France

La société française refuse le risque

Eric Le Boucher, mis à jour le 13.01.2010 à 11 h 47

Le malentendu est grandissant entre une société qui veut être protégée contre tous les aléas de la vie et les limites de la science et de la condition humaine.

Le débat autour des déboires du gouvernement dans sa campagne de vaccination contre le virus H1N1 est absolument central parce qu'il révèle un syndrome majeur de la France d'aujourd'hui: son extrême difficulté à aborder l'un des aspects de la modernité, la complexité et ses risques. L'époque est technologique, c'est banal de le dire, aussi bien pour la communication que pour la santé, l'environnement mais bientôt tous les aspects de notre vie sans exception, avec les biotechnologies, les nanotechnologies et l'intelligence artificielle. Or, le débat français, politique, médiatique et même au sein des communautés scientifiques, a beaucoup de mal à intégrer que cette hyper-technologie rend les choses, donc les réponses, hyper-complexes.

Le monde n'est pas déterminé, il est ouvert au hasard et ce hasard nous place dans des incertitudes, des possibles, des cas rares-mais-pas-impossibles, bref il nous force à un examen «dans le détail». Ce n'est pas nouveau dira-t-on. C'est vrai, le hasard est là depuis l'origine, il a fait que la Terre est Terre, il est au départ de chaque naissance.

Mais ce qui a changé est double: 1) l'ouverture énorme des champs du hasard, avec le développement d'une science de plus en plus diverse et de plus en plus capable de résultats positifs; 2) la croyance publique que la science et donc la politique peuvent supprimer le hasard, le «coup du sort» et qu'elles doivent donc nous «protéger» TOUS contre TOUS les aléas. C'est là, entre les Français et la science, un  malentendu fondamental.

Pour simplifier, hier on guérissait peu et on mourrait souvent et on s'accommodait de çà. Aujourd'hui on guérit beaucoup plus souvent mais avec des degrés de guérison, des nuances, mais ces nuances sont encore mal maîtrisées, elles restent aléatoires, elles sont donc difficiles à expliquer et in fine elles sont mal acceptées. On meurt moins mais, en somme, on s'en plaint. Avant c'était plus courant et plus facile! Que ce soit aujourd'hui encore «le sort» qui met votre conjoint ou votre enfant dans la tombe est devenu inacceptable: ce ne peut-être qu'une faute médicale ou politique, le «sort» n'existe plus, il y a forcément un «coupable», mieux, «un complot».

Le malentendu fondamental a fait mal tourner le débat sur la santé publique et la précaution. Comme le notent fort bien Patrick Peretti-Watel et Jean-Paul Moatti, la société sur-dimensionne ses attentes de la médecine et crée «une utopie de la santé parfaite» qui serait issue de la prévention (Le principe de prévention , La République des idées, Seuil). Cet Homo medicus allait forcément être déçu, il l'a été systématiquement et dramatiquement par les crises de la vache folle, du sang contaminé et de la canicule.

Mais plutôt que d'expliquer que le risque zéro n'existe pas, qu'il faut apprendre à appréhender un monde probabiliste, la classe politique a poussé les attentes de l'opinion jusqu'au bout avec l'inscription du «principe de précaution» dans la Constitution. Moi Etat, moi Jacques Chirac (le président qui l'a voulu), je vais vous protéger du moindre risque en utilisant un moyen radical: l'exclure dès le départ. Pas d'OGM! On interdit les recherches à risques et ainsi, l'Etat garantit la santé de tous. Les Français ont cru à cette utopie du bouclier sanitaire. Les échecs, inévitables dans une société complexe, ont débouché sur un doute incurable envers les politiques et leurs «experts» en tout genre. L'opinion a qui on avait promis la guérison, assaille le gouvernement «responsable et coupable».

Le cas d'une vaccination contre «un virus H1N1 qui peut mute » est évidemment un cas d'école. Nous sommes dans la statistique, il n'y a pas de réponse blanche ou noire, il y a des «chances» d'être contaminé, des «chances» de développer la maladie, des «probabilités» de guérison, des «espérances» de coûts etc... Le cas est complexe au carré avec un virus qui change et donc des «probabilités» qui évoluent elles-mêmes au fil du développement de la pandémie, des efforts des médecins et des laboratoires et des réactions humaines. Bigre! Comment faire comprendre tout cela aux Français?

«On ne peut pas!» Telle a été la décision du gouvernement Fillon. Tandis que d'autre pays choisissaient la politique du  pragmatisme: «on va se protéger un peu puis on jugera au fil du temps», la France, marquée par les «scandales» passés et le fameux principe de précaution a mis le curseur à bloc: «zéro risque», on vaccine tout le monde. La «précaution»  fixait le «devoir» du gouvernement «d'en faire le maximum». D'où les 90 millions de doses commandées, la mise en rang par quatre de la population, répondez à l'appel de votre nom, relevez votre chemise et pique et pique et pique... D'où le côté «administrativo-militaire» de l'opération.

Or, il se trouve que la statistique qu'on a voulu militairement écraser a refait surface subrepticement. La population a «découvert  qu'un vaccin, au lieu de toujours protéger, peut donner la maladie dans des cas rares, que certains médecins eux-mêmes (furieux d'avoir été écartés du dispositif ) hésitent à se faire vacciner, que certains adjuvants ont des effets secondaires mal connus, que certaines couches de la population «plus larges que les experts pensaient» sont «naturellement» immunisées etc...

Bref, la société civile découvre la complexité d'une grippe et se met à douter du bien-fondé de la politique «tous dans le même bateau» du gouvernement. Puis, le doute grossit en se nourrissant de l'incrédulité des Français vis-à-vis des gouvernements et des experts, et l'on aboutit à un effet exactement contraire à l'objectif gouvernemental: les Français se mettent à craindre plus le vaccin que la grippe!

Résultat: on aura rarement vu un tel décalage entre une politique massive, nationale, et d'un coût astronomique, et un résultat si faible: 5 millions de Français vaccinés.

Aujourd'hui, la grippe semble moins dangereuse que prévu, le gouvernement replie son dispositif. On ne peut pas lui en vouloir. Mais l'épisode devrait être examiné à la loupe. Il est temps de cesser de faire croire aux utopies précautionnistes. La science n'éradiquera jamais ni la maladie, ni l'accident, ni la mort. Elle va très vite mais elle ouvre un monde complexe de nuances et de probabilités, il faut apprendre à aller «dans le détail».

Eric Le Boucher

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Image de Une: Seringue Sukree Sukplang / Reuters

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