la personne qui le dit. Si celle-ci est ouverte d'esprit, je vais lui expliquer ma vision de la souffrance animale et de l'industrie agro-alimentaire, non pas dans le but de convaincre, mais simplement de faire réfléchir. Si elle est moqueuse, je souris et ne dis plus rien», confie Margot, 35 ans.

«Quand on fait ce choix de vie, au départ, on aimerait partager avec nos proches, susciter une curiosité. Rapidement, on apprend à distinguer ceux qui cherchent à créer un conflit et ceux qui s'intéressent sincèrement et respectueusement au pourquoi de la démarche. Pour ceux qui sont intéressés, j'explique rapidement. Pour les autres, je détourne la conversation», ajoute Julie, 25 ans.

Interprétation libre du film Bad Santa.

L'organisation du repas, un challenge

L'autre grande hantise des repas des fêtes, pour les convives suivant un régime particulier comme pour les hôtes, est l'organisation du repas en lui-même. Car même malgré la bonne foi, par crainte de ne pas plaire à tout le monde ou de bousculer les traditions, certaines familles peuvent avoir tendance à se braquer face à la contrainte d'un plat de substitution aux plats traditionnels à base de protéines animales.

C'est ce moment qu'Aurélie, 30 ans, appréhende le plus, au final. «J'ai 30 ans, ma famille a beau savoir que je suis végétarienne depuis dix ans, j'ai encore eu une réflexion de ma sœur qui m'a dit: “Et avec elle là on sait pas ce qu'on va manger!”, raconte-t-elle. Ma mère est en panique sur la préparation du menu, alors que je leur ai simplement dit de faire la même chose qu'eux mais sans viande. Ce qui est pour moi très simple est très compliqué à envisager chez eux!»

Alors on s'adapte. Certaines personnes vont ainsi prendre en charge toute la confection du repas afin de satisfaire à la fois les convives et elles-mêmes, quand d'autres préfèreront faire profil bas. Une manière de «ne pas trop attirer l'attention et d'éviter les remarques désobligeantes et les conflits», concède Julie, 25 ans.

«Je vais manger uniquement ce dont j'ai envie, en expliquant que cela me convient tout à fait, qu'il ne faut surtout rien faire spécialement pour moi. Je considère que c'est respectueux dans les deux sens», dit Margot.

Guide de survie, recettes alternatives

D'autres ont déjà prévu de se préparer un petit plat individuel... au cas où. Floriane, 22 ans et vegane, prévoira dans son sac «de qui se nourrir si jamais tout ce qui est servi est à base de viande». Laura, 23 ans, se renseignera au préalable sur le menu, «puis je cuisinerai mon propre plat si je souhaite manger différemment».

Heureusement, désormais, les guides de survie et les recueils de recettes destinés aux végétariens et vegans lors des fêtes de fin d'année ne manquent pas. Dans un guide «pour s'éviter le stress des repas de fêtes», La Dépêche du Midi listait différentes précautions à ne pas négliger. Parmi elles: «tenir compte des goûts de chacun».

«Si l'on reçoit chez soi, on peut demander une petite liste de ses mets préférés à chaque invité afin d'équilibrer les envies respectives. Mieux encore, on laisse les convives apporter ce qu'ils souhaitent déguster et on improvise un buffet festif. Accepter de ne pas tenir la vedette ce jour-là est une des meilleures recettes pour lâcher prise.»

Une perception qui évolue

Si les repas de fêtes donneront forcément lieux à des prises de bec, reste que les mentalités ont bien évolué sur le sujet. Notamment grâce à une meilleure pédagogie vis-à-vis des enjeux et des origines de ces régimes particuliers, mais également aux efforts de certains chefs reconnus qui ont su s'emparer de la question.

Aujourd'hui, des plats végétariens ou vegans sont proposés dans de très nombreux restaurants, des cantines scolaires proposent des repas végétariens et de nombreuses célébrités ont pris la parole pour sensibiliser le public sur ces thématiques.

Toujours sur BFMTV, Élodie Vielle-Blancard, présidente de l'Association végétarienne de France, s'en félicitait: «On n'est plus une niche, on n'est plus un petit groupe minoritaire de personnes très engagées», dit-elle.

«La représentation du végétarisme évolue énormément. Il y a encore quelque années, c'était perçu comme un mode de vie ascétique, moralisateur, et de plus en plus on voit le végétarisme et le véganisme comme un mode de vie agréable, bon pour la santé, et branché. Le fait que beaucoup de gens s'intéressent au végétarisme c'est déjà en soi quelque chose de positif, mais ça annonce très probablement un développement important de la population végétarienne dans les décennies qui viennent.»

L'avenir lui donnera-t-elle raison? Réponse, et rendez-vous, l'hiver prochain!

À l'heure où il écrit ces lignes, l'auteur de cet article ne suit pas de régime végétarien, mais plutôt une approche flexitarienne dans son alimentation.

Robin Panfili Journaliste à Slate.fr

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