Science & santé

Censurer le tabac au cinéma? Surtout pas!

William Lowenstein, mis à jour le 22.11.2017 à 8 h 57

[TRIBUNE] Le tabac fumé est le plus grand des serial killers. Pour autant, le Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions, estime qu’Agnès Buzyn, ministre de la Santé, ne doit pas persister dans sa volonté d’en censurer même de manière insidieuse la représentation dans les films français.

Catherine Deneuve dans «Tout nous sépare»

Catherine Deneuve dans «Tout nous sépare»

Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, a annoncé, au Sénat, sa volonté de limiter la représentation de la consommation de tabac dans les films.  

« Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français. Il se trouve que j’en ai parlé au conseil des ministres ce matin à Françoise Nyssen [ministre de la Culture] pour l’alerter. Il y aura des mesures en ce sens.»

Ce mardi 21 novembre, elle a précisé sur Twitter n'avoir jamais envisagé l'interdiction de la cigarette dans les films français et souhaiter «prendre des mesures, mais pas de manière imminente». Michèle Delaunay, la présidente de L'Alliance contre le tabac, a expliqué sur le même réseau social qu'elle avait simplement proposé «de refuser les subventions publiques aux films français nouveaux qui ne respectent pas la loi Evin c'est-à-dire avec des scènes de tabagisme (hors biopics)». Elle ajoutera peu après: «J’espère qu’Agnès Buzyn résistera dans ses convictions, qui sont grandes et forgées dans et par le réel.»

Ces déclarations ne manquent pas d’inquiéter. À juste titre. Censurer est un symptôme d’infantilisme. Entre censure et incitation à la consommation du plus grand serial killer de tous les temps –je parle bien du tabac fumé–, entre effacement des œuvres et «placement de produit» devrais-je, moi addictologue, choisir? 

Alors choisissons. Parce que l’addictologue est du côté de la vie, il ne saurait la gommer. Nos biens les plus précieux sont la santé et la liberté. Les addictions menacent les deux. Pour autant, en aucun cas, on ne saurait toucher à la liberté d’expression pour des raisons hygiénistes. Perdre la liberté artistique au nom de la santé deviendrait un risque de sclérose existentielle. Nous savons tous que la vie est une maladie sexuellement transmissible, constamment mortelle. Faudrait-il la censurer? 

Non. Protéger n’est pas vivre sous un immense préservatif; prévenir c’est lutter contre toute propagande dangereuse mais en sachant raison garder. Ne pas faire de publicité pour le tabac est une évidence –comme pour l’alcool ajouteraient nos sénateurs qui ont détricoté la loi Évin durant le quinquennat Hollande… Pour autant un film est une vision de la réalité pas un Photoshop sanitaire. C’est en partant de cette réalité et non en la niant que l’addictologue peut agir. En connaissant les fonctions positives initiales, en diminuant les risques des plaisirs, en se méfiant des tyrannies, à commencer par celles de l’idéal et de l’abstinence.

Dans nos espaces démocratiques il me paraît possible de ringardiser le tabac, de diminuer son attractivité sans toucher à l’art, à la créativité. Possible et socialement sain. Dieu est un fumeur de Havane (chantait Gainsbourg), notre Président également. Ringardiser le tabac, c’est apprendre à décoder, à sourire des scènes «cigarette après l’amour» et non pas supprimer l’amour.

Quand nous revoyons, aujourd’hui, les extraordinaires débats télévisés de Michel Polac nous sommes saisis par la force des passions et... par les nuages de fumée à rendre jaloux les vieux joueurs de poker. Faut-il supprimer Polac des archives de  l’INA ou –bien au contraire– les revoir pour mesurer le chemin accompli? Je comprends qu’on enlève la cigarette de la bouche de Lucky Luke. Mais on parle ici de BD pour enfants et je vois mal Spirou ou Tintin se rouler un joint –ou se faire un rail de cocaïne.

Sommes-nous en attente d’un James Bond (oscar toutes catégories des films de «placement de produits»), buvant un jus de carotte, e-cigarette au coin du rictus anglais? Cela viendra sans doute –mais sans James Bond, avec de nouveaux héros, de nouvelles figures qui nous séduiront, nous émouvront, nous feront rire et pleurer. Tout cela en adéquation avec l’évolution de la société.  C’est sur elle qu’il nous faut agir, non avec des ciseaux politiques sur des pellicules qui n’existent plus. Mais en obtenant du politique qu’il décrète, enfin, les addictions (toutes les addictions) «Grande Cause Nationale».

Et le cinéma racontera ce changement comme il le voudra.

William Lowenstein
William Lowenstein (6 articles)
Médecin, spécialiste des addictions et président de SOS Addictions
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