Culture

Avec «Thelma», on a trouvé le plus digne héritier d’Alfred Hitchcock

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 21.11.2017 à 17 h 12

Une magnifique plongée aux frontières de la folie, à la fois fantastique et réaliste signée Joachim Trier.

Thelma (Eili Harboe)

Thelma (Eili Harboe)

Il ne s’agit pas d’une règle intangible, mais tout de même… Bien souvent, on peut anticiper dès les toutes premières images d’un film la qualité de l’œuvre qui s’annonce. Dans le cas de Thelma, l’incipit se fait en deux temps.

D’abord, une scène d’une puissance visuelle et émotionnelle impressionnante, séquence peut-être onirique se terminant sur une image-choc, très troublante. Cette ouverture annonce un réalisateur totalement maître de ses moyens et capable de présenter une situation d’une très grande force.

C’est évidemment une qualité, cela peut-être aussi un terrible défaut lorsque, comme si souvent, un cinéaste doué use et abuse de son savoir-faire pour manipuler personnages et spectateurs.

Mais voici le plan suivant, au moins aussi virtuose mais complètement différent. Un plan très large et plongeant sur une place publique où, vues de loin, de très nombreuses personnes vont et viennent, vaquant à leurs occupations.

Une fille extraordinaire

Le monde est là, le mouvement du monde, au sein duquel un très lent zoom avant finira par s’approcher de cette jeune femme qui donne son nom au film.

Adoptant une position complètement différente de celle de la première séquence, Joachim Trier utilise un filmage très doux, «naturel», tout en rendant perceptible sa propre présence, son geste de réalisateur explicitant son point de vue.

Et, troisième moment, cela continue: on retrouve cette jeune fille qui marche dans la rue, il ne se passe rien de spécial. On va comprendre au fil des plans qu’elle est étudiante, qu’elle vient de province, qu’elle vit seule, que ses parents restés chez eux s’inquiètent pour elle. Rien de special, mais elle est extraordinaire.

On ne saurait dire en quoi, dans quelle mesure cela tient au physique de l’actrice, à son jeu, à la manière de la filmer: rien de spectaculaire, même pas de signes un peu secrets. C’est ailleurs, et c’est une évidence.

À ce moment-là –à peine cinq minutes après le début de la projection–, nul doute possible: on est à la fois devant une heureuse retrouvaille et devant la promesse d’un film de très haute volée.

La retrouvaille concerne le jeune cinéaste norvégien Joachim Trier, découvert avec enthousiasme grâce à ses deux premiers films, Reprise et Oslo, 31 août –il s’était un peu perdu ensuite avec le moins convaincant Back Home, tourné aux États-Unis.

Un thriller fantastique

Thelma est ce qu’on appelle un thriller fantastique.

«Fantastique» désigne l’irruption d’événement surnaturels, autour du parcours pourtant a priori banal de cette étudiante, qui rencontre une amie, découvre de nouveaux plaisirs, s’affronte aux règles de son éducation et au cadre de son enfance.

«Thriller» désigne la tension que suscitent les situations étranges, dangereuses, inexplicables qui surgissent et s’enchaînent. Le thrill, le frisson d’inquiétude, parfois de terreur, touche les personnages, tous les personnages, et par là aussi les spectateurs.

La grande finesse du scénario et de la mise en scène est en effet d’inclure, dans des positions différentes, tous les protagonistes, sans mettre personne en situation de surplomb, disposant d’un pouvoir supérieur ou d’une explication générale.

Et c’est du coup le spectateur aussi qui se trouve impliqué dans ce trouble à multiples entrées.

Plan après plan, séquence après séquence, s’impose l’idée qu’on est peut-être en face du premier véritable digne héritier d’Hitchcock, celui qui –à la différence de De Palma par exemple– n’a pas besoin de gadgets gore et d’hectolitres de sang pour atteindre des sommets de suspens, ni ouvrir sur les abîmes de l’âme.

Le fantastique est déjà, partout: dans la nature et dans l'architecteure, dans les esprits et dans les pulsions.

Ce parallèle est renforcé par la rigueur impeccable, d’une froideur hantée, des images les plus triviales (une chambre d’adolescente, une soirée d’étudiants, un repas familial) ou les plus «innocentes» (les vastes paysages naturels de forêt, de lac et de neige magnifiés par le format Scope), la violence factuelle des scènes en milieu médical, et le réalisme ouvragé des moments d’hallucination.

Au cœur de cet agencement aussi précis que palpitant, le travail à l’unisson du réalisateur et de sa jeune actrice ne cesse de porter le film vers plus d’exigence, plus d’épure et plus de complexité.    

Kaya Wilkins

Trouble mental, pouvoirs paranormaux, stress du changement d’âge et de milieu, poids du conformisme religieux et social, magie sont des éléments toujours incomplets d’une introuvable explication générale de ce qui advient.

Comme dans la vie, non?

Finalement, le thriller fantastique Thelma était un film sérieusement –même si aussi joyeusement et magiquement et sombrement– réaliste.  

Thelma

de Joachim Trier,

avec Eili Harboe, Kaya Wilkins, Henrik Rafaelsen, Ellen Dorrit Petersen.

Durée: 1h56.

Sortie le 22 novembre 2017

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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