Culture

«Stranger Things», les années 80 vues d’aujourd’hui

Guillaume Labrude , mis à jour le 26.11.2017 à 14 h 07

Contrairement à d'autres productions, elle ne se limite pas à saupoudrer du Cyndi Lauper, des néons fluos et des walkman.

Capture d'écran de la bande-annonce de la saison 2 de Stranger things

Capture d'écran de la bande-annonce de la saison 2 de Stranger things

Débutée en 2016, la série Stranger Things est le succès-surprise de la plateforme Netflix. Œuvre oscillant entre le fantastique, la science-fiction et le slice of life –du nom de ces intrigues à tiroir se focalisant sur le quotidien de personnages vivant dans un même lieu, à l’instar de Twin Peaks– la série de Matt et Ross Duffer rend hommage à la culture populaire des années 1980 en ressuscitant notamment quelques-unes de ses gloires passées comme Winona Ryder (Beetlejuice), Sean Astin (Les Goonies) ou encore Matthew Modine (Full Metal Jacket).

Dans sa deuxième saison, la série se veut plus ambitieuse en terme d’intrigues et de thématiques, mais également plus référentielle concernant l’époque de son univers diégétique. Pourtant, depuis bien des années maintenant, de nombreuses œuvres se sont lancé pour défi de ressusciter la décennie 1980 à grand renfort d’hommages mais aussi de subterfuges parfois faciles. Comment alors une série comme Stranger Things peut-elle arriver presque après la bataille et se lancer dans une telle entreprise sans nécessairement tomber dans les pièges inhérents à notre époque?

Les années 1980 vues par les années 2000 et 2010

Ce n’est pas un hasard si on parle de la décennie de la surproduction médiatique, artistique et culturelle américaine comme des «années Reagan». Le quarantième président des États-Unis, ancien acteur, est le symbole même de cette outrance dont les spectres colorés hantent encore les esprits dès lors que l’on prononce l’expression fatidique d’«années 80». Des clips endiablés de Cyndi Lauper aux films d’aventure de Steven Spielberg, en passant par les frasques des différentes rockstars de l’époque, ce maelström de culture populaire est un réservoir inépuisable pour quiconque voudrait aujourd’hui représenter ces dix années orgiaques. À l’heure ou Denis Villeneuve offre enfin une suite à Blade Runner et où ceux qui ont fait le lustre de ces années disparaissent progressivement, à l’instar de George Michael ou de David Bowie, une série comme Stranger Things arrive à point nommé, proposant une vision différente des poncifs égrenés ces dernières années dans les différents médias artistiques.

Car il y a années 1980 et années 1980. Les ingrédients souvent employés pour définir une ambiance «eighties» se réduisent généralement à des éclairages colorés, une musique au synthétiseur, quelques standards de l’époque et des gadgets désuets comme d’énormes téléphones portables, des chaussures qui clignotent ou encore l’inénarrable walkman.

Veut-on représenter les années 1980 réelles? Celles que les films de l’époque nous ont laissé en mémoire? Ou simplement une version fantasmée de cette décennie vue par les artistes actuels? Sous-entendu: qui n’ont pas connu les années 1980? Car une œuvre, quelle que soit l’époque dont elle parle, en dit davantage sur celle de sa production. Le court-métrage Kung Fury de David Sandberg en est le parfait exemple: sorti en 2015, ce pastiche des films et animés d’action et de science-fiction des années 1980 use à l’extrême de ce que l’on désignera comme la «cinématographie des néons», soit le fait de représenter les années Reagan en abusant de ses motifs, voire de ses clichés. Avec une avalanche d’effets numériques, Kung Fury ne trompe pas et l’effet Canada Dry est inévitable: ça sent les années 1980, ça a le goût des années 1980, mais ça n’est pas les années 1980, simplement une imitation par les années 2010. Cela n’enlève en rien que le film demeure un véritable hommage, non pas au cinéma de l’époque mais davantage aux jeux d’arcade comme Streets of Rage ou encore Double Dragon.

D’autres productions audiovisuelles ont su délaisser les effets numériques –véritable anachronisme pour les puristes des «80’s»– pour se focaliser sur d’autres éléments. Même si les sempiternels néons se retrouvent presque à chaque séquence d’Atomic Blonde de David Leitch ou du téléfilm San Junipero d’Owen Harris, quatrième épisode de la saison 3 de Black Mirror, c’est un autre procédé qui est employé pour que le spectateur se sente aussitôt transporté une trentaine d’années en arrière: la musique.

Si le synthétiseur, instrument-totem de la décennie, est effectivement présent, ce sont bien souvent les pistes additionnelles piochées çà et là dans des compilations diverses qui alimentent l’ambiance générale de ces deux œuvres: Atomic Blonde s’ouvre sur «Blue Monday» du groupe new wave New Order et se conclue sur «Under Pressure» de David Bowie et Freddie Mercury, tandis que l’hymne de San Junipero est «Heaven Is a Place on Earth» de Belinda Carlisle. Tous ces motifs «so 80s» travaillent à placer la diégèse de ces œuvres dans un contexte particulier: la chute du mur de Berlin pour le film de Leitch, et une utopie nostalgique peuplé de discothèques et de salles d’arcade, des lieux à néons évidemment, pour l’épisode de Black Mirror.

Lumière, couleur, rythmes endiablés: tout confine au voyage spatio-temporel à destination des années Reagan. Pourtant, cette décennie riche en succès culturels de masse peut être représentée de façon bien moins frontale, plus référencée et, finalement bien plus fidèle à la réalité.

Les années 1980 comme à l’époque

Pour Stranger Things, les frères Duffer et leurs réalisateurs vont davantage faire appel au processus de happy few, ces références qui résonnent face aux téléspectateurs attentifs se sentant à la fois nostalgiques et récompensés de les reconnaître: un club des loosers rappelant celui du It de Stephen King sorti en 1986, ces gamins partant à l’aventure en vélos comme dans The Goonies de Richard Donner en 1985 ou encore la présence de Sean Astin au casting de la saison 2, pour appuyer un peu plus le lien avec l’œuvre précédente.

La nouvelle série phare de Netflix est un melting pot de références tantôt cachées au sein de la construction narrative ou des thèmes abordés tantôt ouvertement assumées, comme en témoigne l’épisode «Trick or Treat Freak» dans lequel les festivités d’Halloween servent de prétexte aux showrunners pour crier haut et fort leur amour de la franchise Ghostbusters, et ce jusque dans le twist final. Stranger Things ne joue pas la carte de la colorimétrie au néon pour s’ancrer dans une réalité fantasmée à force de clichés mais préfère rendre hommage à la culture de l’époque, ce qui revient, en d’autres termes, à assumer sa dimension fictionnelle et à se revendiquer comme telle. Après tout, hormis le Blade Runner de Ridley Scott et l’affiche de Cocktail de Roger Donaldson, les néons ne sont pas si présents dans les années 1980.

À l’instar de la nouvelle adaptation de It par Andrés Muschietti, la série de Matt et Ross Duffer fait la part belle aux images naturalistes, si l’on excepte les séquences purement science-fictionnelles, s’attardant davantage sur le quotidien d’une petite ville américaine en 1984 entre balades à vélo, soirées Donjons et Dragons et dégustation de gaufres Eggo. Tout est dans le détail et non dans la surenchère d’effets visuels, comme c’est le cas pour le clip parodique Through the Night du groupe électro Grum.

Tout se passe au niveau de la production, dans le choix des accessoires, des costumes et des décors, et non en post-production, à grand renfort de filtres de couleur et de morceaux musicaux choisis selon leur place dans le billboard. Si quelques sons typiques allant de «Time After Time» de Cyndi Lauper à «Every Breath You Take» de The Police viennent sporadiquement faire danser les personnages, tout comme la reprise de «Trust» par Anthrax dans It, Stranger Things délaisse ce réflexe quasiment systématique du juke-box vintage propre aux productions qui ancrent leur diégèse dans une époque prédéfinie. Les deux créateurs avoueront d’ailleurs dans le second épisode de la série making-of Beyond Stranger Things que l’essentiel du budget musical de la seconde saison se concentre sur la scène finale du «snow ball».

The ConversationPourtant, bien que particulièrement naturaliste dans sa volonté de représenter, de ressusciter la culture populaire des années 1980, Stranger Things, à l’instar de la nouvelle adaptation de It, ne vas pas au bout de ses intentions. Le numérique est toujours très présent, que ce soit dans les séquences aux abords du portail menant à l’antre du Mind Flayer, les représentations de cette créature ou même du Démogorgon de la première saison. Dans les années 1980, des décors de studios et des marionnettes animatroniques auraient remplacé ce déluge d’effet spéciaux générés par ordinateurs, comme peuvent encore en témoigner Gremlins de Joe Dante ou encore E.T. de Steven Spielberg, ces œuvres cocons qui bientôt ressurgiront sur nos écrans alors que la fumée s’élèvera doucement des tasses de chocolat chaud et que la neige tombera paisiblement dans la nuit éclairée par les lumières de Noël. Généralement des néons.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Guillaume Labrude
Guillaume Labrude (1 article)
Doctorant en études culturelles, Université de Lorraine
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