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On le dit peu: avoir des enfants peut nuire gravement à votre santé

Béatrice Kammerer, mis à jour le 22.11.2017 à 15 h 03

On parle souvent du coût financier que représente le fait d'avoir un enfant. L'impact sur le corps lui est encore largement mésestimé. À tort.

Sacerdoce | Sasint via Pixabay CC License by

Sacerdoce | Sasint via Pixabay CC License by

Aujourd’hui, il n’y a plus guère de comportement humain qui ne soit analysé au prisme de la bonne ou mauvaise santé qu’il procure. Nouveau paradis à gagner, notre bonne santé requiert des efforts de chaque instant, un contrôle scrupuleux de nos plaisirs, elle n’est de surcroît jamais définitivement acquise. Plus qu’un devoir envers nous-même, nous maintenir en bonne santé est une exigence sociale –oserais-je dire– une condition nécessaire à notre inclusion.

Alimentation, sommeil, sexualité, relations interpersonelles, activités sportives et de loisir, tout y passe… ou presque. Le travail, dont les conséquences néfastes pour un grand nombre d'individus sont pourtant bien connues, est une première exception. La parentalité, pourrait bien en être une autre.

Lever le voile sur les difficultés quotidiennes des parents reste pourtant un exercice à haut risque: comme si cette dénonciation constituait une insulte adressée à celles et ceux qui ne parviennent pas à procréer; comme si «un enfant si je veux quand je veux» avait confisqué aux parents le droit à dire qu’ils en bavent; comme si écorner le mythe d’une parentalité naturellement bienheureuse équivalait à dire à son enfant qu’on l’aime, mais pas jusqu’à la Lune.

Pourtant, l’enfant a bel et bien un coût: le coût financier de la quantité d’objets que la société estime indispensable à l’accueil d’un enfant; le coût cognitif de l’ensemble des compétences et connaissances à acquérir pour être un parent digne de ce nom; le coût professionnel, inégalement supporté par les femmes, des mois et années consacrées aux soins du petit enfant; la parentalité grignoterait-elle de surcroît notre capital-santé?

Le choc de l’avant/après naissance

 

Pour beaucoup de parents, l’arrivée d’un enfant, aussi souhaitée soit-elle, est souvent synonyme d’une baisse de la qualité de vie. Combien de futurs parents voit-on alors, le dernier mois de la grossesse, multiplier les sorties en tête à tête au cinéma, au restaurant, les moments d’intimité, comme s’il fallait prendre de l’avance sur les mois à venir.

Et pour cause! Ainsi que le dénonce la sociologue Christine Castelain Meunier dans son livre Le ménage, la fée, la sorcière et l'homme nouveau, paru en 2013: après une naissance, 28% des hommes et 38% des femmes renoncent à sortir (cinéma, spectacle, match, exposition), 24% des hommes et 54% des femmes abandonnent leur activité sportive, 18% des hommes et 38% des femmes délaissent leur pratique artistique.

Cette baisse de la qualité de vie, ressentie à l’arrivée du premier enfant, a également été étudiée par les chercheurs en médecine. En 2003, une équipe avait interrogé 128 couples de futurs parents sur leur perception de leur bien-être et de leur état de santé physique et mentale, pendant la grossesse et 6 mois après la naissance de leur enfant. Au cours de ces 6 premiers mois, pères comme mères ont perçu des baisses significatives de leur qualité de vie, ainsi que de leur santé physique et mentale. En outre, les pères ont signalé une baisse de leur vitalité ainsi qu’une augmentation de leurs arrêts-maladie. De leur côté, les mères ont surtout témoigné d’une réduction importante de leur temps de sommeil, leur vitalité étant plutôt améliorée par rapport à l’état de grossesse.

En outre, l’arrivée d’un enfant apparaît aussi de plus en plus comme un risque pour le couple, une «inconnue de l’équation conjugale», là où celle-ci avait autrefois pu faire figure de ciment. Pensez aux nombreuses études qui montrent l’insatisfaction des nouveaux parents vis-à-vis de l’intimité conjugale, sexuelle et sensuelle… Bref, pour beaucoup d’adultes, on entre en parentalité comme on s’inscrit à un Ironman: on sait qu’on va devoir repousser ses limites, parfois les franchir, et on espère que le challenge en vaudra la peine. Reste à savoir si la parentalité est aussi nocive pour le corps que les sports extrêmes.

Les risques du métier de parent

 

L’expression «métier de parent» est entrée dans le vocabulaire courant, mais la parentalité n’est pourtant pas encore considérée comme une profession. Certes, on liste de plus en plus les connaissances et compétences requises pour être parent –certains pensent même qu’il faudrait passer un diplôme– mais on est encore loin de faire bénéficier les intéressés des rudiments du code du travail: pas d’arrêts-maladie de parent, pas de jours fériés de parent, pas de limitation du temps de travail de parent, pas de droit de grève du parent, et encore moins une médecine du travail destinée à évaluer les risques professionnels auxquels seraient exposés les parents.

Vous me direz, pas facile de les établir quand dans une même journée, on doit jongler entre les casquettes de chauffeur de taxi, répétiteur, psychologue, agent d’entretien, puériculteur... Plus sérieusement, pour estimer les risques auxquels sont exposés les parents –en particulier ceux qui restent «au foyer»–, on pourrait déjà prendre pour base la liste qui a pu être établie pour les métiers de la petite enfance. Parmi ces risques, certains sont déjà bien connus du grand public: c’est notamment le cas des risques psychosociaux tels que le burnout ou la charge mentale. D’autres font moins les gros titres:

«À domicile comme en établissement d’accueil collectif, les métiers de la petite enfance sont majoritairement exposés aux accidents du travail et maladies professionnelles liées aux manutentions manuelles (porter les enfants, transférer du mobilier / des objets) et aux contraintes posturales (se baisser pour se mettre à la hauteur de l’enfant). D’autres risques ne sont pas à négliger, comme le risque infectieux, le bruit...»

Ouille, mon dos

 

Le mal de dos des parents est un problème qui s’étale à longueur de forums et remplit les colonnes des magazines spécialisés. Les études scientifiques sur le sujet restent pourtant assez rares. En 2005, une chercheuse américaine avait tenté de débroussailler la question en s’intéressant aux troubles musculo-squelettiques dont pouvaient souffrir les parents ayant des enfants de moins de 4 ans. En analysant la littérature disponible, elle avait entrepris de lister les pratiques les plus à risques de provoquer des douleurs: transporter son enfant dans un siège de type cosy, le porter sur une hanche, le soulever pour le sortir du lit ou le poser sur une table à langer, pousser son enfant assis sur un jouet à roulettes, allaiter ou donner le biberon dans une position inconfortable…

Elle a également soumis à un échantillon de 130 parents un questionnaire destiné à évaluer la fréquence et la localisation de leurs douleurs: 66% d’entre eux avaient déjà ressenti des douleurs musculo-squelettiques en lien avec les soins à leur enfant, 48% les localisaient dans le bas du dos et 44% dans le cou, les épaules ou le haut du dos. En outre, cette chercheuse a aussi pu montrer que les mauvaises positions n’étaient pas seules responsables de ces maux: des facteurs psychologiques tels que le manque de loisir ou l’épuisement parental renforçaient aussi le phénomène.

En 2012, une nouvelle étude est allée plus loin: en recoupant cette fois les déclarations des parents avec une observation de leurs postures, les chercheurs ont pu montrer qu’une majorité de parents adoptaient des positions inadéquates pour soulever leur enfant, s'exposant à un risque modéré à élevé de souffrir de douleurs musculo-squelettiques. Se pourrait-il que les pratiques de portage, de plus en plus plébiscitées par les jeunes parents, puisse encore renforcer ces troubles?

En 2017, une étude s’est intéressée aux troubles musculo-squelettiques de 277 mères nigérianes dont 77% d’entre elles transportaient au quotidien leur bébé sur leur dos. Les chercheurs ont trouvé une corrélation significative entre ce mode de portage et la survenue de ces maux:

«Parmi les nombreux troubles musculo-squelettiques liés au portage du nourrisson, les douleurs lombaires et dorsales étaient les plus fréquentes, en particulier chez les femmes qui portaient leur enfant sur leur dos.»

Les bons réflexes dès la grossesse

 

Sur internet, les vidéos de «conseils» aux parents pour préserver leur dos, inspirées des notices destinées aux salariés qui soulèvent de lourdes charges, ne manquent pas. Pour Hélène, masso-kinésithérapeute, ces ressources ne sont pourtant pas toutes de qualité égale:

«Il ne suffit pas de dire aux parents qu’ils doivent “garder le dos droit” pour que ceux-ci adoptent naturellement une posture qui soulagera les contraintes lombaires. Au contraire, c’est souvent l’inverse qui se produit car ils risquent de prendre des positions de compensation presque aussi risquées. D’autre part, ces vidéos mentionnent rarement le rôle des abdominaux, et encore plus rarement, celui des muscles du périnée, pourtant fondamentaux. Or, on ne peut pas porter un enfant rien qu’en travaillant les jambes!» 

Pour prévenir ces maux parentaux, mieux vaut se replonger dans les best-sellers de la médecin et professeur de yoga Bernadette de Gasquet, célèbre pour ses méthodes de rééducation périnéale et de récupération après l’accouchement. Dans son livre Bien-être et maternité paru en 2009, elle montre que l’adoption de postures adéquates dans la vie quotidienne ne doit pas attendre la naissance de l’enfant: dès la grossesse, s’entraîner à positionner son bassin, ses épaules, ses pieds, à mobiliser sa sangle abdominale et son périnée, à répartir le poids de son corps, pourrait contribuer à limiter les contractions utérines, à soulager les douleurs dorsales mais aussi les inconforts de la grossesse tels que les maux d’estomac ou la sensation d’oppression de la cage thoracique.

Loin de condamner les méthodes de portage, Bernadette de Gasquet détaille au contraire pour chacune d’elles les points de vigilance à observer: privilégier les porte-bébés où l’enfant est plaqué contre soi; ne pas oublier d’alterner le côté où on porte l’enfant; ou encore penser à s’adosser au mur en intercalant un petit ballon s’il nous faut bercer un bébé durant un temps long.

Elle n’hésite pas non plus à proposer aux parents des conseils moins conventionnels: apprendre à un enfant plus grand à sauter dans nos bras pour sortir de son lit plutôt que nous ayons besoin de nous baisser, ou encore… garder à l’esprit qu’un des modes de portage les plus efficace reste celui des sherpas, où le poids est supporté grâce à un bandeau frontal. Après tout, pourquoi pas? 

Aïe mes oreilles

 

L’anecdote nous semble emblématique de la judiciarisation à l’américaine, elle n’en pose pas moins une question épineuse sur la santé auditive des parents: en 2009, une passagère américaine de 67 ans avait attaqué en justice une compagnie aérienne pour avoir subi une perte d’audition consécutive aux cris stridents d’un bambin durant son vol. Le conflit avait fini par se régler à l’amiable, la compagnie ayant fait valoir l’imprévisibilité des cris de l’enfant pour désengager sa responsabilité et incriminé les appareils auditifs dont la plaignante était déjà équipée.

Le cas de cette femme n’est pourtant pas isolé: sur les forums, de nombreux parents rapportent des traumatismes auditifs après que leur enfant leur a crié dans l’oreille, un risque qui peut même devenir totalement paniquant pour ceux qui souffrent déjà d’acouphènes. Dans ce cadre, les scientifiques commencent à s’intéresser à l’impact des cris des bébés sur le système auditif des parents. En 2015, une équipe avait mesuré au sein d’un service de pédiatrie, l’intensité sonore à laquelle parents et soignants pouvaient être quotidiennement exposés. Leur réponse: de 99 à 120 décibels, soit une intensité sonore comprise entre une tronçonneuse et une sirène de pompier, suffisante pour provoquer une gêne aiguë ainsi que des douleurs aux personnes exposées.

Bonne nouvelle toutefois: le risque de perte auditive resterait ici purement théorique. Reste que les pleurs des bébés impactent leurs parents bien au-delà de leurs compétences auditives! Dès 1978, des chercheurs avaient tenté de mesurer comment le corps des parents réagissaient aux pleurs des bébés. Ils avaient enregistré les paramètres vitaux d’une centaine de couples en train de visionner des vidéos où des bébés étaient montrés en train de pleurer ou de rire. Là où les rires de bébés provoquaient chez les parents des réactions émotionnelles positives et des perturbations négligeables de leurs paramètres vitaux, les pleurs ont au contraire généré des sentiments d’aversion accompagnés d’une hausse notable de la tension artérielle.

Terribles pleurs de bébés

 

Ainsi pour ces chercheurs, si les parents interviennent naturellement lorsqu’un bébé pleure, ce serait moins par altruisme que pour faire cesser un signal qui leur semble insupportable. En 2007, une autre étude portant sur 71 mères et 60 pères concluait de surcroît à un impact négatif des pleurs des bébés sur la santé mentale des parents, corrélés à une augmentation des scores sur les échelles de mesure de la dépression post-natale.

Toutes ces raisons ont amené certains chercheurs à penser qu’une partie des réactions parentales impulsives, violentes et extrêmement graves (telles que le syndrome du «bébé secoué») trouverait son origine dans un dépassement du seuil de tolérance, physique et émotionnel, des adultes vis-à-vis des cris des bébés. À ce titre, ils préconisent l’usage de protections auditives, comme un outil supplémentaire de prévention des maltraitances qui devrait être plus systématiquement proposé aux parents épuisés par les soignants.

Car, en dépit de ce que vantent certaines vidéos virales sur le net, la «méthode magique» permettant aux parents de stopper les cris des bébés n’a pas encore été découverte (et c’est peut-être tant mieux, quand on songe que c’est bien la seule manière pour eux de nous faire signe!). Plus encore, il semble que bien des nourrissons occidentaux restent inconsolables, en dépit des efforts de leurs pourvoyeurs de soins pour les réconforter et ce, alors même qu’ils ne souffrent d’aucuns troubles organiques, ni d’aucuns inconforts physiques manifestes. Dans ce cadre, que les parents soient en mesure de se protéger du stress de ces cris et des dommages qu’ils peuvent causer à leur système auditif est peut-être une des meilleures manière de rester bienveillant et disponible pour son enfant. Le casque anti-bruit deviendra-t-il alors le nouvel incontournable des listes de naissance?

Assurance vieillesse

 

À lire mes derniers paragraphes, j’imagine déjà nombre d’entre vous se précipiter pour faire renouveler leur pilule, vérifier le bon emplacement de leur DIU, faire l’acquisition d’une boîte de préservatifs extra-renforcés, ou prendre rendez-vous pour une vasectomie. Il est vrai que la perspective de finir épuisé, déprimé, avec la vie sexuelle d’une huître, le dos et les oreilles en compote n’a rien de véritablement engageant. Les parents humains seraient-ils finalement semblables aux poulpes, qui couvent leurs petits d’une manière tellement éreintante qu’ils finissent par en mourir?

La parentalité humaine est plus paradoxale que cela! À l’échelle d’une vie entière, elle apparaît comme bien moins nocive pour la santé que pourrait le laisser penser l’analyse des premières années. À ce titre, être parent pourrait même améliorer notablement notre espérance de vie. L’étude date de mars 2017 et porte sur près de 1,5 million de personnes nées entre 1911 et 1925 issues du registre national suédois. Selon ces résultats, à l'âge de 60 ans, les pères auraient près de deux ans de plus d’espérance de vie restante par rapport aux hommes sans enfant. Il en irait de même pour les mères, qui afficheraient une année et demi d’espérance de vie supplémentaire par rapport aux femmes sans enfant.

Avec l’âge qui avance, cette différence diminue, mais reste tout de même notable à 80 ans avec encore 8 mois d’espérance de vie restante en plus pour les pères et 7 mois pour les mères. Reste que les causes de cet allongement ne sont pour l’heure pas identifiées: serait-ce la possibilité de bénéficier d’un soutien quand on vieillit qui serait déterminante ou les modes de vie plus sains que les parents seraient amenés à adopter? Pourtant, l’idée d’une parentalité «protectrice» n’est pas nouvelle. Déjà à la fin du XIXe siècle le sociologue Émile Durkheim, analysant les taux de suicide dans la population, avait constaté cet effet. Une conclusion relativisée depuis en considérant notamment le taux important de suicides chez les parents confrontés au décès d’un enfant.

La voie du bonheur?

 

Aussi forte que soit l’injonction au maintien en bonne santé dans notre société, cette donnée demeure secondaire à l’échelle de nos choix de vie individuels. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait aujourd’hui sans doute plus aucun fumeur de Havane, aucun consommateur de champagne, aucun voyageur usant de moyens motorisés, ni plus aucun candidat à l’Ironman. Car vivre vieux c’est bien, mais vivre heureux c’est mieux. Encore faudrait-il s’entendre sur une définition du bonheur... S’agissant de la parentalité, la question du bonheur qu’elle apporte ou non aux parents est particulièrement difficile: elle fait régulièrement les gros titres, en dépit d’une absence manifeste de consensus scientifique.

En 2010, une importante revue de littérature des recherches en sociologie, psychologie et gérontologie avait été menée pour faire le point. Ses conclusions étaient pour le moins nuancées: ni intrinsèquement positive, ni intrinsèquement négative, l’expérience de la parentalité se reconfigurerait sans fin, au gré de l’âge de l’enfant et du parent, des difficultés personnelles et professionnelles, de l’évolution des configurations familiales. Car en définitive, être parent, ce n’est pas comme manger 5 fruits et légumes par jour, ni trop gras, ni trop salé, ni trop sucré, en faisant 30 minutes d’exercice physique, mais lier définitivement et profondément sa destinée à celle d’un autre humain, son enfant, pour le pire et le meilleur.

Béatrice Kammerer
Béatrice Kammerer (42 articles)
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