Sports

Pourquoi la France rafle toutes les compétitions sportives internationales

Pierre Rondeau, mis à jour le 23.11.2017 à 11 h 29

Un indice: ce n'est pas parce que nous avons les meilleurs slogans ou les meilleures mascottes.

L'esplanade du Trocadéro et les anneaux olympiques, le 14 septembre 2017 | Ludovic Marin / AFP.

L'esplanade du Trocadéro et les anneaux olympiques, le 14 septembre 2017 | Ludovic Marin / AFP.

Après l’Euro 2016, la France va accueillir une dizaine de compétitions sportives internationales. Dès 2018, auront lieu dans l’Hexagone les Gay Games, la Coupe du monde féminine de football des moins de 20 ans, la Ryder Cup et le championnat d’Europe de handball féminin.

Viendront ensuite, en 2019, la Coupe du monde féminine de football. Puis, en 2023, la Coupe du monde de rugby et en 2024 les Jeux Olympiques. Sans parler des championnats du monde de judo, de basket ou de hockey sur glace.

C’est indéniable, la France est redevenue une place forte du sport. Après des années de disette, marquées par la défaite, en 2005, de l’attribution des Jeux Olympiques de 2012, le pays retrouve un certain dynamisme et s’affirme comme une marque reconnue à travers le monde.

Nouvelle terre de sport en puissance

Mais comment expliquer ce phénomène? Comment expliquer cette conjoncture positive et cet enchaînement de succès? Pour beaucoup d’observateurs, c’est la preuve que le pays a appris de ses erreurs passées et a su construire des dossiers de candidature efficaces et pragmatiques. 

Se rajoute l’expérience. Pour Virgile Caillet, spécialiste en marketing sportif et délégué général à l’Union Sport et Cycle, «la France fait enfin du lobbying, ce n’est plus un gros mot. Rencontrer des gens, associer les sportifs avec les experts, prendre les personnes les plus compétentes possibles et s’entourer des meilleurs. On fait vraiment de la diplomatie sportive, on cherche à préparer, en amont, le terrain et mettre véritablement toutes les chances de notre côté».

Le pays bénéficie aussi d’un effet domino, d’un cercle vertueux des organisations. C’est parce que nous avons organisé, avec succès, l’Euro 2016 que nous avons pu rénover et construire huit nouveaux stades, moderniser les infrastructures hôtelières et celles de transport ou de communication que nous pouvons apporter, par accumulation, des dossiers de candidature de plus en plus performants et compétitifs.

C’est d’ailleurs l’un des arguments de Paris 2024: «Nous avons 95% des infrastructures», a répété inlassablement la maire de Paris Anne Hidalgo et les membres du comité de candidature. Avec ce capital structurel, pas de risque d’endettement massif et de dépenses fastueuses, pas de mauvaise presse pour les organisateurs et une rentabilité maximisée des infrastructures.

Le paradis fiscal français

Mais un critère supplémentaire existe et il est loin d’être négligeable: l’exonération fiscale (hors TVA) pour tous les grands événements sportifs internationaux. La France est devenue dès 2010, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, un «paradis fiscal sportif».

Le président de la République de l’époque, fan de football et très investi pour l’obtention de l’Euro 2016, avait fait voter une défiscalisation de l'impôt sur les sociétés, de l'impôt sur le revenu, de la taxe sur les salaires et de la taxe d'apprentissage pour l’UEFA.

Quatre ans plus tard, le gouvernement socialiste, préoccupé par le rétablissement de la France au sein du soft-power, a définitivement entériné cette clause, jusqu’au 31 décembre 2017. Autrement dit, toutes les compétitions sportives internationales sont totalement exonérées d’impôt si leur attribution a eu lieu entre 2010 et 2017.

Pour les responsables politiques, c’est surtout un moyen de renforcer la compétitivité du pays, de générer un appel d’air.  En 2016, le secrétaire d’État aux sports, Patrick Kanner, considérait que cette niche fiscale «était une nécessité pour que la France accueille l’Euro. [...] Si la France ne s'était pas engagée, l'Euro 2016 serait parti ailleurs. Alors, que souhaite-t-on? Voir la France disparaître du paysage sportif international? Qu'elle devienne un désert? Un Euro de football constitue le troisième événement sportif international».

La France brille parce qu'elle ne fait pas payer

Christophe Lepetit, économiste du sport au Centre de droit et d’économie du sport, va dans ce sens. Lors d’une discussion sur les réseaux sociaux, ce spécialiste des questions d’organisation et de développement sportif avait considéré que «le débat n’existait pas. Tous les candidats aux grands événements sportifs ont appliqué cette spécificité». C’est parce que tout le monde le fait que la France devait faire de même, c’est parce que les organisateurs exigent de ne pas payer d’impôt que nous devons suivre leurs desideratas.

D’autant plus que cet avantage fiscal permettra de multiplier les compétitions en France et de favoriser des retombées économiques exogènes. Toujours d’après Christophe Lepetit, l’Euro 2016 a généré, à lui seul, 1,2 milliard d’euros d’impact et rapporté 250 millions d’euros de recettes fiscales à travers la TVA.

C’est beaucoup, mais malgré tout 2,4 fois moins que ce qu’aurait rapporté l’Euro sans l’exonération. Pour la députée socialiste Valérie Rabault, rapporteure du budget en 2016, «le manque à gagner a été de 600 millions d’euros. Autant d’euros abandonnés qui auraient été les bienvenus pour amortir les investissements publics». 

Le permanent débat sur l'impôt

 

Surtout que du côté des organisateurs, les recettes ciblées sont énormes. Un récent rapport de la Cour des Comptes, publié en septembre 2017, estimait à 162 millions d’euros le coût de l’exonération consentie, contre 847 millions d’euros de marges bénéficiaires pour l’UEFA. Idem pour la Coupe du monde de rugby en 2023 ou les Jeux Olympiques de 2024. Des recettes certainement très élevées, comprises entre 900 millions et 1,5 milliard de dollars pour le CIO par exemple, mais une absence certaine et majorée de gains fiscaux pour les collectivités et les pouvoirs publics. Normal ou totalement indécent?

Il faut savoir être pragmatique sur cette question. Oui, la France est redevenue une puissance sportive et a su, grâce à ses compétences, son expérience, ses infrastructures et ses réformes fiscales, capter la majorité des grandes compétitions internationales. Mais cela peut aussi aller à l’encontre de l’équité et de la justice fiscale.

C’est toujours le même débat sur l’impôt: doit-on faire payer les plus riches pour financer une meilleure politique de redistribution, au risque de faire fuir tout le monde, ou doit-on réduire drastiquement le poids fiscal pour espérer une reprise des investissements? Faut-il copier les autres et s’autoriser une forme de dumping fiscal au risque d’altérer l'impartialité? Vaste débat...

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (30 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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