Etes-vous génétiquement fidèle?

Les campagnols américains sont dotés ou non d'un gène de la fidélité.

Entre nous, sexuellement, qui êtes-vous? Plutôt monogame et définitivement fidèle? Plutôt irrésistiblement en quête de partenaires multiples? Allongez-vous donc un instant, gratuitement.

Songez-vous sérieusement que votre sexualité agissante est pleinement du ressort de votre libre arbitre? Plus modestement accepteriez-vous l'hypothèse selon laquelle cette même sexualité vous dépasse, que vos comportements dans ce domaine sont le fruit d'équilibres hormonaux et génétiques sur lesquels vous n'avez guère de pouvoirs?

Ces questions ne vous laissent pas indifférent(e)? Vous allez alors apprécier la dernière étape scientifique franchie dans ce domaine par Zoé Donaldson et ses collègues de l'Emory University d'Atlanta (Georgie) dans  la revue Biology of Reproduction.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, précisons que l'expérience avait pour objet le campagnol. C'est ici le nom vernaculaire d'un grand nombre de petits rongeurs de la sous-famille des Muridés. Personnages idéaux pour dessins animés, les campagnols sont généralement d'allure trapue, munis d'une courte queue et d'oreilles peu proéminentes. Depuis Buffon et Linné l'homme a pris plaisir à les ranger en de très nombreuses espèces; parmi elles : le campagnol des prairies et le campagnol des champs.

Prenons le campagnol des prairies: museau arrondi, longueur moyenne: 16,5 cm; pelage marron qui devient gris en hiver; pattes avant à quatre doigts; pattes arrière à cinq doigts. C'est un délicieux petit rongeur qui, comme son nom l'indique, vit dans les vastes prairies du centre de l'Amérique du Nord. Ce que son nom ne nous dit pas est que ce rongeur vit en couple et qu'il présente un double trait fort peu courant chez les mammifères: il est à la fois sociable et monogame. On aimerait savoir à quoi songent ces couples en leur gîte.

Chez les campagnols des prairies on se donne la main, on s'entraide en cas de besoin pour garder le territoire commun. Pas de jalousie morbide chez les campagnols des prairies, pas de mensonges, de scènes de ménage, de divorces, de détectives privés et de psychothérapies. On est définitivement monogame et, semble-t-il ma foi, heureux de l'être. Chasteté avant le mariage, fidélité réciproque ensuite; le rêve affiché du Vatican. Chez ces campagnols, de génération en génération, on forme des noyaux familiaux stables au sein desquels les enfants sont élevés avec amour et tendresse.

Tout le contraire en somme de ce qui se passe chez leurs cousins issus de germains, les campagnols des champs: pelage lisse brun-gris au dessus et gris jaunâtre; la queue est un peu plus foncée dessus que dessous; l'intérieur des oreilles presque totalement dénué de poils. Eux ont choisi d'ignorer ce que fidélité veut dire: ils préfèrent manifestement la promiscuité et l'échangisme, ce qui explique peut-être leur tendance récurrente à pulluler.

Un véritable cadeau de la nature pour  les sexologues et les généticiens humains. Depuis des années ils ne résistent pas au plaisir de se pencher sur les campagnols pour tenter de comprendre à quoi pouvaient bien tenir de telles différences. Et grâce à la puissance croissante de la biologie moléculaire ils pensent avoir trouvé la clé de l'énigme. Les grandes variations des comportements sociaux et sexuels observées entre le campagnol des champs et le campagnol des prairies sont étroitement associées à une hormone bien connue, la vasopressine et à la molécule qui joue le rôle de récepteur lui permettant ainsi d'agir au sein des cellules.

Vieille histoire physiologique, déjà, que la vasopressine, mieux connue sous la dénomination d'«hormone antidiurétique», petite molécule synthétisée au plus profond de la matière cérébrale des mammifères et dont la présence est essentielle dans le fonctionnement des reins et l'élimination des toxines via les urines. L'intérêt scientifique porté aux campagnols avait déjà permis de démontrer que des modifications induites au niveau du gène du récepteur de la vasopressine permettait de bouleverser les comportements sociaux et sexuels des campagnols. Schématiquement, plus le taux des récepteurs intracérébraux à la vasopressine augmente plus la fidélité est au rendez-vous.

D'autres chercheurs, c'est bien humain, voulurent savoir ce qu'il en était dans notre espèce. En 2008, on découvrit des conclusions statistiquement hautement alléchantes sans être, on s'en doute bien, pratiquement définitives. Ceci n'empêcha nullement certains de nos confrères (comme le britannique Roger Highfield) d'enfourcher le concept hautement tentant de «gène du divorce». «Cette étude d'envergure a été bien menée, précisait alors au Figaro Catherine Belzung qui dirige l'équipe Inserm imagerie et cerveau à Tours. Même si l'on ignore encore le mécanisme en jeu, cette nouvelle piste paraît intéressante.» «Notre travail suggère déjà que les mécanismes cérébraux liés au comportement d'appariement chez l'homme semblent similaires à ceux, déjà très étudiés, du campagnol, ajoutait Lars Westberg  l'un des cosignataires de ce travail. Notre objectif est maintenant de reproduire ces résultats et de tester chez l'homme l'effet d'injections intranasales de vasopressine.» Pour l'heure pas de nouvelles connues en provenance du front.

C'est dans ce contexte que s'inscrit le nouveau résultat obtenu par l'équipe américaine. Il est détaillé dans les colonnes de Biology of Reproduction. Les auteurs expliquent en substance avoir réussi à créer une lignée génétiquement modifiée de campagnols des prairies. Usant de deux des outils les plus performants élaborés ces dernières années (un vecteur viral associé à un artifice génétique fluorescent issu du génome de la méduse) ils disposent désormais d'une progéniture hors du commun: des campagnols «fidèles» qui pourraient, très bientôt, ne plus l'être. Rien n'interdit d'imaginer la manipulation génétique inverse.

Question connexe: pourra-t-on continuer longtemps à pianoter sans danger sur l'infini clavier  génétique des mammifères? De ce point de vue les inquiétudes relatives aux OGM végétaux ont (les militants spécialisés nous pardonneront ou pas) des aspects cocasses. Le maïs, certes. Mais à quand le tri génétique des embryons humains sur la seule base de leurs aptitudes à jurer fidélité et, perversité définitive, à prendre un biologique plaisir à tenir indéfiniment leur serment initial?

Jean-Yves Nau

LIRE EGALEMENT SUR LA GENETIQUE: Thérapie génique: l'espoir luit, La plus belle conquête génétique de l'homme et Génétique: les mauvais gènes sont parfois les meilleurs.

Image de Une: Flickr Terry Whittaker

Partager cet article