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Mbappé, l'atout du PSG pour enfin conquérir les quartiers

Ilyes Ramdani, mis à jour le 25.11.2017 à 8 h 03

Avec le Bondynois comme nouvel attaquant star, le club cherche à écrire une nouvelle page de sa relation parfois compliquée avec ses banlieues.

Kylian Mbappé lors du Play Bondy Football Festival, le 6 septembre 2017. CHRISTOPHE SIMON / AFP

Kylian Mbappé lors du Play Bondy Football Festival, le 6 septembre 2017. CHRISTOPHE SIMON / AFP

Vous aurez du mal à la rater en entrant dans Bondy. Au croisement de l’autoroute A3 et de la nationale 3, elle est là, surplombant un des carrefours les plus fréquentés de la ville de Seine-Saint-Denis. Une fresque murale énorme à l’effigie de Kylian Mbappé. Le jeune joueur français y est vêtu du maillot du Paris Saint-Germain, avec ce slogan soigneusement choisi par son équipementier, Nike, en-dessous: «Bondy, ville des possibles». La mise en scène arrange autant la ville que le joueur, son équipementier et son club. Du gagnant-gagnant à tous les étages.

C’est l’un des enseignements majeurs du marché des transferts fou réalisé par le PSG. Cet été, le club sextuple champion de France a envoyé un message à la planète foot en dépensant une somme record (222 millions d’euros) pour s’acheter Neymar, star planétaire du ballon rond. Mais il s'est aussi autorisé une dépense pharaonique (180 millions d’euros payés l’été prochain) pour faire venir Kylian Mbappé, Français, Parisien, banlieusard. Le troisième item de l’énumération est loin d’être vide de sens pour le PSG. Acheter un Parisien pour faire briller Paris: le vecteur identitaire a évidemment plu aux décideurs qataris au moment de surenchérir pour le jeune et talentueux attaquant révélé à l’AS Monaco, estomaquant d’efficacité et de maturité à seulement 18 ans.

C’est ce que confirme en substance Jean-François Suner, alias «Fanfan», directeur sportif de l’AS Bondy. Entraîneur amateur, l’homme est un ami de la famille Mbappé de longue date et il a vu le prodige faire ses premiers pas au club de la ville, jusqu’à suivre de près son arrivée au PSG cet été. «Quand ils vont chercher Kylian, ils prennent d’abord le garçon très talentueux, le formidable joueur de foot, estime-t-il. Mais ils ont bien compris l’opportunité. Kylian sort de Seine-Saint-Denis, en banlieue parisienne, il parle bien, il est bon, tout le monde l’aime. En termes d’images, c’est tout bénef’.» L’objectif est simple: s’adresser aux quartiers de l’agglomération parisienne, où résident plusieurs centaines de milliers de potentiels supporters du PSG. Reconnecter, en somme, le club et ses banlieues.

«Important d’avoir quelqu’un qui représente Paris et ses origines»

Cette volonté n’est pas neuve, mais elle a rarement fonctionné. Retour en l’an 2000. Le PSG vient de finir deuxième de Ligue 1 et a des ambitions sur la scène française comme sur la scène européenne. Le nouveau président, Laurent Perpère, issu des rangs de Canal+ où la nouvelle star se nomme Djamel Debbouze, mène alors un recrutement 100% francilien. Sylvain Distin, né à Bagnolet, arrive de Gueugnon. Stéphane Dalmat et Peter Luccin, jeunes étoiles en devenir, sont soustraits à l’OM. Mais la star du mercato parisien s’appelle Nicolas Anelka. Alors âgé de 21 ans, l’enfant de Trappes fait son grand retour au sein de son club formateur moyennant un chèque de 220 millions de francs (43,5 millions d’euros en valeur constante) versé au Real Madrid. Le tout sans oublier Frédéric Déhu, originaire de Seine-et-Marne, rapatrié du FC Barcelone pour encadrer cette jeunesse flamboyante. «C’était important d’avoir quelqu’un qui représente Paris et ses origines», clame Perpère lors de la présentation en grande pompe d’Anelka. Le cocktail est local et séduisant. Mais il ne prend pas. Philippe Bergeroo a beau être remplacé en cours de saison par Luis Fernandez, la constellation de pépites échoue et réalise une saison médiocre.

 

Depuis, le PSG a bien retenté de faire de la place à des jeunes issus de ses rangs et de ceux des clubs amateurs de la région. En 2007, le club fait signer des contrats professionnels à une ribambelle de jeunes de son centre de formation, issus pour la plupart de la génération championne de France U19 un an auparavant. Granddi Ngoyi, Mamadou Sakho, Younousse Sankharé, Loris Arnaud et quelques autres intègrent le groupe pro dirigé par Paul Le Guen.

Tripy Makonda, un poil plus jeune, attendra un an de plus et ses 18 ans pour suivre le mouvement. Le latéral gauche, aujourd’hui sans club, se souvient:

«On était de vrais Parisiens. J’avais grandi juste à côté du Parc, je me souviens même avoir raté un jour d’école en primaire parce que j’avais trop crié au stade la veille. Quand le PSG a commencé à me suivre alors que je jouais à l’ACBB, je ne me voyais pas aller ailleurs. Ce club et ce maillot me donnaient envie. C’était l’époque de Ronaldinho, quand même… Le PSG, c’était mon club et je voulais y jouer en pro. J’étais tellement déterminé à y arriver…»

Là encore, les résultats ne suivent pas et Paris connaît des heures sombres, assurant son maintien en Ligue 1 à l'ultime journée seulement.

 

Ces tentatives n’ont débouché sur rien de suffisamment enthousiasmant pour susciter un véritable élan populaire autour du PSG. C’est en tout cas l’avis de «Fanfan», le directeur sportif de l’AS Bondy. «Le PSG populaire en banlieue, je n’y crois pas trop, moi, glisse-t-il. Ça va probablement devenir un club-phare en Europe. Mais un club proche de la banlieue, je ne suis pas sûr… et je ne pense pas que ça soit leur priorité.»

Par exemple, le PSG n’entretient pas spécialement de relations avec les meilleurs clubs formateurs de sa région. Abdelaz Kaddour, directeur sportif du FC Montfermeil, forme chaque année une pléiade de jeunes du 93 qui s’envolent pour les centres de formation des clubs pros. «Nous n’avons aucune relation avec le club en tant que tel, déplore-t-il. Nous connaissons très bien leurs recruteurs, qui font du super boulot. Mais en gros, nos échanges avec le PSG ont lieu quand ils veulent un de nos joueurs. Le reste du temps, nous ne sommes pas vraiment considérés par le club, qui a d’autres préoccupations.»

«Comment ça se fait que le PSG ne travaille pas avec des gens comme vous?»

Et le technicien de prendre pour exemple d’autres grands clubs français:

«À Saint-Etienne, Lyon ou Marseille, ils ont noué de vrais liens avec leurs clubs amateurs voisins. Ils font des séminaires pour leurs éducateurs, ils invitent les jeunes à voir des matches au stade… C’est comme ça que tu deviens populaire, que tu crées une relation de confiance. Le PSG gagnerait vraiment à se rapprocher du monde amateur.»

Le responsable d’un club amateur voisin raconte une anecdote à ce sujet: «Un jour, j’ai rencontré le recruteur d’un club anglais qui voulait un de nos jeunes. Il m’a cité l’historique de mon club par coeur! Il s’est vraiment intéressé à nous et, en partant, il m’a demandé: “Comment ça se fait que le PSG ne travaille pas avec des gens comme vous?”»

S’il affronte les clubs amateurs voisins chez les plus petits, le PSG prend soin d’éviter aussi tôt que possible le contexte parisien, jugé trop athlétique et hostile. Depuis quelques années, les équipes U14, U15 et U16 ne participent plus aux compétitions régionales et privilégient les matchs amicaux face à d’autres structures professionnelles. En U12, le club refuse par exemple de concourir à l’étape régionale de la Danone Nations Cup, plus grande compétition mondiale de la tranche d’âge, et préfère envoyer ses jeunes en tournoi à l’étranger. 

Sans compter quelques épisodes de tension lorsque Paris rencontre ses voisins. En novembre dernier, les U17 du club de la capitale rencontrent le club amateur de la JA Drancy (Seine-Saint-Denis) pour le compte du championnat national. Menés à cinq minutes du terme sur leur pelouse, les Parisiens finissent par égaliser sur penalty après avoir refusé de rendre un ballon sorti en touche par les Drancéens. Dans un communiqué, la JAD qualifiera le lendemain de «honteux» et de «lâche» le comportement de l’entraîneur parisien. Abdelaz Kaddour, de Montfermeil, confirme: «Nous, en division d’honneur, on affronte les équipes B, gérées par l’association et non la structure professionnelle. Souvent, ce n’est pas digne de l’image du PSG. Et ça ne se passe pas toujours bien. L’accueil n’est pas bon, on nous prend un peu de haut…» Pas franchement de nature à créer une relation saine pour la suite.

La PSG Academy à 400 euros la saison

Plus globalement, le PSG peine quelque peu à être en phase avec son environnement. Le club a bien créé des «PSG Academy» un peu partout dans la région (Aubervilliers, Asnières, Puteaux…), mais leur prix –aux alentours de 400 euros la saison– rebute les classes les plus populaires. «Notre centre est à Aubervilliers, mais il n’accueille que des joueurs issus des arrondissements de Paris les plus proches, regrette un éducateur qui a souhaité rester anonyme. Les jeunes d’Aubervilliers préfèrent jouer dans les clubs amateurs du quartier, moins chers.» Que dire, en outre, des prix des places au Parc et des maillots, qui ne cessent d’augmenter jusqu’à atteindre des sommes à trois chiffres inaccessibles à beaucoup?

C’est précisément à l’aune de toutes ces difficultés qu’il faut comprendre l’intérêt du recrutement de Kylian Mbappé. Issu d’une ville populaire de Seine-Saint-Denis et de l’immigration –algérienne par sa mère, camerounaise par son père–, modèle d’éducation et de valeurs, figure consensuelle et peu clivante, l’international français de 18 ans correspond à la recrue idéale du point de vue du ressort identitaire. A travers Mbappé, Paris veut renouer un lien avec son territoire et ses couches les plus populaires. Preuve en est, s’il le fallait: l’équipementier commun du joueur et du club, Nike, a refait de A à Z le city-stade d’enfance de Mbappé avant d’y organiser un tournoi réunissant des centaines de jeunes de toute la région. Le tout enrobé d’une jolie pub pour Nike et pour le club.

Voilà pour la dimension marketing, tant pis pour les naïfs. Avec sa nouvelle pépite, le PSG a l’occasion de consolider et d’élargir son bassin de supporters, alors que d’autres grandes écuries européennes et françaises concurrencent encore son leadership dans les quartiers. Le rôle majeur joué par Nike dans les débuts du joueur à Paris ne trompe pas quant à la dimension stratégique de cette arrivée. Mais il y a aussi une visée sociale à tout cela. Le PSG, et le Qatar avec, ne peuvent pas donner l’impression que le club le plus riche de France se développe sans un regard ni un coup de main à des territoires qui, à quelques encablures de là, s’enlisent dans la pauvreté et les difficultés. Le transfert du joueur à Paris plutôt qu’au Real Madrid ou ailleurs à l’étranger a par exemple privé l’AS Bondy d’une manne financière de plus d’un million d’euros, le mécanisme de solidarité ne s’appliquant pas aux transferts franco-français.

En compensation, le club parisien devrait faire un geste en direction de la ville natale de son attaquant. Selon nos informations, une réunion est prévue le 1er décembre prochain entre Nasser al-Khelaïfi, le président du club, et Sylvine Thomassin, la maire de Bondy, pour réfléchir à la question. Poussés par les parents du joueur, impliqués de longue date dans la vie de leur commune, le club et la municipalité devraient demander au PSG de financer tout ou partie de l’installation d’un deuxième terrain synthétique dans la ville. «Si la maire nous annonce que le PSG fait un geste en ce sens, ça nous enlèverait évidemment une grosse épine du pied quant à nos conditions de travail, souffle «Fanfan». Paris fait des efforts depuis un an ou deux en ce sens, ils ont compris qu’il y a dans nos territoires un vivier énorme et qu’il fallait en prendre soin.»

 

 

«Aujourd’hui, le PSG quadrille tout»

Quand on lui expose ces arguments, Abdelaz Kaddour recentre à juste titre le débat. «Pour eux, l’intérêt est avant tout sportif, affirme-t-il. Quand Mbappé a signé à Monaco, ça ne nous a pas étonnés car les meilleurs jeunes de la région n’allaient quasiment jamais à Paris mais à Lyon, Rennes ou à l’ASM. Aujourd’hui, le PSG fait un travail énorme et attire de plus en plus les “top players” locaux. Et pour ça, ils ont besoin de bonnes relations avec les clubs et les éducateurs.» «Fanfan» confirme: «Aujourd’hui, c’est très rare que le PSG laisse filer un très bon joueur du coin. Ils quadrillent tout, voient tout et ont des arguments très solides pour convaincre les plus sollicités.»

Avec, à terme, l’objectif de faire émerger des Rabiot, Kimpembe et Areola le plus régulièrement possible. «Ces profils-là donnent une identité au club, salue leur aîné Tripy Makonda. Ça permet de voir que des jeunes d’ici peuvent s’imposer dans ce grand PSG à côté de grandes stars. Quand je vois Kimpembe jouer avec sa rage et sa détermination, ça me fait plaisir.» Fanfan, de l’AS Bondy, espère un succès de «Kylian» et de tous les autres: «Quand ils auront réussi ce travail-là, on pourra dire que le PSG est LE club de la région parisienne. Je leur souhaite de tout coeur.»

Himed Hamma, éducateur des U19 Nationaux de Drancy, se veut lui aussi optimiste:

«Sincèrement, on sent qu’ils travaillent sur cette identité régionale. Moi, je pense que c’est une volonté des dirigeants d’avoir des joueurs de la région. Les dirigeants du PSG sont des gens intelligents. Ils ont pris cette donnée-là en ligne de compte. Les talents de demain, tu les as ici. Et avec des mecs comme Mbappé, l’identification par les supporters est encore plus grande. Tu vas avoir des joueurs issus de la région, qui y ont leurs racines et qui se dépouillent pour ce maillot et ce logo. C’est comme ça que tu crées ton identité.»

Et qui dit identité dit soutien populaire croissant, notamment dans les quartiers. «Déjà, il y a un engouement beaucoup plus fort qu’à mon époque, juge Tripy Makonda. Si tu sors dehors, tu vas voir des maillots du PSG, des survêtements, des drapeaux sur les balcons… Quand Paris gagne, les gens sont contents.» Et si demain, Paris gagne avec des joueurs issus des rangs de Montfermeil, Bondy ou Drancy, et des jeunes pousses de ces clubs venues les soutenir en tribunes, le projet sera abouti. Une autre manière, pour le PSG, de mettre son slogan en application: rêver plus grand, mais en regardant juste à côté de lui.

Ilyes Ramdani
Ilyes Ramdani (2 articles)
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