France

Pour celles et ceux qui douteraient que cette image relayée par Gérard Filoche est antisémite

Nicolas Lebourg, mis à jour le 20.11.2017 à 14 h 43

Ce visuel, relayé à l'origine par l'extrême droite avant d'être posté sur le compte Twitter du responsable socialiste, reprend tous les thèmes qui ont servi à caricaturer les juifs depuis le XIXe siècle.

Capture

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Gérard Filoche, membre de la direction du PS, est menacé d’exclusion de son parti pour avoir publié un tweet contenant une image que ses détracteurs estiment, à raison, être antisémite.

L’intéressé a réagi en expliquant avoir d’abord considéré que ce n’était là qu’un visuel banal. Puis percevant l’arrière-plan, apprenant que l’image provenait du site d’Alain Soral, Égalité et réconciliation, il a retiré l’image au bout de quelques minutes.

Dans l’actuel climat d’hystérie identitaire et d’attaques personnelles entretenu sur les décombres du PS, le plus pertinent n’est pas de s’intéresser à la zizanie des élus. Car, après les réponses de Gérard Filoche, il y a les commentaires de simples citoyens que l’on lit sous les articles dédiés aux controverses. Or, là aussi, on voit force gens dire qu’ils ne voient pas en quoi l’image serait antisémite, que si c’est affirmé il faudrait le démontrer, qu’il serait absurde de parler de caricature antisémite d’un homme qui n’est pas juif, que l’on ne pourrait plus critiquer les caricatures de Charlie Hebdo et plus faire de caricatures évoquant Israël, etc.

Se contenter de s’indigner d’une image antisémite en disant qu’elle l’est s’avère totalement dépassé. Il faut réaliser une déconstruction de l’image pour expliquer, élément par élément, quels sont les codes utilisés et comment ils s’articulent. La mise en concurrence constante de l’islamophobie et de l’antisémitisme exigeait déjà de resituer le sens des mots, il faut maintenant rendre leur perspective aux images. Il faut aussi comprendre pourquoi certains à gauche ne voient pas le souci avec cette iconographie issue de l’extrême droite radicale.

Les maîtres du monde

 

En fond, derrière Emmanuel Macron se reconnaissent Patrick Drahi, le président-fondateur d'Altice, le banquier Jacob Rothschild et l'économiste et écrivain Jacques Attali [par ailleurs actionnaire-fondateur de Slate]. Enfoncés dans la profondeur de champ, ils seraient «l’État profond» et l’oligarchie financière qui a sous influence le système médiatique et politique (malgré les actuelles difficultés d’ailleurs du groupe Drahi). 

Ces hommes de l’ombre fabriqueraient les fausses alternances qui placeraient leurs pantins au pouvoir. Les vrais maîtres ce seraient eux, et c’est bien pourquoi la non-judéité du président de la République non seulement n’invalide pas le caractère antisémite de cette image, mais, au contraire, participe de sa construction: l’homme élu ne serait que la façade du vrai pouvoir, et ce dernier serait l’oligarchie juive.

Si Jacob Rothschild est au centre ce n’est pas seulement car sa famille employa Emmanuel Macron. L’image du banquier juif ruinant le petit peuple est celle qui transcende le plus le clivage droite-gauche. Cet imaginaire repose sur le long cours: pour désigner un riche, on disait «riche comme un juif» jusqu’au XIXe siècle, où apparaît l’expression «riche comme Rothschild».

Dans les années 1840, il y a une multiplication des pamphlets sur le thème de Rothschild roi des juifs, roi de France, roi du monde. Le vocable et l’idée transcendent les clivages politiques. Chez nombre d’auteurs socialistes, on conspue le juif comme le représentant du spéculateur qui s’enrichit sur la sueur des travailleurs. Parfois, cela relève de la métaphore raciste, le qualificatif «juif» ne visant ni race ni religion mais la qualité d’usurier. Mais, cette représentation peut mener à ces mots terribles de Proudhon, l’un des pères de l’anarchisme: «Le Juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer.»

Le petit contre le gros

 

À l’extrême droite, on travaille aussi cette représentation en se faisant défenseur du «petit», le travailleur français, honnête et travailleur, contre le «gros», le banquier juif, qui s’engraisse grâce à la sueur du premier. Le plus célèbre polémiste antisémite français de l’époque est Édouard Drumont. Se présentant aux élections municipales à Paris en 1890, il propose de réquisitionner les cinq milliards que détiendraient les juifs pour financer une politique sociale pour les ouvriers.

Mais on peut aussi citer le marquis de Morès qui, à la fin du XIXe, mène une campagne politique qui évoque lourdement ce que sera le fascisme après 1918 –il publie en 1896 sa «doctrine du Faisceau» et c’est un de ses disciples qui invente le slogan «travail, famille, patrie», mais cela ne l’empêche pas d’être encore accueilli dans les cercles anarchistes. Selon lui, ce sont les juifs qui ont détruit la vieille nation grâce à la révolution industrielle qui leur permet de régner tandis que les travailleurs français auraient été réduits à la condition de prolétaires.

Cependant, pour libérer les travailleurs du banquier juif il y a des révolutionnaires marxistes… juifs. L’anarchiste Bakounine l’expose lapidairement: «Ce monde juif [...] est actuellement, en grande partie du moins, à la disposition de Marx d'un côté, et des Rothschild de l'autre.» L’écrivain Céline associera lui Rothschild à Trotsky. François Brigneau, ancien de la Milice et premier vice-président du Front national, évoquera Rothschild et Alain Krivine. Mais c’est toujours la même idée  l’internationale de l’or et celle du drapeau rouge n’en sont qu’une seule et elles ne visent en fait qu’au même but de construction d’un nouvel ordre mondial sur le cimetière des sociétés nationales.

L'ennemi «judéo-bolchévique»

 

Ce thème a été central durant la Seconde Guerre mondiale, permettant à la propagande nazie de basculer du thème de la croisade contre le «judéo-bolchevisme» à celui d’un Ennemi total qui regrouperait tous les Alliés. L’affiche ci-contre datant de cette époque synthétise bien l’idée, en montrant l’alliance entre le gras capitaliste anglo-saxon et le barbare moscovite stalinien.

Cette fusion secrète des blocs capitaliste et communiste au bénéfice d’un projet juif devait connaître de nombreuses déclinaisons durant la Guerre froide dans les rangs de l’extrême droite radicale. Mais on peut encore la retrouver alors qu’il n’y a plus d’Union soviétique, et bien loin des groupuscules radicaux. Lors de la dernière campagne présidentielle, ce sont ses codes (dont le typique haut de forme du financier) qui étaient à l’œuvre dans cette caricature d’Emmanuel Macron, publiée et retirée par Les Républicains:

La puissance de Rothshild dans l’imaginaire devait encore appeler à bien des usages de son nom. On retrouve ainsi le banquier français dans le contexte israélo-palestinien. En témoigne le discours du leader syndical Benoît Frachon au congrès de la CGT qui s’ouvre par hasard à peine la Guerre des Six Jours achevée. Alors qu’Israël vient d’attaquer ses voisins arabes, son propos s’égare très loin de la tradition pacifiste:

«Les correspondants de guerre nous ont présenté avec force détails, comme une grande manifestation de la foi, une cérémonie au mur des Lamentations (…). La présence de certains personnages de la haute finance lui conférait un autre sens que celui de ferveur religieuse (…). Le spectacle faisait penser que, comme dans Faust, c’était Satan qui conduisait le bal. Il n’y manquait même pas le veau d’or, toujours debout qui […] contemplait à ses pieds, dans le sang et dans la fange, les résultats de ses machinations diaboliques. En effet, les informations nous indiquaient qu’avaient assisté à ces saturnales deux représentants d’une tribu cosmopolite de banquiers bien connus: Alain et Edmond de Rothschild. À leurs pieds, des morts encore saignants. […] Au milieu de ce déchaînement de turpitudes où se manifestaient des instincts de primates, résurgence de temps où l’homme en était à l’aube de sa conscience et luttait encore dans les ténèbres, il est réconfortant de rencontrer des hommes qui osent dire la vérité et affronter courageusement les hurlements de passions déchaînées.»

Cette question de la «puissance juive» demeure centrale. Contrairement aux lieux communs répétés sans fin, c’est bien plus ce thème que le soutien à la cause palestinienne qui continue à structurer la diffusion des préjugés antisémites ordinaires. Mais il est vrai qu’ici la question du «sionisme» ouvre à celle du «Nouvel Ordre Mondial».

Le sionisme et le contrôle du monde

 

Le père du sionisme est Theodor Herzl (1860-1904), un intellectuel juif d'Autriche-Hongrie qui milite à la fin du XIXe siècle. Pour lui, il faut considérer le judaïsme non comme une simple confession mais comme une minorité nationale qui pour assurer sa sécurité doit jouir d'un État propre: il  s'agit donc là d'un nationalisme laïc basé sur cette conception nationale d'une religion. Être «antisioniste» n’est donc pas s’opposer à la politique expansionniste et coloniale des gouvernements israéliens mais s’opposer à l’existence de cet État.

Herzl lance l'Organisation sioniste mondiale en 1897. Face à la mauvaise volonté ottomane, face à l'immigration juive qui se fait, le Congrès sioniste envisage l'implantation du foyer juif en Ouganda, avant de définitivement opter pour la Terre palestinienne en 1905. 

L’idée que l’Europe se vide de ses juifs a, bien sûr, séduit certains antisémites. Mais l’antisémitisme a dès le départ pu s’avérer violemment antisioniste. Selon Adolf Hitler, il était entendu qu'un alors éventuel État juif serait naturellement «au point de vue territorial, sans aucune frontière»: accepter un État juif dans le cœur des nations reviendrait à livrer le monde à la domination juive.

En ce système d’interprétation, le sionisme est lié aux Protocoles des sages de Sion. Ce livre est censé être composé des procès-verbaux des réunions tenues par les 12 chefs secrets du peuple juif. Ils y expliquent leur plan de prise de contrôle de la planète: toutes les guerres, toutes les révolutions, ne seraient que des manigances de ce complot afin d’instaurer un ordre mondial à sa botte. Par leurs manigances, les juifs devraient uniformiser les mœurs, cultures, politiques, économies, etc. de tous les pays du monde avant que de les dominer par l’établissement d’un pouvoir mondial.

En fait, ce document a été réalisé vers 1900 par un membre de la police politique tsariste, en poste à Paris pour assurer un lobbying en faveur des intérêts russes et pour cela, entre autres, d’influencer la presse. Le but était ici de produire un objet permettant d’attaquer les ministres libéraux du Tsar. Le document connaît réellement le succès par le contre-coup de la Révolution russe de 1917: des Russes blancs qui ont fui le territoire soviétique le diffusent en Allemagne et exposent que la révolution bolchevique était inscrite dans le plan des Protocoles. Avec ce document les agitateurs antisémites affirment qu’ils ont la preuve que le bolchevisme est une manipulation juive pour assurer la dictature mondiale des sages de Sion et que donc seul un État raciste et anti-soviétique pourra sauver le monde –le policier auteur du faux étant pendant ce temps recyclé dans la nomenklatura soviétique... 

Le «chaos mondial»

 

La question du sionisme ne serait donc plus seulement celle d’un projet national mais d’un projet mondialiste passant par ce «chaos mondial» que souhaiteraient toujours instaurer les maîtres d’Emmanuel Macron. La proclamation de l’État israélien en 1948 donne directement lieu de la part d'ex-collaborationnistes à la dénonciation d'un complot juif ayant provoqué la Seconde Guerre mondiale, inventé l'extermination, afin de pouvoir provoquer la naissance de l’État israélien et servir ainsi de base à l'impérialisme juif.

Dans cette perspective, la représentation du sionisme telle que la véhicule aujourd'hui Alain Soral, c'est un sionisme qui ne correspond pas à une réalité localisée mais, selon la formule du militant nationaliste français et négationniste François Duprat, a une «réalité pour le moins occidentale du sionisme» où les élites sionistes à travers le monde avancent ensemble.

La nouvelle phase de la globalisation ouverte avec la fin de la Seconde Guerre mondiale est interprétée en ce sens. D’une soixantaine d’États en 1939, le monde passe à cent dix-huit en 1963 et cent quatre-vingt-seize en 2000. En même temps, le nombre d’organismes internationaux ne cesse de croître, les zones régionales de libres-échanges s’établissent, les migrations s’accélèrent, etc.: la subdivision va avec la mondialisation. Dans une perspective structurelle, c’est là la phase de transnationalisation de la globalisation. Mais, comme on préfère répondre aux clichés antisémites uniquement sur le plan moral, peuvent, dans tous les segments idéologiques, se diffuser des fantasmes interprétatifs sur un nouvel ordre mondial qui s’établirait à coups de révolutions et guerres manipulées.

Impérialisme et nazisme

 

Un brassard nazi avec le symbole du dollar. L’image est puissante. En France, le port d’un tel brassard est un délit. Mais comprendre le lien fait entre nazisme, dollar et drapeau israélien réclame de passer par plusieurs points.

L’argumentaire fonctionne d’abord autour de la notion d’«impérialisme». Celle-ci a été forgée au XIXe pour interpréter la phase coloniale des États-nations européens industrialisés. Pour les marxistes, l’impérialisme correspond à une étape du capitalisme financiarisé qui l’oblige à aller chercher de nouveaux marchés pour rationaliser la production et la consommation.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique va particulièrement utiliser ce mot à l’encontre des États-Unis et d’Israël. À l’Ouest, on rapproche les régimes communistes du nazisme vaincu grâce aux usages polémiques du concept de «totalitarisme». À l’Est, fort de la propagande qui déjà dans les années 1920 amalgamait fascistes et capitalistes, on rapproche le même ennemi mis à terre des puissances désormais adverses.

C’est une chose bien connue pour la critique des États-Unis et de leur politique étrangère. Mais elle vaut rapidement aussi pour Israël. Et, pour ce pays, l’analogie avec le nazisme s’avère une arme polémique redoutable. Dès le procès d’Adolf Eichmann (1960-1961), l’un des organisateurs de la «Solution finale», la presse soviétique amalgame Israël et le Troisième Reich. La publication soviétique «Le Judaïsme sans fard» (1963) représente des soldats israéliens affublés du faciès des caricatures antisémites mais portant croix gammées et casques à pointes. Entre 1967 et 1978, 180 ouvrages à la fois antisémites et antisionistes sont publiés, dont environ une cinquantaine de thèses universitaires, ainsi que plusieurs milliers d’articles dans la presse officielle. En 1969, une brochure soviétique fantasmant sur l’équivalence doctrinale entre sionisme et nazisme est tirée à 500.000 exemplaires.

La gauche et la droite en échec

 

Cette assimilation se véhicule dans tous les secteurs politiques. Illustration en est faite en 1964  jusque dans la charte de l’Organisation de libération de la Palestine, stigmatisant le sionisme «colonialiste, agresseur et expansionniste, raciste et séparatiste de par sa structure, fasciste dans ses objectifs et moyens». L’Organisation des Nations unies offre sa légitimité aux formulations les plus ambiguës en adoptant le 10 novembre 1975  sa résolution 3379  (abrogée le 16 décembre 1991… une fois la Guerre froide achevée) qui «considère que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale». La conférence des non-alignés à la Havane en 1979 va encore plus loin en considérant le sionisme tel un «crime contre l’humanité».

Les paradoxes de la politique veulent que ce mode discursif se retrouve même chez ceux qui dénoncent l’Union soviétique. L’extrême gauche trotskyste a ainsi amplement assimilé le combat des Palestiniens à celui de la Résistance contre le nazisme. L’extrême droite radicale n’a pas craint de récupérer l’argumentaire en le fusionnant avec le thème négationniste pour affirmer que les seuls génocidaires étaient les Israéliens. Pour une partie d’entre elle, les États-Unis sont déjà un «État juif» tant ils seraient aux mains du «lobby sioniste» (idée souvent de mise dans l’extrême droite radicale américaine elle-même).

Finalement, ce qui importe dans la diffusion de l’image dont il est aujourd’hui question, ce n’est guère les polémiques inter-personnelles. Ce qui importe c’est que nous avons face à un nous une iconographie parfaitement construite, faisant sens, s’appuyant sur des représentations qui remontent au XIXe siècle tout en donnant une signification à l’état actuel du monde.

Or, au risque d’être cruel, on ne peut que constater que, collectivement, la gauche française ne parvient pas à construire un tel discours cohérent liant passé et présent, et n’est même pas capable de comprendre des images et des pièges dans lesquels elle tombe depuis des décennies. Alors que les opinions antisémites et même anti-israéliennes ne sont pas majoritairement de son camp comme le démontrent les études d’opinion –les personnes qui rejettent à la fois les Français juifs et Israël représentent 45% des proches du FN 28% des proches de l’extrême gauche, et le taux le plus bas de ce double rejet est à gauche avec 19%–, elle a été incapable de répondre aux glissements socio-culturels qui socialisent l’antisémitisme.

Si le tweet de Gérard Filoche représente à coup sûr une faute politique personnelle, le reste du triste tableau relève d’une faute politique collective qu’il serait vain que la gauche se cache. La droite ne fait guère mieux, n’étant pas plus capable de donner un sens à la transnationalisation que ses politiques favorisent mais que ses proclamations culturelles nient. En somme, le discours est vide, laissant la porte ouverte à des représentations du monde construites, fussent-elles particulièrement incendiaires.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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