Slatissime

L’arnaque du petit plaisir

Temps de lecture : 5 min

Pourquoi vous ne devriez pas vous réjouir des miettes du gâteau la vie.

Photo Getty pour Stylist
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Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici

Vous êtes en plein choc thermique à l’arrivée de l’hiver, la situation mondiale finit de vous glacer et vous n’êtes pas sûre de supporter 24 heures de plus la personne qui, depuis trois ans, squatte votre lit pour voir si ça pourrait marcher entre vous. Bref, vous avez eu des journées plus glorieuses et songez sérieusement à tout plaquer pour aller monter votre dispensaire en Inde. Mais à deux doigts de claquer votre dém’ à l’ensemble de la société, vous avez pris le temps de vous poser dans votre canapé en pilou avec une tasse fumante de chocolat chaud. Et la vie ne vous a plus apparu si pénible.

Attention, vous avez été victime d’une arnaque au «petit plaisir». Variante positive de la mouche qui vous suit en plein désert/du robinet qui se met à goutter alors que vous étiez sur le point de vous endormir/de votre voisine de métro qui combat le sexisme en vous manspreadant avec entrain, c’est-à-dire de trucs pas si graves mais capables de vous pourrir la journée, le «petit plaisir», c’est l’idée que peu importe que vous soyez au bord de l’apoplexie existentielle, si vous vous octroyez un petit café gourmand (tous les petits plaisirs commencent par «un petit», c’est la règle), la vie sera soudainement plus belle.

De Poutou qui a déclaré que la défaite de Valls était son «petit plaisir» à Fiorella et Denis, résidents de Valdampierre qui font subir un calvaire à leurs voisins parce que leur petit plaisir, c’est de faire «des doigts d’honneur à tout le monde» (notre fait divers préféré du moment), en passant par les magazines qui recommandent un «petit plaisir quotidien» comme parangon du développement personnel, partout s’infuse l’idée qu’un petit kiff est l’antidote à tous nos problèmes. En l’an 20 après La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, best-seller de Philippe Delerm qui magnifiait le fait d’écosser les petits pois, de mouiller ses espadrilles ou de prendre le trottoir roulant de la station Montparnasse –il avait dû tomber un bon jour–, il est temps de vous révéler pourquoi le petit plaisir est une grosse arnaque #cashinvestigation.

1.Parce qu'il vous ruine

Comme chaque fin de mois (le 6), vous vous demandez comment vous vous êtes encore débrouillée pour ne plus avoir d’argent sur votre compte alors que vous avez mis un point d’honneur à ne plus inviter personne à déjeuner et à invoquer le bug de l’an 2000 chaque fois que vous recevez une invitation à une cagnotte Leetchi.

L’explication de votre panier percé? C’est que comme vous vous aimez plus que les autres, vous vous couvrez de petites attentions pour vous remercier jour après jour d’être vous (surtout ne change rien, t’es super). Un petit Starbucks parce que vous l’avez bien mérité par-ci, un petit T-shirt à message «born to be alone» pour oublier vos amis qui ne vous invitent plus par-là, vous vous ruinez en petits plaisirs auto-compassionnels. Un mouvement qui s’est amplifié depuis que vous avez votre carte bancaire à paiement sans contact, que vous dégainez avec la même insouciance que si c’était des billets de Monopoly vu que c’est pas avec elle que vous risquez de vous payer la Gare du Nord.

Stop arnaques: suivez le mantra «qui aime bien châtie bien» et privez-vous de dessert pour ne pas avoir voulu partager avec vos camarades. Assez rapidement, c’est votre banquier qui devrait avoir envie de déjeuner avec vous.

2.Parce qu'il vous détruit votre santé

Comme chaque matin, vous pensez faire un petit tour dans la galerie des Glaces avant de vous rendre compte qu’en fait vous êtes juste en train de vous regarder dans le miroir. Oui ces yeux énormes, ces cheveux mous et cette peau d’éponge double face sont bien les vôtres. Ne déclenchez pas tout de suite un procès à l’OMS, dont vous respectez pourtant les préconisations à la lettre.

Le problème, c’est que vous oubliez que ces règles de base ne sont justement pas une base de travail sur laquelle vous pouvez ensuite rajouter votre petite touche personnelle, comme d’agrémenter chacune de vos soupes 5 légumes avec un topping de 200 g de gruyère râpé, de dormir huit heures par nuit mais assommée par les shots de vodka (votre petit plaisir du mardi) ou d’avoir réussi à arrêter la charcuterie grâce à la coke.

Stop arnaques: vous avez manifestement besoin de règles juste pour le plaisir d’y déroger. Devenez soixante-huitard de vous-même en ne vous interdisant plus rien, vous devriez vous désintéresser de tout.

3.Parce qu'il vous gâche vos relations

Comme chaque printemps, vous vous demandez pourquoi la personne de bonne compagnie qui partage votre vie commence à se lasser de vous. Pourtant, tout le monde vous adore, vous qui préférerez être une esthète de l’existence plutôt que de vous en coltiner les vicissitudes. Vous envisagez le buffet de la vie comme un remake de La Grande Bouffe, où les petits plaisirs, s’ils s’enchaînent à un rythme assez soutenu, pourraient vous faire oublier l’absurdité humaine (on veut pas vous spoiler, mais ça ne marche pas des masses).

Résultat, pour vous soustraire au quotidien sentimental qui vous oppresse, vous vous autorisez des petits chemins de traverse: roulage de pelle au débotté, regard humide au cas où et petite coucherie improvisée. Certes, vous vous faites du bien avec vos
cougar rush mais ne vous étonnez pas que votre partenaire ait envie d’aller ronronner ailleurs.

Stop arnaques: vous pensez que le plaisir ne vaut que parce qu’il est éphémère. L’insecte du même nom aussi mais il meurt tout de suite après #carpediem

4.Parce qu'il vous abrutit

Comme chaque soir où vous préférez ne voir personne (du lundi au dimanche) pour cultiver votre jardin intérieur, vous parcourez des yeux la pile de livres que vous adoreriez avoir lus –mais qui n’en finit pas de grandir– boosté par la surestimation de votre degré de concentration. Qu’est-ce qu’on disait déjà? Oui, voilà, que plutôt que de vous lancer dans l’épopée passionnante d’Ulysse, de la chlorophylle ou de la révolte des Boxers, vous préférez le plus souvent vous octroyer un petit guilty pleasure pour couper avec votre quotidien harassant d’instagrammeur haute fréquence.

Cinq épisodes de Riverdale plus tard, à moitié endormi, vous butez dans votre jenga de chefs-d’œuvre avant de vous demander ce que vous faites tout habillé au milieu de la nuit et de l’intégrale Dostoïevski. Le cercle vicieux s’enclenche: après une nuit agitée, peuplée de cheerleaders, d’orages et de batailles au milk-shake, vous passez la journée le cerveau dans la ouate et n’aspirez qu’à rentrer vous caler sous la couette devant Peppa Pig, la seule saga familiale que vous vous sentez en mesure d’analyser.

Stop arnaques: est-ce que quand vous imaginez votre enterrement, vous rêvez d’un discours de Netflix, «à qui vous avez tant donné?». Voilà.

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