Culture

«Argent amer»: en Chine, l'enfer sur terre, et la vie quand même

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 23.11.2017 à 17 h 21

Le nouveau documentaire de Wang Bing accompagne des ouvriers migrants dans les ateliers textiles au cœur du boum industriel chinois. Avec une proximité attentive et chaleureuse, au-delà du constat et du réquisitoire.

«Argent amer»

«Argent amer»

En moins de quinze ans, depuis la révélation du monumental (9 heures) et décisif À l’Ouest des rails en 2003, Wang Bing s’est affirmé comme une des principales figures du documentaire contemporain.

D’autres œuvres majeures (He Feng-ming une femme chinoise, Les Trois Sœurs du Yunnan) scandent une œuvre déjà riche de 12 titres.

 

Argent amer s’inscrit dans une des principales veines du cinéma de Wang Bing, qui décrit au plus près le vécu des plus démunis face aux titanesques modifications que connaît la Chine.

Pourtant, observant l’existence de jeunes gens venus de la campagne pour travailler dans les ateliers de couture plus ou moins légaux, le cinéaste fait place à une tonalité nouvelle dans son œuvre –et dans la plupart des nombreux autres documentaires chinois témoignant des réalités du pays.

Un monde sans merci

Le monde que décrit Argent amer est d’une extrême rudesse. La dureté du travail, la précarité du statut de ces immigrés de l’intérieur, l’absence totale de droit du travail, les employeurs malhonnêtes ou eux-mêmes au bord de la faillite et en délicatesse avec les autorités, la solitude, l’exil, les conditions de logement, la situation sanitaire, la tentation des combines pourries pour s’enrichir rapidement, les rapports affectifs et la frustration sexuelle… la liste est pratiquement infinie des menaces et malheurs qui pèsent sur ces filles et fils de paysans débarqués dans la cité.   

Le film n’en occulte aucune, multipliant les signes de cette fatalité que résume un des protagonistes: «L’ouvrier migrant n’a pas le choix.» Selon l’art propre à Wang Bing, Argent amer sait faire surgir comme naturellement, au détour d’un plan, au fil d’une séquence en continu, dans le mouvement des corps et de la caméra portée, la multiplicité des problèmes, leur pénibilité et les manières dont ils se combinent.

Mais simultanément, et pour la première fois à ce degré en tout cas, Wang Bing filme aussi l’énergie, la volonté, les moments d’affection, les lueurs d’espoir. Il rend sensible, au milieu de tant de violentes difficultés, quelque chose de l’ordre de la joie. Joie de se retrouver entre amis, de trouver un job ou un endroit à peu près correct où dormir, joie d’exister.

Les gens qu’il filme souffrent et en bavent, mais ils rient aussi, ils jouent parfois ou se disputent avec faconde et avec fierté, se séduisent et se taquinent.

Les fictions de la réalité

Parfois de manière durable au long du film, aux côtés des trois jeunes que le réalisateur a accompagnés au début depuis leur campagne des confins méridionaux, sans savoir où ils allaient, parfois le temps d’une séquence, ces personnes deviennent aussi des personnages, des êtres porteurs d’un récit suggéré au-delà de ce qu’on les voit faire.

Le cinéaste sait aussi, très simplement, donner une intensité dramatique aux gestes du travail ou de la vie quotidienne, rendre spectaculaire la fabrication d’un gros paquet de T-shirts, romanesque le repas du soir.

Il sait inclure ces «vies minuscules» dans la grande tapisserie urbaine, et leur faire juste place. Partout il y a des histoires, comme faits, et comme imaginaires. Et inopinément surgit une scène de ménage d’une intensité à la fois brutale et touchante, qu’aucun scénariste n’aurait pu écrire.

D’avoir choisi une ville moyenne (Huzhou, dans la région de Shanghaï, le cœur du développement économique chinois), où la plupart des employeurs sont des petits patrons eux-mêmes fréquemment en difficulté, et loin d’être systématiquement des exploiteurs,  montre, un paysage autrement nuancé.

Cette diversité et cette énergie portent le film, sans rien lui étirer de sa puissance de description et de réquisitoire, bien au contraire.

C’est le fruit de l’extrême sensibilité du filmeur Wang Bing —«filmeur» au sens qu’Alain Cavalier a donné à ce mot: celui qui, caméra en main, accompagne au plus près ceux qu’il filme tout en rendant perceptible sa propre présence, sa capacité à partager l’espace et le temps de ceux qui sont à l’image.

Exploités, très pauvres, maltraités, épuisés, ces gens-là croient en leur avenir. Et jamais le film ne laisse entendre qu’ils auraient tort.

Argent amer

de Wang Bing

Durée: 2h36.

Sortie: 22 novembre 2017

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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