Culture

«Man on the Moon» est un film fou, mais ce n'est rien encore comparé à son making-of «Jim et Andy»

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 21.11.2017 à 20 h 01

Vingt ans après, un documentaire nourri d'archives stupéfiantes dévoile les coulisses du tournage de «Man on the Moon», où Jim Carrey incarnait le comédien-culte Andy Kaufman. Ou comment l'acteur est allé très loin dans le brouillage du vrai et du faux pour mieux trouver la vérité d'un rôle.

Netflix / Francois Duhamel.

Netflix / Francois Duhamel.

Un jour de 1999, le réalisateur Rob Reiner (Stand By Me, Quand Harry rencontre Sally) est invité à visionner un premier bout-à-bout de Man on the Moon, biopic du comédien américain Andy Kaufman avec Jim Carrey dans le rôle titre, ainsi qu'un montage d'un making-of réalisé sur le tournage. Il en sort en affirmant que le studio devrait sortir d'abord le documentaire, qui rend mieux justice au génie du personnage que le film. Bien sûr, il n'en a rien été.

Vingt ans après, ces images inédites nourrissent un stupéfiant film de Chris Smith sur les coulisses du tournage, Jim et Andy, visible depuis le 17 novembre sur Netflix. Ceux qui ont vu Man on the Moon n'en aimeront que davantage le chef-d'œuvre de Milos Forman. Ceux qui ne l'ont pas vu découvriront, par la bande, une histoire extravagante de bout en bout, qui a commencé sur l'air d'une chanson de R.E.M.

Une icône de la contre-culture

 

À l'automne 1992, le groupe, alors au sommet de sa gloire, sort le single «Man on the Moon» en hommage à Andy Kaufman, terrassé huit ans plus tôt par un cancer des poumons à 35 ans. Connu pour ses apparitions au «Saturday Night Live» ou son rôle dans la sitcom Taxi, ce dernier fait partie de ces figures de la contre-culture américaine que le groupe aime à citer, comme le comique Lenny Bruce ou le critique rock Lester Bangs avant lui. La chanson inspire un regain d'intérêt dans la figure de Kaufman et un projet de biopic portant le même titre est confié au cinéaste multi-oscarisé Milos Forman avec Danny DeVito, un proche du comique disparu, à la production.

De nombreuses stars convoitent le rôle. Si nombreuses, en fait, que Forman, qui penche pour Edward Norton, fait circuler le bruit qu'il faut lui envoyer une cassette d'audition en pensant que la plupart des postulants ne «s'abaisseront» pas à ça. Jim Carrey, pourtant alors l'un des acteurs les mieux payés d'Hollywood, avec trois cartons énormes en 1994 (Ace Ventura, Dumb & Dumber, The Mask), obtempère et sollicite pour tourner sa cassette l'aide d'un jeune scénariste et producteur qui vient de participer avec lui au film Disjoncté: Judd Apatow. Andy Kaufman, ça sera lui.

Et le verbe «sera» n'est pas à prendre à la légère: Carrey est déterminé à entrer totalement dans la peau du personnage, sur le plateau et en dehors. Tellement que Lynne Margulies, la compagne de Kaufman, et Bob Zmuda, son alter ego comique pendant des années (respectivement joués par Courtney Love et Paul Giamatti à l'écran), obtiennent de suivre le tournage au quotidien avec leur propre caméra. Une des premières scènes de Jim et Andy montre Milos Forman en train de régler les détails d'une scène avec Carrey, vêtu de la combinaison blanche de mécanicien de Latka, le personnage d'immigrant maladroit joué par Kaufman dans Taxi:

«Tu commences quand Andy entre.
–Tu veux dire moi. J'entre.
–Oui, tu es Andy dans ce film.
–Oui, mais tu parles comme si j'étais pas là. Comme si j'étais un autre.»

«Je suis un bon imitateur»

Forman est visiblement déconcerté par le comportement de sa star, et sa rencontre avec Tony Clifton ne va rien arranger. Avec sa chemise bleue et sa veste d'un rose criard, sa grosse moustache et ses lunettes noires, Clifton fut pendant des années le double maléfique de Kaufman, aussi grossier que l'autre était naïf, aussi fêtard que l'autre était ascète. Un double insupportable sur les plateaux et avec lequel Kaufman s'amusait parfois à brouiller les pistes en demandant à son frère ou Bob Zmuda de l'interpréter à sa place. Pendant le tournage de Man on the Moon, Jim Carrey, invité par le pornocrate Hugh Hefner à une fête dans son manoir, promet de venir uniquement s'il peut entrer déguisé en Clifton... et envoie à sa place Bob Zmuda avant de révéler la supercherie en débarquant en «personne» (disons plutôt: en Andy) à la fin de la soirée.

Jim Carrey en Tony Clifton sur le tournage de Man on the Moon (Netflix).

Dans l'interview qu'il a accordée vingt ans après pour le documentaire, Carrey, imitant l'accent tchèque de Forman, raconte que le cinéaste l'a appelé deux semaines après le début du tournage: «Je ne sais pas quoi faire. Je n'ai jamais eu affaire à quelqu'un comme Andy. Et Tony Clifton! Je n'ai jamais été intimidé par un autre homme. Et je suis intimidé par Tony Clifton!» Réponse de Carrey: «Eh bien, on pourrait les virer et je pourrais faire une imitation. Je suis un bon imitateur.» Après un silence au téléphone, Forman répond: «Non, je ne veux pas arrêter. Je voulais juste parler à Jim.»

On pourrait ironiser sur ce comportement, rappeler que le method acting, qui consiste pour l'acteur à s'immerger profondément dans son personnage, a aussi donné son lot d'interprétations lourdes et caricaturales. Comme disait l'actrice Lilian Gish, «comment voulez-vous interpréter la mort si vous devez en faire l'expérience avant?» Mais dans le cas présent, Carrey a été fidèle à l'expérience menée une décennie durant par Kaufman dans le laboratoire du spectacle américain: abolir la frontière entre la scène et la vie, faire de sa vie une scène permanente, briser non seulement le quatrième mur mais aussi les trois autres, ceux qui le maintenaient en sécurité vis-à-vis de son entourage, ses personnages et lui-même. Selon l'un des coscénaristes de Man on the Moon, Larry Karaszewski, sa vie était «une désinformation permanente»; pour l'autre, Scott Alexander, «c'était quelqu'un qui n'était pas heureux tant qu'il ne remettait pas en cause toutes les perceptions de la réalité autour de lui».

Andy Kaufman est le comédien qui, un jour, a demandé aux techniciens d'une émission qui lui était consacrée de dérégler l'image pour que les téléspectateurs croient que leur poste était tombé en panne et appellent le réparateur. Celui qui a interrompu un sketch de l'émission d'ABC «Fridays» où il était censé interpréter un convive défoncé au cannabis en clamant qu'il était stupide de jouer à être défoncé et en envoyant un verre d'eau à la figure de l'acteur Michael Richards, le futur Kramer de Seinfeld –on apprendra ensuite qu'il avait préparé l'incident avec les autres comédiens sans en référer à la production. Celui qui avait tellement brouillé la frontière entre vrai et faux que, quand il a annoncé la maladie qui allait l'emporter, ses proches ne l'ont d'abord pas cru.

À l'hôpital avec une minerve

Les making-of classiques racontent l'envers du décor, Jim et Andy nous révèle l'endroit du décor. Une des premières scènes de Man on the Moon montrait Kaufman suscitant les vivats, dans un petit cabaret, en imitant Elvis Presley. C'est également ainsi, un soir de 1983, dans une archive que ressuscite le documentaire, que Jim Carrey est apparu pour la première fois aux yeux des téléspectateurs américains, dans l'émission de Johnny Carson.

Comme Kaufman avant lui. Sur le tournage de Man on the Moon, qu'a donc fait le comédien? A-t-il imité Elvis, a-t-il imité Kaufman imitant Elvis, a-t-il imité sa propre imitation de Kaufman imitant Elvis, quinze ans plus tôt, quand il rêvait d'un destin de star? Et quand Jim Carrey enlace en plateau l'acteur qui joue le père d'Andy Kaufman, est-ce le personnage qui s'exprime ou l'acteur, qui parle avec émotion en interview de sa relation avec son propre père?

Jamais ce brouillage permanent n'a été aussi déconcertant que dans la bagarre qui a opposé Kaufman, puis Carrey après lui, au catcheur Jerry Lawler. En 1981, le comique s'autoproclame «champion du monde de catch mixte» et offre une prime de mille dollars à la première femme qui le battra. Écœuré par ce spectacle, Lawler, un catcheur professionnel, lance à son tour un défi à Kaufman, qui finit à l'hôpital après un combat émaillé d'injures. Quelques jours plus tard, les deux hommes, invités sur un plateau de télévision, en viennent aux mains en direct. Là encore, on apprendra que le scénario était réglé d'avance entre eux...

Un scénario que Carrey va s'ingénier à subvertir sur le tournage de Man on the Moon. Devant les caméras du making-of, il insulte Lawler ou lui colle dans le dos un papier marqué «Wannabe Hulk Hogan», en référence à la grande star du catch des années 1980/90. Lors du tournage de la dernière prise de la scène du combat, pour laquelle Forman alterne entre des plans de Carrey et des plans de sa doublure, le comédien s'approche de Lawler et lui demande, en confidence, de lui infliger à lui le coup du marteau-pilon, pas à la doublure. Lawler «cafte» à Forman, qui décide d'interrompre le tournage de la scène. Carrey commence à insulter le catcheur et lui crache dessus... et finit à l'hôpital avec une minerve, comme son modèle. Sans qu'on sache encore aujourd'hui, au vu de son air ravi devant un reportage sur l'incident à la télévision, si la blessure était bien réelle...

«Et puis j'ai réalisé: ce n'était pas Andy, c'était Jim»

Le comédien estime que ce rôle constituait, d'une certaine façon, un prolongement de celui de Truman Burbank, le héros du Truman Show, piégé dans un show de télé-réalité sans le savoir, qui pense vivre pour de vrai mais qu'on fait vivre pour de faux, et qui commence, quand il le réalise, à mimer le vrai pour piéger à son tour les autres. Son interprétation d'Andy Kaufman avait donc commencé bien avant que Man on the Moon soit en projet. Elle se poursuivra bien après le clap de fin: en juin 1999, on le voit ainsi venir recueillir un prix aux MTV Awards déguisé en Jim Morrison... sans prévenir personne de la supercherie, qui ne sera découverte que sur scène.

Pour l'acteur, le film a représenté une petite mort. Il l'a forcé à un réexamen de soi dont son rôle dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, en 2004, est sans doute le meilleur symptôme. «Pour moi, Andy était le grand au-delà, explique Carrey dans Jim & Andy en référence à “The Great Beyond”, un titre composé par R.E.M. pour la bande originale. Je ne savais plus qui j'étais à la fin du film. Je ne savais plus mes opinions politiques. Je ne me souvenais plus qui j'étais. Tout à coup, j'étais malheureux et j'ai réalisé que j'étais revenu à mes problèmes. Revenu à mon cœur brisé. Alors je me suis dit: “Tu te sentais si bien quand tu étais Andy car tu étais libre de toi-même. Tu étais en vacances de Jim Carrey. Tu as passé la porte sans savoir ce qu'il y avait de l'autre côté, et de l'autre côté il y a tout. Tout”.»

Au début du documentaire, l'intervieweur l'interroge:

«Jim, comment commencerais-tu ce film?
–Moi, je ne le commencerais pas. Il aurait déjà été. Et il ne finirait pas. C'est une bonne façon d'y penser. Quand ce film a-t-il commencé?»

C'est le seul regret qu'on peut avoir au visionnage de Jim et Andy: que, par définition, un tel film ne puisse nous montrer le moment où tout a commencé. Qu'aucune caméra, par exemple, n'ait été présente pour capturer cette incroyable scène, racontée par Bob Zmuda dans un livre, où Carrey l'a invité à visionner sa cassette d'audition chez lui.

La cassette d'audition de Jim Carrey pour Man on the Moon.

Zmuda, qui penche alors personnellement pour Nicolas Cage pour jouer Kaufman, arrive chez l'acteur, qui le fait patienter quelques minutes dans sa salle de projection personnelle, avec les costumes de ses rôles en vitrine et un stand de confiserie et de pop-corn comme dans un vrai cinéma. Sur l'écran, des vieux clips d'Andy Kaufman dans Taxi ou au «Saturday Night Live» défilent. Dix minutes plus tard, Carrey revient en portant un sac en papier marron:

«Il s'est assis près de moi et m'a dit: “Et maintenant, la cassette pour mon audition”. Il a commencé à farfouiller dans le sac et a pris une mine perplexe, comme s'il avait perdu quelque chose. Et puis il a violemment déchiré le sac et a commencé à rire comme un fou. Le sac était vide. Son rire a commencé à devenir de plus en plus sinistre à mes oreilles au point que, assis à ses côtés dans cette salle de projection vide, j'en étais effrayé. “Qui peut dire qu'une star de cinéma n'est pas aussi un tueur en série?”, pensais-je. Et puis, d'un geste solennel, il a montré l'écran de projection sur lequel Andy jouait des congas au “SNL” et m'a dit: “Alors, que penses-tu de ma cassette d'audition?”. Au début, je n'ai rien compris à ce qu'il disait. Et puis j'ai réalisé: oh mon dieu, ce n'était pas un vieux clip d'Andy au “SNL”. C'était Jim. J'avais regardé ce clip pendant cinq minutes en pensant que c'était Andy et en fait c'était Jim, et il déchirait.»

Oui, ça aurait fait une belle scène, une de ces supercheries que Kaufman appréciait. Comme le chantait Michael Stipe sur «Man on the Moon»: now, Andy, did you hear about this one?

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (943 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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