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Le crépuscule d'Angela Merkel?

Daniel Vernet, mis à jour le 20.11.2017 à 16 h 45

La chancelière allemande s'est vu offrir une dernière chance de trouver une coalition pour asseoir une majorité au Parlement, après les élections de septembre. En cas d'échec, elle pourrait être poussée vers la sortie alors que tout le monde lui prédisait il y a quelques semaines encore un quatrième mandat.

Odd ANDERSEN / AFP

Odd ANDERSEN / AFP

Ce n’était peut-être pas la coalition dont elle rêvait. Mais c’était la seule possible. Et d’ailleurs, avait-elle une préférence? Angela Merkel a gouverné huit ans avec les sociaux-démocrates (2005-2009 puis 2013-2017), quatre ans avec les libéraux (2009-2013). Il y a quatre ans, elle serait bien vue à la tête d’un gouvernement avec les Verts. Alors pourquoi pas une coalition «Jamaïque», en référence aux couleurs noire-jaune-verte du drapeau de la petite république caraïbe, symboles aussi des chrétiens-démocrates, des libéraux et des écologistes, pourvu qu’elle en soit le chef?

Les libéraux ont détruit cet espoir. Après le refus des sociaux-démocrates de renouveler la grande coalition, c’était pourtant la seule manière d’avoir une majorité au Bundestag à la suite des élections du 24 septembre. Toutes les autres formules étaient vouées à l’échec. À gauche, Die Linke «gèle» quelque 10% des voix. À droite, l’entrée des populistes de l’AfD au Parlement fédéral a privé la démocratie-chrétienne de sa position hégémonique. Angela Merkel comptait sur une entente entre les quatre partis, la CDU, la CSU bavaroise, les libéraux du FDP et les Verts, pour un nouveau mandat de quatre ans. Sans doute le dernier, après seize années passées à la chancellerie, un record égalant ceux de Bismarck et d’Helmut Kohl.

C’était aussi une manière de se relever du revers subi aux dernières élections. À l’étranger, on s’est émerveillé de la stabilité allemande après les surprises du Brexit, de l’élection de Trump, voire de la victoire d’Emmanuel Macron. Après douze ans aux responsabilités, Angela Merkel était de nouveau désignée pour occuper la chancellerie. Du jamais vu depuis longtemps en Europe.

Peut-être n’avait-on pas assez insisté sur le recul de la CDU-CSU qui avec 32,9% des voix a réalisé son plus mauvais résultat, en recul de 8,6 points par rapport à 2013. L’AfD lui a pompé plus d’un million et demi de suffrages. Angela Merkel est sortie plus affaiblie que ne le laissaient penser les images de victoire. Son autorité n’était pas sérieusement contestée, d’autant plus que depuis son arrivée à la tête du parti en 2000, elle n’avait eu de cesse d’écarter ses rivaux potentiels. Ces derniers temps, des jeunes se plaçaient pour la relève, sans présenter une véritable menace.

Un manque d'implication problématique

 

L’échec des négociations «jamaïcaines» rebat les cartes. Angela Merkel ne s’est pas investie dans les discussions alors que son habileté tactique aurait été d’un grand secours entre des protagonistes que tout ou presque opposait, à commencer par une méfiance publiquement étalée. Elle s’est d’abord tenue à l’écart comme si elle n’avait pas été directement concernée. Elle a laissé se développer les petits jeux  personnels, les calculs partisans, sans s’apercevoir qu’ils menaient à l’impasse.

Les observateurs qui ont pu parler avec certains des négociateurs rapportent qu’elle n’a avancé aucune idée, manifesté aucune autorité, comme si elle avait compté sur l’épuisement des combattants pour arracher un accord au cours de la dernière nuit. Une méthode qui fonctionne souvent dans les Conseils européens mais qui était condamnée dans une négociation où une des parties prenantes, les libéraux en l’occurrence, pensait avoir plus à gagner à une rupture qu’à un compromis.

Après quinze ans à la présidence du parti et douze à la chancellerie, la méthode Merkel ne fonctionne plus. Le pragmatisme sans limite associé à une souplesse idéologique ne trompe plus les interlocuteurs. C’est le paradoxe: elle qui ne fait pas un pas avant d’avoir envisagé toutes les hypothèses et peser toutes les conséquences, paie avec deux ans de retard une décision dictée par ses convictions humanistes: l’ouverture en 2015 de la frontière allemande à plus d’un million de réfugiés. Si l’Allemagne ferme ses portes, «ce n’est plus mon pays», avait-elle dit. «Nous y arriverons», avait-elle ajouté à l’adresse de ses compatriotes qui doutaient des possibilités d’intégration.

Stop ou encore?

 

Dans une large mesure, l’Allemagne «y est arrivée». Cependant, la décision d’Angela Merkel a cassé une relation de confiance avec une partie de son électorat. Elle a nourri des craintes parfois fondées souvent fantasmées, réveillé des interrogations sur l’identité allemande qui ont fait le lit de l’AfD. Dans la démocratie chrétienne, la chancelière a été accusée, mezzo voce, d’avoir par sa politique favorisé la montée des populistes. Il y a fort à parier que dans les prochains jours ces accusations se feront plus bruyantes.

Pour Angela Merkel, l’avenir est semé d’embûches. Elle expédie les affaires courantes avec un gouvernement où siègent encore les sociaux-démocrates mais elle ne peut prendre aucune décision importante. Dans cette démocratie parlementaire –certains politologues parlent même de «démocratie du chancelier»–, le président de la République a un rôle largement honorifique. Sauf dans les périodes de crise comme celle que traverse l’Allemagne aujourd’hui, où ses choix ont un impact politique.

Le président Franz-Walter Steinmeier n'a pas voulu précipiter les choses. Il s'est ainsi refusé pour l'heure à proposer au Bundestag la candidature à la chancellerie d’Angela Merkel pour former un gouvernement minoritaire. Celle-ci peut être élue à la majorité simple au troisième tour de scrutin. Il n'a pas souhaité non plus convoquer pour l'instant de nouvelles élections, appelant les acteurs à poursuivre les négociations afin de trouver un accord.

Si les libéraux s'entêtent, les anciens camarades sociaux-démocrates peuvent-ils accepter une nouvelle grande coalition. Avec ou sans Angela Merkel? La question sera posée.

Le maillon faible

 

Dans tous les cas, Angela Merkel se retrouve en position de faiblesse, soit qu’elle dirige une coalition de perdants (CDU-CSU et SPD, tous en recul au scrutin du 24 septembre), soit qu’elle prenne la tête d’un gouvernement minoritaire, soit enfin qu’elle reparte pour de nouvelles élections. Selon un récent sondage, 61,4% des Allemands interrogés pensent qu’elle ne peut rester en cas d’échec des négociations «jamaïcaines».

Ce n’est pas une bonne nouvelle pour Emmanuel Macron. Le président français a multiplié les propositions pour relancer l’Europe. Il a pris soin de ne pas gêner la chancelière prise dans de difficiles négociations notamment avec des libéraux devenus eurosceptiques mais il attendait la constitution rapide d’un gouvernement à Berlin pour obtenir des réponses à ses initiatives. Privé d’interlocuteur, il lui faudra patienter encore quelques semaines voire quelques mois, un temps précieux lors que l’euro-langueur attend des remèdes rapides.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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