France

En réalité, Édouard Philippe n'est pas contre l‘écriture inclusive

Aude Lorriaux, mis à jour le 22.11.2017 à 12 h 07

Reprenant une information de l’AFP, de nombreux médias ont annoncé que le Premier ministre avait «banni l'écriture inclusive des textes officiels». Sauf qu’à regarder le document, que Slate s’est procuré, c’est bien plus compliqué que ça.

Le Premier ministre Édouard Philippe à Matignon, le 19 octobre 2017. | Jacques Demarthon / AFP

Le Premier ministre Édouard Philippe à Matignon, le 19 octobre 2017. | Jacques Demarthon / AFP

A en croire la plupart des médias français, Édouard Philippe aurait interdit hier l'usage de l'écriture inclusive à ses ministres et secrétaires d'État. Ce n'est pas tout à fait le cas.

Tout d’abord, l’écriture inclusive, c’est quoi? Il s’agit d’un ensemble de règles, diverses et variées, pour mieux inclure les femmes dans la langue. Demandez aux utilisateurs et utilisatrices qui la pratiquent: l’écriture inclusive n’est pas du tout réductible à ce fameux «point médian» de la discorde (qui nous a aveuglé·e·s). Il peut s’agir d’utiliser le féminin des noms de métiers («autrice» et pas auteur), de doubler les mots («Français et Françaises»), d’utiliser des mots épicènes («les membres, les élèves, les fonctionnaires»), des mots englobants («la population française», plutôt que «les Français») ou encore d’utiliser l’accord de proximité («les hommes et les femmes sont belles») au lieu de la règle du «masculin qui l’emporte». La liste est non exhaustive.

Il y a eu ces dernières semaines un progrès dans le débat, beaucoup de médias donnant plusieurs exemples de techniques, au lieu d’écrire que l’écriture inclusive «consiste à inclure le féminin en utilisant des points à la fin des mots». Mais le message n’est visiblement pas encore passé au sommet de l’État.

Car à lire la circulaire du Premier ministre, Édouard Philippe n’est pas franchement opposé à l’écriture inclusive, mais plutôt au... point médian et à l’accord de proximité. 

La circulaire annonce d’abord ceci:

«Dans les textes réglementaires, le masculin est une forme neutre qu’il convient d’utiliser pour les termes susceptibles de s’appliquer aussi bien aux femmes qu’aux hommes.»

C’est-à-dire? Est-ce que ça veut dire qu’on dira «boulanger» et «député» à propos d’une boulangère et d’une députée? Non, plutôt qu'il ne faudra pas appliquer le fameux accord de proximité. L’usage du féminin pour les fonctions, titres et grades est d’ailleurs recommandé plus loin:

«Lorsqu’un arrêté est signé par une femme, l’auteure doit être désignée, dans l’intitulé du texte et dans l’article d’exécution, comme «la ministre», «la secrétaire générale», ou «la directrice».

Vous noterez l’emploi d’«auteure», plutôt qu’«autrice», et c’est normal, parce que paragraphe suivant le Premier ministre renvoie à un guide datant de 1999, le «Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers», titres, grades et fonctions, qui recommandait à l’époque «pour les termes auteur, docteur et pasteur» par exemple, de se passer des formes «morphologiquement régulières et attestées en -trice ou en -oresse», qui étaient utilisées jusqu’au XVIe siècle. Il y a belle lurette que le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) et d’autres institutions recommandent de s’en référer aux mots qui existaient déjà avant leur effacement au XVIIe par des grammairiens machistes, mais passons.

Le Premier ministre demande ensuite à ses ministres de recourir, «dans les actes de recrutement et les avis de vacances publiés au Journal officiel, à des formules telles que “le candidat ou la candidate”, afin de ne pas marquer de préférence de genre». Ah, vous l’avez? Il s’agit de la «double flexion», dont je vous parlais. Bingo, voici une deuxième technique de l’écriture inclusive, cochée par le Premier ministre.

Ni pour, ni contre (bien au contraire)

À ce stade, on se dit qu’Édouard Philippe rejette l’accord de proximité mais qu’il recommande l’usage du féminin pour les noms de fonctions et la double flexion, et donc que, sur trois techniques de l’écriture inclusive, il en conseille deux.

Deux mais pas plus, comme on l'apprend en lisant la suite de la circulaire:

«En revanche, je vous invite, en particulier pour les textes destinés à être publiés au Journal officiel de la République française, à ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive qui désigne les pratiques rédactionnelles et typographiques visant à substituer à l’emploi du masculin, lorsqu’il est utilisé dans un sens générique, une graphie faisant ressortir l’existence d’une forme féminine.»

Le gouvernement a beau prôner la simplification administrative pour tout ce qui concerne la paperasse des entreprises, la simplification rédactionnelle n’est pas encore au menu, visiblement. Par cette périphrase alambiquée, on comprend que ce que vise Édouard Philippe, c’est le point médian. Ah, le méchant point médian.

On refait le compte? Sur quatre techniques de l’écriture inclusive, Édouard Philippe s’oppose à deux d’entre elles, et se dit favorable aux deux autres. Match nul.

En plein milieu d’un entretien avec la Secrétaire d’État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, un de ses conseillers a confirmé cette analyse. Alors qu’on énumérait à la ministre différentes techniques, le voilà qui lâche: «Nous pouvons peut-être revenir sur la circulaire du Premier ministre que j’ai sous les yeux, et c’est exactement ces techniques qu’il recommande». Édouard Philippe n'interdit donc pas tout à fait l’écriture inclusive! Il est même pour... dans une certaine mesure. Et Marlène Schiappa aussi, qui nous a concédé que «pour beaucoup de gens l’écriture inclusive c’est le point médian, alors qu’effectivement ce n’est pas uniquement ça.»

La circulaire du Premier ministre, présentée comme interdisant l'écriture inclusive, est finalement celle qui la fait entrer –par la petite porte– dans les usages administratifs. 

Aude Lorriaux
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