Monde

Trump et Xi Jinping: similitudes fondamentales, différences superficielles

Christopher Balding, traduit par Adélaïde Blot, mis à jour le 22.11.2017 à 9 h 29

Les présidents américain et chinois sont destinés à s’affronter, précisément parce que leur vision de la politique économique mondiale est sensiblement la même.

Donald Trump et Xi Jinping à Pékin, le 9 novembre 2017 | Fred Dufour / AFP

Donald Trump et Xi Jinping à Pékin, le 9 novembre 2017 | Fred Dufour / AFP

Le président Donald Trump rentre aux États-Unis après une tournée asiatique au cours de laquelle son pays et la Chine ont annoncé avoir conclu une série d’accords commerciaux se chiffrant à plus de 250 milliards de dollars.

Cette moisson permet à Trump, qui a largement bâti son identité politique sur ses supposées prouesses de négociateur et sa volonté de tenir tête à la Chine, de faire un retour triomphal aux États-Unis.

Pourtant, cette prétendue victoire est une coquille vide, puisque la plupart des contrats étaient déjà dans les tuyaux ou ont peu de chance d’être mis en œuvre. En réalité, même si les 250 milliards de contrats se concrétisaient, ils n’auraient qu’un impact limité sur le déficit commercial structurel des États-Unis et ne faciliteraient pas l’accès des entreprises étrangères au marché chinois, un sujet que les présidents Trump et Xi Jinping ont d’ailleurs soigneusement évité, comme beaucoup d’autres questions fondamentales.

Une vision similaire de la géoéconomie

Xi Jinping, dont l’identité politique et le régime reposent sur la volonté de faire de la Chine une grande puissance rivalisant avec les États-Unis et de la ramener sur le devant de la scène internationale, a des objectifs plus ambitieux. Dans la conférence de presse commune des deux présidents, Xi Jinping a ainsi déclaré qu’il projetait de «promouvoir la coordination et la coopération entre grandes puissances mondiales», afin de montrer à ses concitoyens qu’il considérait Trump comme son égal.

Toutefois, malgré son discours sur la coopération, le président chinois n’est pas parvenu à masquer le conflit qui l’oppose à Trump, un conflit qui puise bien plus sa source dans les similitudes fondamentales que dans les différences superficielles des présidents chinois et américain. On pourrait croire que tout sépare Trump, star de téléréalité et magnat immobilier au langage provocant, et Xi Jinping, discret chef de parti «rééduqué». Ce n’est pourtant pas le cas, tant les deux hommes ont une vision similaire de la géopolitique et, plus spécifiquement, de la géoéconomie.

Trump et Xi Jinping sont tous deux d’ardents nationalistes. Le tristement célèbre slogan «Make America Great Again» de Trump s’inscrit dans la même veine que le «rajeunissement national» et le «rêve chinois» promus par Xi Jinping. Les deux dirigeants idéalisent l’époque où leurs pays respectifs inspiraient plus de respect ou de puissance. Leur vision de ces périodes est soit fantasmée soit expurgée de détails historiques clés, mais Trump et Xi Jinping aspirent l’un comme l’autre à restaurer la chimérique gloire passée de leur nation.

Le nationalisme occupe une grande place dans leurs programmes respectifs et constitue un moyen clé d’atteindre leurs objectifs. Il en découle une vision purement mercantile du monde économique. Trump, pour qui surplus égal force, s’est donné comme priorité de réduire le déficit commercial chronique des États-Unis, synonyme selon lui de faiblesse économique. Xi Jinping, quant à lui, est très attaché au protectionnisme chinois, ce qui ne l’empêche pas de s’aventurer sur les marchés internationaux afin d’écouler le surplus de production qu’implique son modèle de croissance économique fondé sur une accumulation de capital.

L’idéologie de mercantilisme nationaliste latente des deux présidents détermine leurs objectifs et façonne leur manière de les atteindre. Il en résulte que les négociations économiques entre les deux pays sont des jeux à somme nulle bien plus que des tentatives d’étendre le champ des possibles. Tout accord débouchant sur l’ouverture de marchés révèle une faiblesse nationale, susceptible de donner encore plus de poids à la mesure de la puissance d’un pays en fonction de son excédent commercial. Cette approche limite considérablement les possibilités d’accords entre les pays.

Non content de déterminer le mode de négociation de Xi Jinping et Donald Trump, le mercantilisme régit également le contenu de leurs négociations. Le temps semble loin où les dirigeants négociaient des accords de grande envergure fondamentalement révolutionnaires. Les discussions se réduisent désormais à du marchandage transactionnel sans vision globale.

C’est notamment ce qui s’est passé au printemps dernier, lorsque les présidents chinois et américain ont annoncé être parvenus, au prix d’efforts «herculéens», à un accord en dix points portant sur des domaines aussi précis que les exportations de bœuf américain et les enquêtes sur les banques chinoises aux États-Unis.

Changement de substance et de style dans les relations économiques

Dans la récente salve d’accords, les questions d’accès aux marchés étaient une fois encore absentes. Même l’annonce de l’ouverture du secteur bancaire chinois aux investisseurs étrangers semble plus être une tentative de persuader les étrangers de renflouer un système financier de plus en plus instable qu’un bouleversement de principe de l’accès au marché. Ainsi, les négociations entre les deux grandes puissances mondiales se limitent à des transactions spécifiques, au lieu de déboucher sur des principes globaux.

Cette nouvelle façon de procéder a des conséquences considérables sur les relations économiques bilatérales des deux pays. Aussi forte la volonté de Trump de réduire le déficit commercial des États-Unis vis-à-vis de la Chine soit-elle, il ne pourra tout simplement pas combler un déficit de 350 milliards de dollars en négociant lui-même des transactions individuelles. En l’absence d’un accord plus large, qu’il soit bilatéral ou, mieux encore, multilatéral, la négociation transactionnelle ne réduira pas le déficit, ce qui empoisonnera les relations économiques entre la Chine et les États-Unis.

Cette situation protège encore plus les intérêts chinois dans un ordre mondial antilibéral. Alors même qu’il s’affolait devant la rhétorique isolationniste de Trump, le monde s’est félicité de la fermeture des marchés chinois et de l’adoption de politiques industrielles nationalistes. Plus Trump se concentrera sur des négociations transactionnelles plutôt que sur des principes, plus les pratiques antilibérales chinoises s’implanteront et s’affirmeront. Paradoxalement, plus le président américain tente de réduire le déficit commercial États-Unis-Chine, plus les pratiques commerciales antilibérales du géant asiatique s’ancrent à l’échelle nationale et se répandent à l’international.

Ce changement de substance et de style dans les relations économiques entre les deux grandes puissances se répercute sur le reste du monde. Historiquement, les États-Unis ont toujours eu une influence libéralisatrice sur les autres pays, qu’ils incitaient à participer à des accords multilatéraux. On assiste aujourd’hui à une fragmentation des interactions, de nombreux États adoptant une approche plus bilatérale, se retirant des institutions multilatérales et peinant à atteindre des consensus larges.

Dans la foulée de négociations bilatérales, plusieurs pays s’engagent dans des négociations multilatérales au lieu de suivre des principes libéraux. Ainsi, dans le cadre du différend entre la Corée du Sud et la Chine sur le déploiement du système de missiles antibalistiques THAAD à Séoul, les discussions ont peu porté sur la grande menace régionale qu’est la Corée du Nord, se concentrant plus sur les négociations transactionnelles relatives aux représailles chinoises sous la forme d’une fermeture des grands magasins Lotte Outlets et de restrictions sur les voyages.

Une réticence de Trump à former une large coalition

Le grand drame est que Trump contrerait le protectionnisme chinois de façon beaucoup plus efficace s’il abandonnait les négociations transactionnelles bilatérales et formait une coalition pour prendre ce problème à bras-le-corps. À l’échelle nationale, Trump serait largement soutenu par les Démocrates du Congrès et les syndicats, ainsi que par les Républicains experts de la sécurité nationale et des intérêts commerciaux. Sur le plan international, Trump pourrait compter sur le soutien de pays subissant le protectionnisme rampant de la même manière que les firmes américaines, à savoir la Corée du Sud, le Japon, l’Australie, l’Allemagne et le Royaume-Uni, dont des représentants se sont plaints du protectionnisme chinois.

Le partenariat transpacifique récemment adopté par une coalition multilatérale de pays est avant tout une réponse au protectionnisme chinois. Initié par les États-Unis sous la présidence de Barack Obama, il a été abandonné par Donald Trump.

Ceux qui pointent du doigt le protectionnisme économique du président américain exagèrent le changement de politique, mais force est de constater que Trump n’offre clairement pas le leadership mondial et n’exerce par le contrepoids libéral au nationalisme chinois que le monde attend. La négociation transactionnelle simpliste peut être profitable sur le court terme, mais elle entrave la réalisation des objectifs économiques de plus grande ampleur de la coalition de pays que les États-Unis menaient par le passé.

La réticence de Donald Trump à former une large coalition découle, au moins en partie, de son sentiment que la position privilégiée de leader mondial occupée par les États-Unis a un coût, malgré les considérables avantages que le pays tire du libre-échange et des marchés d’investissements.

Le dollar américain s’est imposé comme monnaie dominante dans le monde entier, notamment parce que les États-Unis ont volontairement affiché un déficit abyssal de leur balance courante. L’association de la plus grande économie et de l’un des marchés les plus ouverts au monde conduit au déplacement des travailleurs américains, qui sont désormais confrontés à ceux du monde entier. Or, les travailleurs déplacés du fait de la concurrence mondiale ou laissés sur le bord de la route constituent la base électorale de Trump dans les États clés.

Si Trump est moqué pour s’être plaint des coûts du leadership de son pays, il faut reconnaître que ces coûts sont bien réels. Toutefois, en réaction, le président américain devrait s’efforcer de limiter les risques associés au leadership mondial et à l’ouverture du marché, dont les États-Unis sont certainement le plus gros bénéficiaire.

Vers un abandon de l’ordre mondial libéral?

C’est là que réside la plus importante divergence de vision entre le leadership historique américain et le leadership perspectif chinois. Jusque-là, les États-Unis acceptaient d’engager des dépenses et de prendre des risques pour défendre les principes du libéralisme, tandis que la Chine n’est prête à n’engager aucune dépense et à ne prendre aucun risque pour des principes.

Les États-Unis consentaient à se soumettre à des règles au risque de se le voir reprocher dans des forums de résolution de différends tels que l’Organisation mondiale du Commerce, ce qui s’est produit à quelques reprises, à la consternation de l’administration Trump. À l’inverse, comptant sur l’avantage que lui confère sa taille, la Chine ne s’engage sur aucun principe, préférant les négociations bilatérales. Alors que les États-Unis se sont autorisés à avoir un immense déficit de leur balance courante et que le dollar américain est devenu la monnaie des échanges mondiaux, la Chine met un point d’honneur à avoir un excédent commercial et compte bien faire du yuan une devise mondiale, à défaut de pouvoir en faire une monnaie d’échange.

Si la vision de l’économie et des négociations de Trump et Xi Jinping s’impose, il faut s’attendre non seulement à un marchandage transactionnel entre grandes puissances, mais aussi à l’abandon de l’ordre mondial libéral. Les situations du Brexit, de l’ALÉNA et de la mer de Chine méridionale ne sont que quelques exemples dans lesquels les négociations bilatérales ont pris le dessus sur les négociations libérales de principe. Cela conduit à une plus grande fragmentation puisque les pays sont amenés à chercher des partenaires dont la position correspond à la leur, de la même manière que la Chine et les États-Unis négocient des transactions individuelles.

Anne-Marie Slaughter, ancienne membre du département d’État sous Obama a écrit que l’ordre mondial post-Seconde Guerre mondiale avait bénéficié de la création par les Américains d’institutions internationales similaires aux agences des États-Unis. Même si ces derniers ont largement dû prendre en charge les coûts liés à la création et au développement des ces institutions naissantes à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, cela leur a permis d’influencer considérablement l’élaboration des normes et d’orienter les politiques vers plus de libéralisme.

Le repli de l’administration Trump vers un nationalisme isolationniste et sa réticente à reconnaître les immenses avantages de l’ouverture prônée par ses prédécesseurs jouent en faveur de la Chine, dont la stratégie repose entièrement sur la taille. En s’engageant dans des transactions bilatérales avec la Chine, les États-Unis négligent le problème fondamental et envoient un message clair quant à leur désintérêt à l’égard de la défense de l’ordre libéral qu’il ont eux-mêmes construit.

 

Christopher Balding
Christopher Balding (1 article)
Professeur associé en business et économie à la HSBC Business School de Shenzhen
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