France

Black Friday au sommet de l'État: deux plaintes déposées, la troisième offerte

Titiou Lecoq, mis à jour le 24.11.2017 à 12 h 24

Le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a déclaré cette semaine vouloir porter plainte contre un syndicat dénonçant un «racisme d’État». Il s'était déjà fait remarquer un peu plus tôt lors du débat sur l'écriture inclusive.

Martin BUREAU / AFP

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Quand notre ministre de l’Éducation a asséné «il y a une seule langue française, une seule grammaire, une seule République», je me suis mordue les doigts en me répétant que je n’allais pas perdre mon temps et le vôtre en consacrant une newsletter à cette idiotie que même un étudiant en première année de grammaire n’aurait pas écrite. Ce qui était intéressant finalement dedans, c’était l’autoritarisme qu’elle révélait –et la soumission à l’autorité qu’elle impliquait.

Et puis voilà que Jean-Michel Blanquer a réagi à l’Assemblée nationale au sujet d’un stage de formation syndicale anti-raciste organisé par Sud Éducation 93. En l’écoutant, j’ai eu l’impression que mon bon sens s’était barré boire un verre de ciguë. Pour Jean-Michel Blanquer, l’expression de «racisé» fait partie «des mots les plus épouvantables du vocabulaire politique». Il trouve ça «très grave». (Enfin, vu que l’Académie française juge que l’accord de proximité est un péril mortel pour la langue française, on n’est clairement plus à une exagération près.)

Quand on parle de «racisé», on ne parle pas de race, on parle de racisme. On ne parle pas de biologie, on parle de social. Est racisée une personne sur laquelle on aura des préjugés racistes. Dans la même logique, les ateliers non mixtes reposent sur l’idée que des personnes victimes de racisme se retrouvent ensemble pour en parler. Mais pour lui, c’est raciste. Ce qui veut dire que les réunions de femmes sans homme pour évoquer le sexisme sont sexistes. (Faut-il préciser que si les femmes dominaient la France et qu’elles organisaient des réunions non mixtes, ce serait bel et bien sexiste, mais que dans l’ordre actuel de la société ça ne l’est pas? C’est une simple question de schéma de domination.)

Le racisme, ça concerne tout le monde

 

Je soupçonne Jean-Michel Blanquer à la fois de vivre dans une bulle où non, il n’y a pas de problème de racisme donc ce genre d’initiatives crée des problèmes (alors qu’elles n’en sont que les révélateurs) et en même temps d’avoir trouvé un nouveau moyen d’asseoir une posture politique autoritaire.

Pourtant, il y a des choses à discuter dans le programme de Sud Éducation. L’intitulé «atelier de non mixité raciale», ça ne va pas. (Parce que «raciale» et «racisé», ça ne veut pas dire la même chose. Déjà que le ministre semble confondre les deux, ça serait bien que les militants n’en fassent pas de même.) Et puis certains intervenants ont l’air discutables. Sur le fond, je suis très moyennement convaincue par les ateliers à destination des profs blancs et blanches pour «interroger nos représentations et nos postures dominantes». D’abord, je trouve qu’on a assez d’occasions de se retrouver entre «blancs» ou fortement décolorés.

Ensuite, s’il y a bien une position dominante associée à la couleur de peau, le ton général donne l’impression que le racisme serait l’apanage des blancs. Et paradoxalement, ça revient presque à essentialiser le racisme. Mais de même que le sexisme ne se dissout pas dans les oestrogènes et que les femmes aussi bien que les hommes l’intègrent dans leurs attitudes, les impensés racistes se retrouvent chez tous, d’autant plus qu’ils sont multiformes. On postulera, plus ou moins inconsciemment, qu’un élève d’origine asiatique est bon en mathématiques mais qu’il n’est pas pourvu d’une très grande sensibilité. Et la sensibilité, on la prêtera plus facilement à la petite fille fluette aux grands yeux bleus.

Ce genre de préjugés peuvent se retrouver chez tous les profs, quel que soit leur dégradé de carnation marron, jusqu’au décoloré. Du coup, ça me paraît réducteur d’adresser cet atelier aux enseignants blancs. Les impensés racistes ne se transmettent pas génétiquement. Ils sont un substrat dans lequel nous baignons tous et que les minorités exercent les unes envers les autres, parfois même envers elles-mêmes –et que tout le monde a envers les Roms qui, rappelons-le, sont tout en bas de la grande chaîne des discriminations en France.

Dérive autoritaire

 

Bref. Comme disait Jean-Luc, ça se discute. (Delarue hein.) Nous n’avons tellement pas l’habitude de traiter les choses sous cet angle en France que je comprends que ça puisse en mettre certains mal à l’aise. Mais un ministre, il est censé se renseigner avant de s’exprimer.

Sauf que Jean-Michel Blanquer, il est pas là pour discuter. Selon une mode assez répandue chez les ministres, Jean-Michel Blanquer, il est là pour porter plainte. Peut-être qu’ils ont une offre de réduction dans un cabinet d’avocats, deux plaintes déposées la troisième offerte, je n’en sais rien mais je trouve particulièrement préoccupante cette propension des ministres à annoncer des dépôts de plainte. La ministre du Travail voulait porter plainte à la suite de la publication de documents de travail par Libération. La ministre de la Culture veut porter plainte à la suite de la publication de documents dans le Monde.

Et le ministre de l’Éducation nationale veut porter plainte contre un syndicat (j’ha-llu-cine) pour diffamation pour l’emploi de l’expression «racisme d’État». Sérieusement? Le concept de racisme d’État est complexe, il mérite des discussions et certainement pas un procès en diffamation. Ça va être quoi le sujet du procès? «Non, le racisme ça n’existe pas, nulle part en France, dans aucune institution, le racisme est une exception exceptionnelle.»

Je trouve cette décision de la part d’un ministre visant un syndicat infiniment plus inquiétante qu’un groupe de personnes qui se sentent discriminées et qui veulent en parler entre elles (spoiler: en réalité, il ne peut pas attaquer le syndicat en tant que tel mais seulement son repésentant). Et quand je vois l’ensemble des députés se lever pour applaudir cette annonce, je veux dire l’écrasante majorité de nos députés se lever pour encourager un ministre à porter plainte contre un syndicat, j’ai froid dans le dos. Ça, ça me fait peur. Ça, c’est une dérive dangereuse.

Et cela n’étonnera personne, la première qu’on a vu se lever, c’est elle. (Excusez pour le flou mais elle applaudissait à tout rompre.) 

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