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Pour l'écriture inclusive aussi, l'Allemagne a une longueur d'avance sur la France

Emmanuelle François, mis à jour le 28.11.2017 à 8 h 44

Vue d’Allemagne, la polémique sur l’écriture inclusive française provoque surtout une réaction: «Comment, les Français ne sont toujours pas passés à l’écriture inclusive?»

Une fillette allemande dessine dans une rue de Berlin | Christof Stache / AFP

Une fillette allemande dessine dans une rue de Berlin | Christof Stache / AFP

Scène d’une université berlinoise, 2017: «Pour votre mémoire, n’oubliez pas d’utiliser une écriture inclusive. J’insiste, c’est très important.» Dont acte; les étudiants de ce cours de pédagogie n’ont pas seulement mentionné «les enseignants» et «les collégiens», mais toujours «les enseignants et les enseignantes (EeE)» (en allemand «Lehrer und Lehrerinnen (LuL)») et «les collégiens et les collégiennes, (CeC)» («Schüler und Schülerinnen (SuS)»). À chaque occurrence. Sur une trentaine de pages.

Il y a environ trente ans, l’Allemagne arrive à un constat: le masculin générique ne reflète plus la place grandissante des femmes dans la société, la politique et le monde de l’entreprise. Administrations, universités, assurances maladies… difficile aujourd’hui d’échapper à «l’écriture pour l’équité des sexes» en Allemagne. Mais que dit la loi?

Des dispositions dès 1986

En 1949, l’article 3 de la loi fondamentale allemande, assure que «Hommes et femmes sont égaux en droits». En 1994 a été rajoutée la phrase suivante: «L’État promeut la réalisation effective de l’égalité en droits des femmes et des hommes et agit en vue de l’élimination des désavantages existants.» Charge ensuite aux régions (Länder) d’intégrer cette disposition dans leur propre loi. Et celles-ci avaient déjà un train d’avance. Entre 1986 et 1993, les régions d’Allemagne avaient pris des dispositions, sous forme de groupe de travail, circulaire, décret, etc. pour encourager l’utilisation d’une écriture neutre ou inclusive.

En pratique, on féminise «problemlos» (sans problème) les professions féminines avec «in». Que ce soit au pluriel «Die Lehrer und Lehrerinnen» (les professeurs et les professeures) ou au singulier «Der Lehrer oder die Lehrerin» (le professeur ou la professeure). Si cette méthode alourdit les phrases jusqu’à les rendre quasiment illisibles, la circulaire de l’administration fédérale propose des alternatives pour rendre la phrase plus fluide. En utilisant des participes substantivés (les apprenants), des adjectifs substantivés (les imposables), des synonymes, ou en utilisant la voie passive pour ne désigner personne.

Le Duden, le dictionnaire de référence allemand, propose l’utilisation du slash (les professeur/es) ou des parenthèses (les professeur(es)). Des associations féministes proposent d’autres méthodes pour l’écrit, comme les professeur*es, les professeurEs, les professeur_s… Le principe: être créatif.

À partir de là, on pourrait supposer que la question de l’égalité hommes-femmes devant la langue est de l’histoire ancienne, trop consensuelle pour encore faire débat, plus de 30 ans après avoir commencé à en parler. Et pourtant, ce n’est pas si simple.

Des politiques pas tout à fait au point

Prenons un cas pratique: le ministère de l’Intérieur. Sur la page d’accueil, le ministre Thomas de Maizière nous rassure: «Nous voulons des citoyens forts, qui vivent en sécurité dans la liberté.» Aucune trace d’écriture inclusive.

Plus loin dans le site, une campagne de publicité pour les policiers et les pompiers. Deux femmes, deux hommes, un texte remarquable d’équité et un temps de parole quasi identique dans la vidéo. On sort du site pour faire un tour sur le compte Twitter du ministère: «Nous savons que des terroristes [masculins, ndlr] se sont mélangés aux réfugiés.» Retour à la case départ.

 

 

Contacté, le ministère de l’Intérieur explique que:

«L’administration publique fédérale est l’obligée de l’égalité entre hommes et femmes. C’est pourquoi nous utilisons dans nos écrits, autant que faire se peut, une langue équitable entre les genres. De façon exceptionnelle, nous pouvons renoncer aux genres quand nos articles s’en voient fortement rallongés.»

Le ministère nous renvoie à la «checklist» de 2005 du ministère de la Famille, des Seniors, des Femmes et de la Jeunesse (oui, tout ça ensemble), pour une bonne utilisation de l’écriture inclusive. Celle-ci précise qu’il n’est «pas acceptable» de mentionner des phrases-types comme «pour une meilleure lisibilité, nous utilisons le masculin générique» ou «dans les formes masculines, le féminin est aussi inclus».

Il est à noter que le parti de Thomas de Maizière, l’union chrétienne-démocrate (CDU), n’utilise que rarement l’écriture inclusive. Ironiquement, en allant faire un tour sur le compte Twitter du ministère de la Justice, dont le portefeuille appartient, pour quelques jours/semaines encore, à un social-démocrate, on trouve en premier ce tweet:

 

 

On y parle des «consommatrices et des consommateurs».

Du côté des écologistes, les Verts ont annoncé en 2015 utiliser le «gender star» * dans tous ses écrits. «De cette manière, les personnes transsexuelles, transgenres et intersexes ne seront plus invisibles et discriminées.» Après quelques minutes de recherche sur le site et la page Twitter du parti, aucune trace de cette bonne étoile. Mais quand les Verts forment une coalition avec la CDU dans le Bade-Wurtemberg, le premier tweet écrit en écriture inclusive sur la page officielle du gouvernement fait éclater la première dispute, au bout de trois semaines.

 

 

Alors que le community manager se réjouit des négociations entre bons démocrates, il est repris quelques minutes plus tard par un membre de la CDU qui lui demande de laisser l’étoile en dehors des tweets du gouvernement du Land.

Les universités, fer de lance de l'écriture inclusive

Plus que les partis politiques, ce sont surtout les universités qui sont les fers de lance de l’utilisation de l’écriture inclusive. La grande majorité possède un bureau pour l’égalité des sexes. Elles donnent des conseils en cas de discrimination, de harcèlement, et formulent des directives pour «dégenderiser» l’écriture de la langue.

À l’université libre de Berlin (FU), ce bureau vieux de 25 ans compte aujourd’hui 15 personnes employées par l’université. «Tout a commencé avec la vague féministe des années 1960, explique une des employées, en poste depuis 10 ans, et qui ne souhaite pas être nommément citée. Les universités, indépendamment les unes des autres, ont créé leur bureau pour l’égalité des sexes.»

Aujourd’hui, des rencontres sont organisées régulièrement entre les différentes universités et des groupes de travail échangent sur les problèmes rencontrés. «Grosso modo, on est toutes d’accord sur les principes à appliquer. Mais l’attitude des universités diffère en fonction des régions et de la place que les femmes y occupent. Les universités ne sont pas toutes aussi combattives que celles de Berlin.»

Au cours des cinquante dernières années, la prise de conscience féministe s’est peu à peu professionnalisée pour trouver sa place dans les institutions. D’abord à l’Université: la première chaire de recherche sur le féminisme a été créée en 1980 en Allemagne de l’Ouest, puis au sein du gouvernement, avec la première ministre des Femmes, Rita Süßmuth, en 1986.

«Mais il ne faut pas croire que le changement s’est fait en ligne droite. Je dirais que tout s’est passé par vagues successives. Parfois on enregistrait des progrès, parfois on devait faire machine arrière.»

Est-ce que cette grande université berlinoise rencontre encore des problèmes de non-application de l’écriture inclusive, 25 ans plus tard? «Il n’y a jamais eu de vrai bras de fer. Mais parfois, il y a des professeurs qui ont du mal à utiliser l’écriture inclusive… On les rappelle donc gentiment à l’ordre.» Tout le monde est donc obligé d’utiliser l’écriture inclusive?

«En théorie oui, toutes nos directives se doivent d’être appliquées dans les devoirs des étudiants. Mais cela varie aussi selon les matières. C’est difficile d’utiliser l’écriture inclusive en mathématiques ou en chimie. En pédagogie, par contre, c’est très important.»

Puisque les écoles berlinoises pratiquent l’inclusion scolaire (pour ne pas exclure les enfants handicapés, réfugiés, ou immigrés), les professeurs doivent maîtriser un langage inclusif. Le but: former des futurs citoyens sensibilisés à la question de l’inclusivité. Mais le sont-ils vraiment? D'après un sondage de septembre 2017 de l'agence de presse allemande (dpa), 42% des Allemands sont contre l’écriture inclusive: 19% la refuse «complètement et totalement», tandis que 23% la refusent «plutôt». Seuls 37% des Allemands se disent pour. Quelque 14% sont «totalement pour», alors que 23% ne sont que «plutôt pour»; 23% des hommes sont «totalement contre», 15% des femmes «totalement pour», 69% reconnaissent ne jamais l'utiliser dans leurs écrits.

«Si haineux, qu’on se serait dit dans les années 1930»

En allemand, il existe une douzaine de manières de désigner un groupe de personnes en «neutralisant» ou «incluant», ce qui peut amener à une certaine confusion. Et c’est sans compter les nouvelles formes qui émergent des groupes de réflexion sur les gender studies.

En 2014, une nouvelle proposition a fait le tour des réseaux sociaux et provoqué des commentaires «si haineux, qu’on se serait dit dans les années 1930» selon le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. Lann Hornscheidt, qui tenait une chaire en gender studies de l’université Humboldt de Berlin, demande à toute personne lui écrivant un mail de ne pas mentionner son genre. Pas de «chère, cher», pas de «professeur, professeure». À la place, Lann Hornscheidt, qui ne s’identifie avec aucun de ces deux genres, propose la formule «CherX ProfessX». Toujours selon Lann Hornscheidt, il faudrait plutôt utiliser «EtudX» car les étudiants peuvent se sentir discriminés quand on les appelle «Madame» ou «Monsieur». Une manière de régler les choses une bonne fois pour toutes? À en croire les réactions violentes sur les réseaux sociaux, rien n’est moins sûr.

Emmanuelle François
Emmanuelle François (1 article)
Journaliste indépendante basée en Allemagne
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