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Ces gens qui applaudissent après l'atterrissage en avion: qui sont-ils? Et pourquoi?

Temps de lecture : 9 min

En vérité, cette pratique tient plus du fantasme que de la coutume réelle. Et c’est heureux: ce serait, sinon, particulièrement agaçant.

Lesquels commettront l'irréparable? | Ty_yang via Pixabay CC0
Lesquels commettront l'irréparable? | Ty_yang via Pixabay CC0

«Il y a deux types de personnes à qui je ne fais jamais confiance: celles qui ne boivent pas lorsqu’elles sont sous traitement médicamenteux, et celles qui applaudissent lorsque l’avion atterrit.» Si cette blague (tirée d’un sketch de l’humoriste Chelsea Handler) fait mouche, c’est parce qu’elle est pleine de bon sens: après tout, pourquoi applaudir les pilotes? Parce qu’ils ont fait leur travail sans entraîner la mort de centaines de personnes? («#cestjusteleurboulotbordel», pour citer un hashtag employé par la même humoriste sur Twitter l’an dernier).

Un «problème» largement exagéré

Il ne s’agit pas là d’un simple sujet de sketch: l’irritation engendrée par ces applaudissements stupides semble être généralisée. L’année dernière, la rédaction du magazine Condé Nast Traveler s’est même fendue d’un éditorial pour demander aux voyageurs de ne «plus applaudir après l’atterrissage» de leur avion. «Si le pilote négocie un atterrissage difficile avec style et doigté, j’applaudis», affirme l’un des signataires. «Mais je ne distribue pas de bons points lorsque rien ne sort de l’ordinaire.»

Même le personnel naviguant semble agacé par cette pratique. Une question postée en 2011 sur le site Yahoo Answers –«Faut-il applaudir après l’atterrissage?»– a trouvé la réponse suivante: «Le fait d’applaudir sous-entend qu’un atterrissage en douceur est une prouesse, alors qu’il s’agit d’un travail de routine pour tout pilote qualifié. Je prends ces applaudissements comme des insultes: ce qu’ils veulent dire, au fond, c’est que je suis incapable d’atterrir en douceur en temps normal, que c’est juste un coup de chance.»

Mais alors, qui sont ces acclamateurs aériens, et pourquoi en viennent-ils à applaudir comme des otaries aéroportées? Où cette pratique est-elle née? À quoi sert-elle? Disparaîtra-t-elle un jour? J’ai entrepris d’explorer plusieurs forums de discussion pour trouver des réponses à ces questions.

Mais plus j’en ai appris sur l’histoire des applaudissements en avion et sur les moqueries qu’ils s’attirent, plus j’en suis venu à remettre en doute le point de départ de mon enquête. Le phénomène en lui-même pourrait être inconsciemment exagéré par ceux qui s’en gaussent. J’ai ainsi des raisons de penser qu’il existe bien peu d’applaudisseurs dans les avions du monde entier –et que les «bravos» et «bravas» ne sont pas tant un fléau à endiguer qu’une pratique marginale. Son omniprésence en ferait un véritable fantasme pour grincheux tant elle serait agaçante.

Il faut se rendre à l’évidence: le problème de l’applaudissement aérien, qui demeure ma bête noire (et celle de Chelsea Handler), est largement exagéré. Cela ne veut pas dire que personne ne manifeste son contentement à la fin du voyage (on peut trouver de nombreux exemples d’applaudissements en avion sur Youtube). Mais il s’agit d’exceptions.

Le boute-en-train d’atterrissage existe, mais il sort rarement de sa réserve. Pour qu’il laisse éclater sa joie, il lui faut une raison particulière –un atterrissage en pleine tempête, peut-être, entre autres formes de complications. Mais ce n’est pas à cette forme d’applaudissement que nous faisons référence lorsque nous qualifions les personnes concernées de ridicules ou de suspectes, non. Nous pensons à une tout autre variété d’acclamation, peut-être apocryphe: l’applaudissement dénué de sens, réaction hâtive et irréfléchie venant célébrer un atterrissage de routine.

Toujours chez les autres, jamais chez nous

Voilà bien longtemps que cette dernière version (l’applaudissement grotesque et immérité) est tournée en ridicule –et cette dérision a parfois des accents nativistes.

De fait, l’un des premiers articles consacrés à cette pratique (publié par le New York Times en 1997 et signé par un chroniqueur voyage) décrit l’applaudissement comme une maladie douteuse contractée auprès de voyageurs étrangers. L’auteur explique que les manifestations de joie qui saluent les atterrissages, «phénomènes courants et non moins énigmatiques, caractérisent le voyage aérien moderne».

À l’en croire, les personnes concernées ne sont pas américaines; il s’agit de passagers étrangers qui «rentrent dans leur terre natale», et les plus bruyants d’entre eux sont animés par une puissante «passion culturelle». Les Espagnols, par exemple, seraient de fervents pratiquants de l’applaudissement d’atterrissage; il en irait de même pour les passagers brésiliens et italiens. L’auteur précise toutefois que «même les Japonais, bien connus pour leur impassibilité, pratiquent l’applaudissement», de même que les Russes et les Allemands, par patriotisme, lorsqu’ils touchent le sol de leur mère-patrie.

Ce type d’accusations ethno-nationales forme la toile de fond de la plupart des discussions consacrées à l’applaudissement d’atterrissage. Penchez-vous sur ces débats, et vous apprendrez (là encore) que la pratique est propre à l’Allemagne; qu’elle est un passe-temps répandu en Russie; qu’elle est courante en Grèce ou en Italie; qu’elle est omniprésente sur les vols asiatiques; qu’elle concerne avant tout les passagers israéliens, jamaïcains, dominicains, philippins ou canadiens. On vous expliquera par ailleurs que l’on applaudissait souvent sur les lignes nationales de Tchécoslovaquie. Vous lirez également, de temps à autres, que les acclamations post-atterrissages sont une coutume «presque exclusivement propre aux États-Unis».

Il va sans dire que ces stéréotypes ne peuvent être tous vrais. Les témoignages désignent un grand nombre de pays différents, et sont donc pour le moins douteux: si les Allemands, les Russes, les Asiatiques, les Israéliens, les Jamaïcains, les Dominicains, les Philippins, les Canadiens et les Américains applaudissaient après l’atterrissage, ces applaudissements seraient omniprésents sur les vols commerciaux; c’est loin d’être le cas.

Et pourtant, tous ceux qui croient à l’existence de cette pratique –et qui la jugent pittoresque, ridicule ou douteuse– semblent enclins à la mettre sur le dos de passagers appartenant à une culture étrangère moins «raffinée». Nous n’applaudissons pas après l’atterrissages, nous!

Il existe une légère variation sur le même thème: selon certains, les adeptes de l’applaudissement n’appartiennent pas à un autre pays, mais à un autre temps. Si l’on en croit cette théorie, les passagers avaient pour habitude d’applaudir à l’époque où les voyages en avion étaient moins courants –et plus dangereux. La coutume aurait peu à peu reculé au fil des années.

Nous serions désormais mieux renseignés et moins impressionnables. «J’estime que les applaudissements étaient beaucoup plus courants il y a quelques années», peut-on lire sur le site Airliners.net dans le cadre d’un long débat. Un autre utilisateur abonde dans le sens de cette observation: «J’ai remarqué que cela arrivait de moins en moins au fil des 25 dernières années.»

Quelques cas d'acclamations compréhensibles

Je ne suis pas convaincu par cette hypothèse, selon laquelle la pratique aurait été courante avant de disparaître peu à peu. Les applaudissements n’ont pas été légion dans l’histoire de l’aviation: même les premiers vols de l’histoire de l’humanité n’en ont pas récolté.

Lorsque Wilbur et Orville Wright ont organisé leurs premières démonstrations publiques à Kitty Hawk (Caroline du Nord), les reporters réunis pour l’occasion restèrent impassibles –si l’on en croit la biographie des deux frères (signée par David McCullough).

«Ce spectacle était si époustouflant, si déroutant pour les sens en cette année 1908, que nous restions tous figés,comme autant d’hommes de marbres», raconte un témoin de la scène. «La plus grande prouesse de tous les temps était en train d’être accomplie sur cette plage solitaire, raconte un autre, mais il n’y avait ni spectateurs, ni applaudissements, sinon le fracas du ressac et les cris des oiseaux de mer effarouchés».

A l’ère de l’aviation moderne, les histoires vraies d’acclamations à l’atterrissage établissent généralement un lien entre les applaudissements et une cause ou un désastre précis.

En 1991, par exemple, un passager de la compagnie Alaska Airlines demanda à sortir de l’avion avant le décollage parce qu’il avait appris qu’une femme pilotait l’appareil. Les journalistes qui relatèrent l’événement prirent le soin de préciser que le reste des passagers avait applaudit la pilote lorsqu’elle fit atterrir l’avion en douceur à l’aéroport de Seattle.

On fit également état d’applaudissements en janvier 2000, lorsqu’un avion se posa sans problèmes dans les premières heures de la nouvelle année: les passagers étaient rassurés d’avoir survécu au bug de l’an 2000.

Pendant l’automne de l’année suivante, au lendemain des attentats du 11-Septembre, des journalistes notèrent que beaucoup de passagers applaudissaient au terme de voyages sans histoire.

Parmi ces témoignages, on trouve de temps à autres des récits accusant certaines compagnies aériennes d’utiliser des «applaudissements enregistrés». L’éditorial de Condé Nast Traveler affirme que Ryanair, la compagnie irlandaise low-cost, diffuse quelques sons d’applaudissement sur les haut-parleurs de l’appareil dans le but d’engendrer un ersatz d’acclamations parmi les passagers. D’autres personnes ont reproché à la compagnie d’employer cette technique peu honorable. Le responsable de la communication de Ryanair m’a assuré qu’il s’agissait de fausses accusations: selon lui, les applaudissements sont fréquents sur les vols de la compagnie, mais ils sont spontanés et sincères. (Les trompettes victorieuses du jingle diffusé lors des atterrissages pourraient y contribuer).

En règle générale, les applaudissements viennent saluer les pilotes qui parviennent à atterrir en dépit d’une catastrophe, à la manière du capitaine Chesley «Sully» Sullenberg. Prenons l’exemple du vol 812 Southwest Airlines, en avril 2011: un trou se forme dans la carlingue; soudain le personnel naviguant s’évanouit par manque d’oxygène, et les pilotes n’ont plus accès aux principaux outils de contrôle de l’appareil. L’avion a finalement pu se poser, et l’atterrissage fut salué par des applaudissements et des embrassades. «C’était surréaliste, raconte un passager interrogé par l’Associated Press. On aurait dit des retrouvailles de vieux amis d’enfance».

On peut également citer cet avion d’American Airlines qui, par un dimanche soir de l’année 2009, parvient à se poser à Charlotte (Caroline du Nord) dans une purée de pois –mais l’avion sort soudain de la piste d’atterrissage; une aile vient racler le sol. Miracle: on ne déplore aucun blessé. Lorsque le tumulte prend fin, les passagers laissent éclater leur joie, leur gratitude et leur soulagement.

Il s’agit là des applaudissements «habituels», si tant est qu’on puisse qualifier ces applaudissements de pratique habituelle (et même dans ces situations, les pilotes ne les entendent pas nécessairement: leur son peut être masqué par le niveau sonore du cockpit).

Des applaudissements pas forcément mérités

Mais cette forme d’applaudissement soulève en elle-même une nouvelle interrogation. Si vous n’avez jamais piloté, et que vous ignorez tout des subtilités d’un atterrissage difficile, comment savoir si l’atterrissage mouvementé que vous venez de vivre prouve l’excellence des pilotes ou leur inaptitude? Qui êtes-vous pour évaluer leur niveau de compétence –et pour les applaudir?

Reprenons l’exemple de l’atterrissage de Charlotte (Caroline du Nord). L’enquête a établi que l’équipe de pilotage savait que l’avion avait dévié de sa trajectoire, mais qu’elle avait refusé de reprendre la procédure d’atterrissage à zéro. Selon le Wall Street Journal, les pilotes avaient préféré désactiver l’autopilote –à tort. «La fatigue de l’équipage est sans doute entrée en ligne de compte», note l’article. Si ces comptes-rendus disent vrai, alors c’est l’incompétence de leur équipage que les passagers ont applaudi de tout cœur.

Prenons un autre exemple. Été 2005; aéroport de Toronto. Un vol Air France transportant plusieurs centaines de passagers tente d’atterrir en plein orage, sous une pluie diluvienne et un ciel zébré d’éclairs. «Juste avant de toucher le sol, c’était la nuit totale dans la cabine, il n’y avait plus aucune lumière d’allumée, plus rien», comme le racontera plus tard l’un des passagers à la presse. Une seconde plus tard, l’avion se pose avec une secousse, et les passagers apeurés applaudissent à tout rompre, croyant vivre un atterrissage mené de main de maître. «Mais après cela, raconte le même passager, nous [avons senti] un boum, boum, boum, boum, boum…»

Les passagers ont vite compris que leurs félicitations avaient été quelque peu prématurées. L’avion ne parvint pas à freiner après avoir touché le sol, sortit de la piste à toute vitesse et termina sa course dans un fossé, avant de prendre feu. L’un des moteurs venait visiblement d’exploser. La cabine fut envahie par la fumée. «Près des flammes, la lumière avait pris une couleur particulière, un jaune profond, explique le témoin; à ce moment précis, nous nous sommes dit que nous allions mourir. Et l’avion a continué de glisser».

Personne n’a perdu la vie, mais une partie des passagers qui applaudissaient une minute plus tôt sortirent de l’avion avec des blessures graves. Un recours collectif en justice fut lancé contre la compagnie, qui finit par compenser les passagers à hauteur de 10 millions de dollars quelques années plus tard: les enquêteurs venaient d’établir que les pilotes n’étaient pas parvenus à détecter d’important signaux –et qu’ils n’avaient pas fait «les annonces standard» en vigueur dans ce type de situation.

Voilà sans doute le problème méconnu des applaudissements d’atterrissage: même lorsque nous pensons qu’ils sont bien mérités, nous risquons fort de nous tromper.

Daniel Engber Journaliste

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