France

On oublie à quel point faire de l'«homme» un mot neutre est problématique

Agnès De Féo, mis à jour le 21.11.2017 à 15 h 49

Messieurs, une femme ne sera jamais homme, à moins de changer de sexe.

Photos flickr

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Voilà l'écriture inclusive officiellement bannie des textes officiels de la République. Le Premier ministre Édouard Philippe a envoyé une circulaire à ses ministres en ce sens ce mardi 21 novembre, sans que l'on sache très bien s'il n'évoque ici que le point médian ou également la féminisation des fonctions. Il faut dire que le chef du gouvernement est un habitué de l’expression «droits de l’homme» dans ses déclarations. Et ne vient-il pas de publier Des hommes qui lisent en juillet de cette année aux éditions Jean-Claude Lattès? Avec cette phrase: «Les livres relient les hommes.» Une inquiétante réduction sexuée, à moins qu’il ne s’adresse qu’à des hommes.

On touche là à un point de crispation très français alors que le terme humain progresse au niveau international. Peut-on parler de luttes d’influences, de résistance des élites au pouvoir? Le mystère reste entier pour cette langue qui se prétend universelle, avec un génie propre. Pourtant, cet usage pose de nombreuses questions. Lucy, notre ancêtre, était-elle un homme préhistorique? La phrase semble bancale, incorrecte. Ajouter une capitale (majuscule) ne change rien: Lucy ne sera jamais un «Homme préhistorique».

De même, comment comprendre: «5 millions d’hommes peuplent la ville X»? De quels hommes s’agit-il? Hommes sexués ou humains? Pourtant, nous comprenons sans ambiguïté la phrase: «7,5 milliards d’hommes peuplent notre planète.» La seule différence entre les deux énoncés, c’est le contexte –notre connaissance du chiffre de la population mondiale– qui donne son sens à homme et non le mot lui-même. Même Simone de Beauvoir n’a pas su résister au rouleau compresseur du pseudo générique dans le titre de son roman de 1946, Tous les hommes sont mortels, paru trois ans avant le Deuxième sexe.

Ces détails sont loin d’être anecdotiques. On croyait le terme sciences humaines acté depuis longtemps, mais la bibliothèque François-Mitterrand a fait ressortir la vieille appellation «sciences de l’homme» en héritant du fonds de la BNF Richelieu. Le département se nomme «Philosophie, histoire et sciences de l’homme». Sans compter la Fondation Maison des sciences de l’homme, fondée en 1963 par Fernand Braudel. Certains font même marche arrière: après l’élection de Mitterrand en 1981, l’anthropologue Maurice Godelier est nommé par le ministre de la Recherche de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, directeur du département «Sciences humaines et sociales» du CNRS, qu’il rebaptise aussitôt en «Sciences de l’homme et de la société».

Un trouble institutionnel

 

D’autres institutions le reprennent, comme le musée de l’Homme. Une exposition en 1995, intitulée «6 milliards d’hommes», présentait deux occurrences d’homme: dans le titre de l’événement et dans le nom du musée, limitant la portée universelle du message car homme, tout comme Homme, est un faux générique. Lorsque le musée a rouvert il y a deux ans, une discussion s’est engagée en interne pour le rebaptiser musée de l’Humain ou musée de l’Humanité. Mais les responsables ont renoncé au changement pour ne pas désorienter le public.

En 2011, les 7 milliards sont atteints. Le terme homme pour désigner les habitants de la Terre se fait plus rare, sans jamais disparaître. Comme le montre alors le livre de Yann-Arthus Bertrand Vivre ensemble, 7 milliards d’humains aux éditions de la Martinière qui publient pourtant la même année Comment nourrir 7 milliards d’hommes, un rapport de la fondation Worldwatch Institute. Ainsi homme continue à être largement employé comme prétendu générique.

Dans les sciences, Jean-Pierre Changeux créait une petite révolution avec L’Homme neuronal en 1983. Le titre, non seulement ambigu, est repris par l’auteur à l’intérieur du livre avec l’expression «cerveau de l’homme». Encore une fois de quel homme s’agit-il? Cela pose encore un problème majeur de compréhension à l’heure où les théories fumeuses fleurissent pour démontrer des différences dans le cerveau des deux sexes.

L'humanité dévoyée

 

Observons maintenant son usage en philosophie où il est très loin de la dimension universelle de sa prétendue acception générique. On trouve encore des sujets de dissertation de philo du type «L’homme est-il acteur ou auteur de sa propre vie?» Là encore c’est le contexte qui permet de comprendre. Que penser de l’énoncé: «Ces maladies qui touchent les hommes»? Parle-t-on des humains vis-à-vis du règne animal ou des maladies spécifiques aux hommes, opposés aux femmes?

Poursuivons notre collecte. La philosophe Hannah Arendt écrivait en 1958 The Human Condition, traduit en français de façon erronée par La Condition de l’homme moderne en 1961. L’ambiguïté est telle que certaines librairies classent l’ouvrage au rayon psycho, aux côtés d’ouvrages sur la masculinité. La couverture de l’édition de poche est elle aussi édifiante et illustre bien la confusion qui naît de l’utilisation du mot homme. On y voit un homme justement, hypersexué, nu et à la musculature imposante, proche de l’esthétique du réalisme socialiste, s’échiner à faire avancer une roue. Quel contresens avec la portée philosophique du livre.

Certains expliqueront cette traduction par la similitude avec le titre d’André Malraux, auteur lui aussi d’une Condition humaine en 1933, mais pourquoi ne pas traduire par: La condition humaine moderne ou mieux encore L'Humaine condition –comme l’a fait Gallimard pour le volume qui regroupe quatre œuvres d’Hannah Arendt paru en Quarto en 2012.

Il ne faut pas s’arrêter au titre. Dans le livre La Condition de l’homme moderne, l’expression human condition est traduite par condition humaine. Cependant, la pléthore du substantif homme rend la lecture pénible tellement son sens est restrictif. On ne peut pas en rendre entièrement responsable le traducteur, car Hannah Arendt n’emploie human que sous sa forme adjectivale, jamais en substantif. Elle parle de «capacities of man», «man’s creation», «future man». Déjà, un siècle plus tôt le grand auteur féministe britannique John Stuart Mill, dans son livre The Subjection of Women paru en 1869, n’utilise pas non plus «human» en substantif même s’il n’emploie jamais «man» pour faire un générique. Donc la révolution n’avait pas encore eu lieu dans les années 1950 même aux États-Unis. Pour parler des humains, il fallait dire «human beings».

Nietzsche et le complexe du surhomme

 

Voyons maintenant un exemple tiré de la philosophie allemande. Nietzsche a développé le concept dit du surhomme dans Ainsi parlait Zarathoustra. Nietzsche l’appelle «Übermensch», ce qui ne laisse aucun doute sur la portée universelle du concept car Mensch désigne l’humain sans aucune référence au sexe. Pourtant, l’Übermensch a longtemps été traduit par surhomme en français. Aucune femme ne peut être un surhomme, alors qu’en allemand une femme peut être Übermensch. Homme n’est pas le genre neutre, mais bien un genre sexué.

L’anglais a eu le même problème pour rendre le concept d’humanité longtemps limité à «man», mais a réussi à faire évoluer le terme en l’universalisant par «human». Dans la traduction anglaise du livre de Nietszche, l’Übermensch est traduit en 1909 par Superman, en 1954 par Overman. En 2005 deux traductions anglaises voient le jour: celle de Graham Parkes qui traduit par Overhuman et celle de Clancy Martin qui conserve le terme allemand d’Übermensch.

Cet exemple illustre bien la volonté de corriger une inexactitude, afin de coller au sens originel du terme, à sa dimension universelle sans le limiter au sexe masculin. Pour suivre l’exemple, les éditions Garnier-Flammarion ont actualisé leur traduction en 2006 en remplaçant surhomme par surhumain. Mais Mensch continue d’être traduit par homme dans cette même édition, ce qui donne des traductions loufoques comme «Zarathustra antwortete: Ich liebe die Menschen» devient en français «Zarathoustra répondit: j’aime les hommes», comme s’il faisait un coming-out.

C'est quoi le problème avec humain?

 

Homme en français vient du latin homo qui désigne bien l’humanité dans son sens générique. Vir est l’homme, mulier la femme. De même en grec, anthropos désignait au départ les deux sexes, andros l’homme et yinaiké la femme. Mais anthropos et homo ont perdu leur sens strictement universel pour désigner aussi les hommes sexués. Néanmoins pas autant qu’«homme» en français qui est le seul mot pour le masculin sexué, sans dériver ni de vir ni d’andros.

Comment comprendre cette résistance en France contre le terme humain qui n’est pas seulement un adjectif mais bien attesté comme substantif? Pourquoi la France est-elle la seule des pays européens à se braquer sur ce terme quitte à appauvrir la langue? Et comment alors encore parler de droits de l’homme? La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ne concernait que les hommes et a longtemps été utilisée pour écarter les femmes du droit de vote. Celle aujourd’hui en vigueur, La Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) date de 1948 sous l’égide des Nations unies.

Homme a été conservé en français alors que ce n’est pas le cas dans les autres langues européennes qui ont choisi l’équivalent d’humain: Human right en anglais, c’est Menschenrechte en Allemand, diritti umani en italien, derechos humanos en espagnol, direitos humanos en portugais, mensenrechten en néerlandais, prawa człowieka en polonais, drets humans en catalan, drepturile omului en roumain. Seul le français campe sur son choix sexué, pour être plus précis le français de France car le Québec utilise l’expression droits de la personne humaine.

Un héritage des Lumières?

 

Une anecdote raconte que les rédacteurs de cette déclaration dite universelle voulaient imposer «Man rights» mais auraient été interpellés par Eleanor Roosevelt, épouse du président américain de l’époque, exigeant de parler de Human rights pour couvrir aussi le droit des femmes. Mais en français, le terme est resté le même, il ne s’est pas «humanisé» pour couvrir des deux sexes. Ainsi, la CEDH reste la Cour européenne des droits de l’homme, mauvaise traduction de European Court of Human Rights (ECHR).

Eleanor Roosevelt via Wikicommons

D’autant que l’article 1 de la DUDH cite: «Les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en droits», au contraire de l’article 1 de la déclaration de 1789 qui se limitait  évidemment aux hommes. Homme n’est conservé que dans le titre. Le grammairien Yannick Chevalier, vice-président de Lyon 2, explique: «La France veut se rattacher à la déclaration des droits de l’homme de 1789 et ainsi montrer qu’elle a été la première.»

Rebaptiser la déclaration permettrait de rappeler aux citoyens actuels qu’au XVIIIe siècle, à l’époque de la première déclaration, les femmes n’étaient pas des hommes, elles ne le sont pas davantage aujourd’hui. Rappelons le fameux Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Rousseau paru en 1755. Exactement un siècle plus tard, en 1855, Gobineau publie le très controversé Essai sur l’inégalité des races humaines. Sans rentrer dans le contenu des deux livres, on perçoit bien l’usage difficile du terme humain en substantif, alors qu’il passe en adjectif.

Un train de retard

 

Christine Delphy, sociologue et féministe de longue date, se souvient avoir tenté de bousculer les habitudes sexistes dans la recherche:

«En 1982, j’ai commencé à parler de droits humains au CNRS. Car dans tous les autres pays, on parle de droits humains. Je l’ai proposé à la Ligue des droits de l’homme qui revendiquait une continuité avec la Révolution française, alors que celle-ci ne reconnaissait pas les femmes comme citoyennes. C’est un énorme bourrage de crâne, ça fait disparaître les femmes.»

L’ONG pionnière est Amnesty international qui utilise «droits humains» depuis une vingtaine d’années. Pour Jacqueline Deloffre, responsable de la commission Droits des femmes d’Amnesty international France, le problème est franco-français. Elle se souvient qu’au moment de la création d’Amnesty, en 1961, la section française utilisait Homme avec une capitale en se référant à la DUDH de 1948:

«C’est au moment du conflit en ex-Yougoslavie, lorsqu’il y a eu une prise de conscience au niveau mondial de la spécificité des violations des droits des femmes et que le viol a été reconnu comme arme de guerre puis comme crime contre l’humanité, que le mot humain s’est imposé, vers la fin des années 1990. Nous ne pouvons évidemment pas débaptiser ce document contraignant qu’est la Déclaration universelle de 1948. Lorsque nous la citons, nous la mettons en italiques ou utilisons une police différente. Dans nos publications, nous parlons toujours des droits humains. La France est toujours frileuse quand il s’agit de moderniser sa langue. Pourtant, il ne faut sous-estimer le rôle de la langue comme véhicule d’idées.»

La Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), qui s’était frontalement opposée à Amnesty international il y a deux décennies en arguant de la dimension universelle du mot homme, se définit aujourd’hui sur son site comme une «ONG internationale de défense des droits humains». Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis?

Agnès De Féo
Agnès De Féo (7 articles)
Sociologue et documentariste
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