Culture

Fleet Foxes, les hérauts folk d'une Amérique en lutte contre ses démons

François Pottier, mis à jour le 17.11.2017 à 16 h 30

Après six ans de silence, le groupe américain a signé avec «Crack-Up» l’un des plus beaux retours de l’année. Entretien avec le chanteur Robin Pecknold, avant leur double concert parisien ces lundi 20 et mardi 21 novembre.

Robin Pecknold (guitare, chant), Morgan Henderson (cuivres, contrebasse), Skyler Skjelset (guitare), Casey Wescott (claviers), Christian Wargo (basse).

Robin Pecknold (guitare, chant), Morgan Henderson (cuivres, contrebasse), Skyler Skjelset (guitare), Casey Wescott (claviers), Christian Wargo (basse).

«Toute vie est bien entendu un processus de démolition.»

F. Scott Fitzgerald est en pleine dépression lorsqu’il se lance, durant l'hiver 1935, dans l’écriture de The Crack-Up –traduit en France par La Fêlure ou L’Effondrement–, première nouvelle d’un lot commandé par le magazine américain Esquire. Miné tant par l’internement de sa femme Zelda, diagnostiquée schizophrène des années plus tôt, que par ses propres excès et ses échecs, l'écrivain y règle ses comptes avec le monde extérieur et avec lui-même, et affiche une nouvelle lucidité quant à cette cassure psychologique et artistique qui semble le ronger:

«J’en vins donc à penser que ceux qui avaient survécu avaient dû procéder à une rupture très nette. [...] La véritable rupture est celle sur laquelle il est impossible de revenir, qui est irrémissible parce qu’elle entraîne l’abolition du passé.»

«Si c'est vraiment cela, une véritable rupture, eh bien je me suis planté quelque part», sourit, lui, Robin Pecknold. Six longues années après le grand Helplessness Blues, l’Américain a enfin sorti, en juin dernier, le troisième album de ses Fleet Foxes, titré en référence à la nouvelle de Fitzgerald, et qui vient clore un premier cycle de vie du groupe, balayant autant son passé et celui de son leader qu’il ne leur ouvre de nouveaux horizons.

«Je ne sais pas à quel point cette pause était une vraie rupture, et je ne pense pas pouvoir dire que j’ai souffert comme Fitzgerald d’une vraie dépression, au sens clinique. Mais sa nouvelle parle de comment fabriquer ses propres raisons de vivre. Et c'est là qu'elle m'a frappé. J'ai eu besoin de faire l'opposé de ce que je faisais, de m’embarquer dans une vie aux antipodes de celle que j'avais vécue jusque-là avec le groupe. Effacer ce que j'étais, juste pour mon propre bien, juste pour voir ce que je pourrais en tirer.»

La rupture

Helplessness Blues et la tournée qui avait suivi sa sortie avaient laissé pas mal de traces. L'attitude quasi-dictatoriale pendant l’enregistrement de l’album d’un Robin Pecknold en pleine tourmente personnelle, reléguant presque ses partenaires au rang de simples musiciens de studio, et les tensions qu'ils ont emmenées avec eux sur la route ont laissé les Fleet Foxes au bord de l'implosion.

Après plus d’un an de tournée, Pecknold, enfermé dans une vie de groupe depuis sa sortie du lycée, décide de tout mettre de côté, se débarrasse de ses affaires et quitte Portland, où il avait emménagé pourtant peu avant, pour «errer à droite à gauche, un peu comme un fantôme, pendant quelque temps». Il suit des cours de menuiserie, apprend le surf, s’organise des expéditions en solitaire, de l’Amérique du Sud jusqu’au camp de base de l’Everest. Pendant quelques mois, il ne touche que rarement le manche d'une guitare.

Début 2013, il choisir de s’installer seul pour quelques mois à Port Townsend, petite ville de la baie de Seattle, où il s’était déjà retiré pour commencer l’écriture de Helplessness Blues. Puis il décide finalement de quitter la côte ouest pour l’autre bord, et rejoint New York, pour reprendre ces études qu’il avait abandonnées pour son groupe. Il s’inscrit à Columbia et se fond dans la masse, cheveux coupés et barbe rasée, entouré d’autant de jeunes que de gens qui, comme lui, avaient consacré leur vingtaine à tout autre chose que la vie d’étudiant. Personne ou presque ne le reconnaît et n’est au courant de ses activités précédentes, lui permettant pour un temps d’effacer ce qu'il était jusque-là.

«J'étais vraiment intimidé par les gens à l'université, les autres étudiants comme les enseignants. Je me souviens de notre cours d'histoire de la musique. Notre professeur était un joueur de saxophone reconnu. Il avait un doctorat en musique de Columbia, il a travaillé à l’Ircam à Pompidou. Quelqu'un de très sérieux dans son apparence, peu expressif, il m’intimidait tellement... Je me disais “mon dieu, s'il apprend que j'ai été dans les Fleet Foxes, il va me prendre pour une grosse blague”. Parce que lui était une vraie référence. Et après quelques mois, à la fin d’un cours, il m'a fait un signe. “- Eh Robin... Ma femme me disait… Avez-vous fait partie d'un groupe appelé Fleet Foxes? - Oui. Désolé.” Et là, il m’a répondu: “Belle, très belle musique. J’aime beaucoup.” Et ça m'a sidéré, parce que j'avais cette idée que ce genre de personnes devaient avoir cette vue précise de ce que doit être la musique. Que quelqu’un d’aussi techniquement et intellectuellement accompli trouve une valeur à ma musique a un peu changé ma vie.»

Recoller les morceaux

Pourtant, même si quelques idées fleurissent pendant ce temps-là, l’étincelle pour se décider à retourner en studio ne vient pas. «J’avais en tête le concept de l’album, une image de ce à quoi les chansons devaient ressembler, et des bribes de paroles et d’accords. Mais il me manquait quelque chose, j’avais besoin que les choses s’alignent. Je n’étais pas venu à Columbia pour apprendre la musique, mais pour m’en distraire. Et ça a très bien marché. (rires)»

Il regarde de loin l’explosion des groupes folk sans grand relief mais à grand succès comme les Mumford & Sons ou les Lumineers, et en conclut que le monde n’a peut-être pas besoin de ses Fleet Foxes pour le moment. «Ne pas croire qu’on avait besoin de nous m’a fait du bien, tout comme être dans un environnement un peu extra-terrestre. J’ai l’impression que New York est un endroit dans lequel il faut s’élever pour être au niveau du challenge, sous peine de s’y retrouver enseveli.»

Locataire d’un petit studio, Pecknold commence à travailler autour de ses quelques idées, le soir «après les cours, dans les deux heures que j’avais de libre après avoir fini mon travail universitaire. J’avais des voisins au-dessus, en-dessous, sur les côtés, je devais donc être calme quand je travaillais sur mes chansons, les chanter à voix basse.» Puis il retrouve la scène, invité à se joindre à la tournée initiée par Beach House autour de l’album culte No Other de Gene Clark.

Fin 2015, c’est au tour de son amie Joanna Newsom de lui proposer de l’accompagner en tournée, comme il l’avait déjà fait pendant la gestation de Helplessness Blues, où l’on trouve d’ailleurs déjà une première bribe de Crack-Up. «C’était difficile. Joanna m’a vraiment poussé à ne plus me cacher, je pense, en me demandant de tourner avec elle, parce que je n’étais pas prêt, je luttais un peu pour avoir des morceaux présentables en l’état. Je me souviens que ces concerts étaient vraiment stressants, j’avais l’impression d’être mal préparé.» La confrontation de ces nouvelles compositions avec le public autant qu'avec ses camarades de tournée lui permettent cependant de retrouver la cohérence qui fuyait son songwriting et d’affiner un peu plus les contours de son Crack-Up.

«À cause de mes voisins, j’avais préparé toutes mes chansons à voix basse, mais en me disant que ça passerait une fois que je les chanterai vraiment. Et je me suis retrouvé lors du premier concert à me dire “putain les gens n’entendent rien”. J’ai donc tout repris après ce concert et réappris les morceaux sur une meilleure tonalité, juste parce qu’il fallait faire évoluer ces nouvelles chansons dans un tout autre environnement. C’était très formateur. Et les réactions du public étaient vraiment importantes, autant que celles des compagnons de tournée. Quand quelque chose plaisait à Joanna, elle m’envoyait un “I hate you” avant de monter sur scène. (rires)»

Une expérience différente

 

La tournée et son année universitaire terminées, Robin Pecknold invite son camarade Skyler Skjelset, parti de son côté se lancer en solo et donner des coups de main à certains ex-Walkmen, à le rejoindre pour travailler avec lui, avant de faire appel aux autres membres du groupe. Skjelset accepte, à condition que l'œuvre en devenir soit collective, et que les autres membres du groupe puissent chacun apporter leurs idées. Pour ne pas revivre l'après-Helplessness Blues, et pour que les Fleet Foxes soient à nouveau un véritable groupe. «Et ça a pris du temps, reconnaît Pecknold, et un peu de travail sur soi de la part de chacun. Mais c’était indispensable, et a fait que l’enregistrement ensuite a été une véritable partie de plaisir.»

Pecknold a alors quelques démos en stock. Dans le lot, une première plutôt brute et enlevée, une autre très calme et triste. Aucune ne fonctionnant seule, la paire décide de les mêler en une seule, avec une coupure forte entre les deux parties. Le titre en question, «I Am All that I Need / Arroyo Seco / Thumbprint Scar», choisi comme l'ouverture de Crack-Up, symbolise à lui seul la chasse aux fantômes à laquelle s’est livré Pecknold, autant que la dynamique retrouvée du groupe, de son entrée avec le seul Pecknold chuchotant «I’m all that I need, and I will be till I’m through»[1] à l’entrée fracassante du groupe, «comme si j’étais repris à l’ordre». Et en y invoquant le souvenir de «White Winter Hymnal» à travers le chant presque irréel d’une chorale d'écoliers, il fait entendre leur premier tube «comme un souvenir, comme une chose appartenant définitivement au passé. Toute cette première scène, c’est ce que je voulais laisser à l’esprit, que les gens comprennent que ça allait être une expérience différente pour eux, autant qu’elle l’a été pour nous.»

Manier avec précaution

De fait, les Fleet Foxes présentent avec Crack-Up leur travail le plus éclaté, et également le plus exigeant et ambitieux. À leur palette habituelle faite de reverb caverneuse et d’harmonies subtiles, les Américains ont ajouté quelques touches d’électronique et encore un peu plus de force à leurs guitares, sur des compositions bien plus complexes qu’auparavant, parfois segmentées («Third of May / Ōdaigahara», «On Another Ocean (January / June)») ou parfois fractionnées (la paire «Cassius, -» et «- Naiads, Cassadies»), remplies de polyrythmes selon les instruments et les canaux de son. Comme si l’on suivait Pecknold au fil de ses fêlures et de ses émotions, comme lorsque la nocturne «Kept Woman» et son ton mineur se font soudainement chahuter par le grandiose premier single «Third of May / Ōdaigahara» et son «light ended the night, but the song remained»[2], symbole des retrouvailles de Skjelset et Pecknold.

L’Américain va chercher l’inspiration autant chez les Beach Boys que chez Can ou la musique africaine (Ali Farka Touré, Mahmoud Guinia, toute la série des Éthiopiques dont est tiré le sample de Mulatu Astatke en fermeture de «On Another Ocean (January / June)»). Le premier morceau de Crack-Up est également l’illustration parfaite de cette écriture en mouvement permanent, naviguant entre désolation et triomphe, entre solitude et mur du son. Seule la superbe «Fool’s Errand» semble conserver un semblant de structure pop, avant de se laisser dériver sur quelques notes de piano.

Toute la réussite de Crack-Up est là, dans le talent de Pecknold et de ses partenaires à savoir quoi piocher dans les décennies de musique qui les ont précédés sans ne jamais sembler passéiste, trouvant toujours la manière d’absorber ces références et de les emmener plus loin, et dans cette voix qui n’a jamais été aussi touchante.

«Je sais que ce n’est pas notre travail le plus immédiat, mais c’est ce que je voulais, parce que c’est ce qu’on était à ce moment-là, et parce qu’il est primordial pour moi de conserver une certaine curiosité dans notre musique, et que cette curiosité soit attisée d’entrée.»

L'Amérique au présent

 

L’écriture de Robin Pecknold en profite pour partir elle-même explorer de nouvelles contrées, affichant un visage plus sombre que jamais, au-delà de ses propres tourments, qui constituaient déjà le cœur de Helplessness Blues, et loin des symboles un peu heroic fantasy qui irriguaient le premier album. Abordant autant les violences policières envers la communauté afro-américaine (le meurtre de Alton Sterling et Philando Castile dans «Cassius, -») que l’élection de Donald Trump et ce qui s’en est suivi («But all will be, for mine and me, as we make it / And the size of the fray, can't take it away, they won't make it»[3] sur «Third of May / Ōdaigahara», «How could it all fall in one day? / Were we too sure of the sun?»[4] sur «If You Need To, Keep Time On Me»), Robin Pecknold a plus que jamais ancré ses nouvelles compositions dans le présent. «Je ne vois pas comment je ne pouvais pas être influencé par tout ce qu’il se passait alors aux États-Unis. On avait juste l’impression que tout était en train de s’effondrer. Voilà une véritable rupture.»

Avec Crack-Up, dont l’ouverture se confond musicalement avec la fermeture de Helplessness Blues et la fermeture avec l’ouverture de Fleet Foxes, Robin Pecknold confirme subtilement la fin du premier chapitre de l’histoire de son groupe et dessine les contours du suivant. Car une chose est certaine: il ne s'écoulera pas six années avant que n’arrive le prochain album des Américains. Quelques chansons sont déjà en chantier, pour un disque qu’il promet –ou espère tout du moins– «bien plus joyeux». Une autre, testée pendant la tournée avec Joanna Newsom, pourrait apparaître «sur cet autre album, ou un autre, plus court», peut-être en solo.

«J’essaierai d’être un animal aussi correct que possible, et si vous me jetez un os avec assez de viande dessus, je serai peut-être même capable de vous lécher la main», concluait dans sa nouvelle un Fitzgerald presque misanthrope. En soignant ses propres fêlures et en trouvant une toute autre conclusion à sa propre expérience, Robin Pecknold a, lui, permis à son groupe de renaître plus ouvert et inspiré que jamais. «C’est probablement la plus grande leçon que j’aurai tirée de ces dernières années: je ne peux pas y arriver seul. Ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais. Personne ne le peut.»

1 — «Je n'ai besoin que de moi-même, et ce jusqu'à la fin» Retourner à l'article

2 — «La lumière a mis fin à la nuit, mais la chanson a survécu» Retourner à l'article

3 — «Mais tout sera, pour les miens et moi, tel que nous le déciderons, et la taille de la mêlée, elle ne peut pas être ignorée, ils n'y arriveront pas» Retourner à l'article

4 — «Comment tout a pu s'écrouler en une journée? Etions-nous à ce point sûrs de voir le soleil?» Retourner à l'article

 

François Pottier
François Pottier (18 articles)
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