Culture

Comment les accros aux séries m'ont dégoûté d'en regarder

Thomas Messias, mis à jour le 23.11.2017 à 9 h 29

Cela n'a rien à voir avec la qualité ou la quantité des programmes proposés, mais avec les nouveaux comportements de ceux et de celles qui ont fait de la série TV le carburant de leur existence sociale.

 Television | Anthony Easton via Flickr CC License by

Television | Anthony Easton via Flickr CC License by

En avril 2014, Serge Kaganski, critique aux Inrockuptibles, affirmait la nette supériorité du cinéma sur les séries. On a beaucoup raillé le schématisme de ce cri du cœur émanant d’un critique déstabilisé par l’émergence de nouveaux formats. Reste que sous la carapace réactionnaire du texte péremptoire de Kaganski, qui décrit le cinéma comme un art et la série comme un divertissement standardisé, on trouve les bribes d’une réflexion judicieuse sur la façon dont sont fabriquées les séries et, plus encore, la façon dont les gens les consomment.

Il faut se féliciter de l’avènement du format sériel. Narrativement, politiquement, il se passe quelque chose sur nos petits écrans. Les minorités semblent avoir gagné en visibilité grâce aux séries, qui ont permis à des tas de spectateurs et spectatrices de se pencher sur des thématiques importantes (les discriminations, la gentrification, le suicide des ados...) au gré d’œuvres exigeantes qui n’auraient sans doute pas rencontré le même succès si elles avaient été des longs métrages de cinéma. The Handmaid’s Tale, Atlanta, le double programme Cucumber / Banana Pas sûr que de tels films seraient restés longtemps à l’affiche. Que des univers aussi riches soient disponibles en quelques clics alors que les salles de cinéma sont souvent difficiles d’accès (en termes de budget ou de contraintes de déplacement) est bien entendu une bénédiction.

La politique des formats

Ce qu’il y a d’irritant dans cette montée en puissance qui ne devrait pas s’enrayer de sitôt, c’est plutôt la façon dont le public considère les séries, à commencer par sa façon de procéder à l’inverse de Serge Kaganski. Observez ce qui se produit autour de vous: parmi vos relations proches, combien pouvez-vous lister de personnes accros aux séries, et combien d’accros aux films? La balance penche forcément vers la première catégorie. De même, on ne compte plus les sériephages qui ne regardent pour ainsi dire aucun film, alors que la porosité est différentes chez les cinéphages, qui ont davantage tendance à aller piocher (au moins de temps à autres) du côté des séries.

En cette époque où tout le monde se plaint de ne pas avoir assez de temps pour mener ses projets à bien, à quel moment est-il devenu plus normal de démarrer le visionnage d’une petite série (13 fois 52 minutes, une broutille) que d’enchaîner deux ou trois films dans le même intervalle? Les cinéphiles et cinéphages dont je fais partie sont régulièrement victimes de railleries certes sans méchanceté, mais visant néanmoins à leur démontrer qu’il est totalement aberrant de vouloir regarder un film japonais de 4 heures (même si c’est un chef-d’œuvre) voire un film hongrois de 7 heures 30.

Binge watchers vs film nerds

 

Ado, on me reprochait de ne pas assez sortir de chez moi, d’être un film nerd qui vivait son existence par procuration. Aujourd’hui, ce sont au contraire celles et ceux qui ne pratiquent pas le binge watching de séries qui risquent de se sentir totalement hors du coup.

En fait, les séries créent un sentiment de liberté assez contradictoire. S’installer devant un film de plus de trois heures, c’est se contraindre à rester immobile dans son canapé pendant ce qui peut paraître une éternité. Il y a dans le format série quelque chose de plus grisant: en ayant la possibilité de dire oui ou non à l’épisode suivant toutes les 45 minutes, on a l’impression d’avoir le choix, d’avoir moins d’entraves. On pourra dire stop à tout moment en cas de coup de fil d’une copine qui veut aller boire un verre ou si le soleil pointe enfin le bout de son nez.

On pourra aussi regarder juste un petit épisode de plus, parce que trois quarts d’heure, ça n’est vraiment rien. Et puis un autre. Et encore un autre. À la fin, même après avoir netflixé and chillé pendant 6 heures consécutives, aucune culpabilité, puisqu’on a le sentiment de l’avoir choisi. En refusant de s’engager dès le départ à visionner consécutivement plusieurs heures de programme, les accros aux séries se placent dans un état d’asservissement inconscient.

Fomo

Mais voilà, le fait d’accumuler les heures de visionnage comme d’autres les heures de vol constitue désormais l’un des plus forts facteurs d’intégration sociale. Les séries sont devenues des badges que l’on arbore sur le revers de sa veste. Il semble moins important d’avoir visionné la saison 2 de Stranger Things que de le clamer à la machine à café ou sur les réseaux sociaux. D’ailleurs un bon gif suffit, sauf pour la catégorie de sériephages qui n’aiment rien tant qu’instagrammer leur écran d’ordinateur ou de télé afin de démontrer leur appartenance à la communauté des fans de telle ou telle série.

On navigue entre la collectionnite et la bonne vieille Fomo, cette peur panique de rater quelque chose d’important (cela s’applique aussi bien aux surboums qu’aux séries). Que se passerait-il si vous ne regardiez pas l’intégralité de cette nouvelle série dans les trois jours suivant sa mise à disposition? Il se pourrait que vous ratiez quelques blagues méta, que vous ne sachiez pas d’où proviennent les derniers gifs les plus partagés, et que les mèmes les plus en vue vous semblent totalement incompréhensibles.

Refuser de voir telle série événement ou de vous constituer un planning de visionnage serré, c’est risquer d’être hors du coup. Le summum de ce genre de comportement: les spécialistes du «j'ai détesté la saison 1 mais je regarde la saison 2 quand même, parce que c'est comme ça», que l'on peut traduire par «comme j'ai perdu 13 heures de ma vie, ça m'a donné envie d'en perdre 13 autres».

Cette course-là rend non seulement les gens insupportables, mais finit par créer un véritable dégoût chez celles et ceux qui ne cèdent pas à ce phénomène. C’est ainsi que récemment, je ne suis pas arrivé à regarder le retour de Twin Peaks, que Game of Thrones a fini par me donner des boutons bien avant que sa qualité ne baisse, et que j’ai commencé à avoir des nausées à chaque évocation de l’épisode «San Junipero» de la série Black Mirror.

Le spoiler, un art de vivre

Ne parlons même pas des spoilers. Avant, divulgâcher un épisode de série, c’était mal. Point final. Ensuite, c’est devenu une façon de dire «je l’ai vu plus vite que vous, et en plus j’en ai fait un gif».

Maintenant, c’est juste devenu un sport national, une façon comme une autre de faire savoir qu'on est à jour. Sans compter toutes ces personnes qui ne supportent pas qu'on débatte en public ou sur les réseaux sociaux du fond d'une série, parce qu'elles se sont arrêtées il y a trois ans à la saison 2 mais sait-on jamais elles pourraient un jour avoir envie de voir la fin. Pour ce qui touche au cinéma, les analyses sont pour l'heure encore épargnées par cette hystérie. Ce qui permet de prolonger le visionnage par de nombreuses lectures qui vont souvent bien au-delà de la seule recommandation.

Dès lors, comment ne pas rejoindre Serge Kaganski lorsqu’il décrit la série TV comme un «produit du capitalisme»: les épisodes sont ingérés puis immédiatement recrachés, sans respect pour le reste de l’audience ni pour les artistes qui ont tenté de délivrer le meilleur spectacle possible. À ce stade, le visionnage de série ressemble moins à une démarche culturelle qu'à de la pure consommation destinée à combler notre temps de cerveau humain disponible. Certaines séries passeront pourtant à la postérité et méritent clairement leur place au panthéon des œuvres de fiction, de Six Feet Under à Girls (si si).

Pour ma part, j’ai choisi l’option inverse: j’ai pour l’instant arrêté les séries, à quelques friandises près. En réalité, je ne suis actuellement que Broad City, dont les créatrices Ilana Glazer et Abbi Jacobson sont les artistes les plus drôles et les plus stimulantes du paysage audiovisuel actuel. À la fois snob, réactionnaire et libérateur, mon choix de restreindre drastiquement ma consommation de séries s'est fait progressivement et presque inconsciemment.

Basculer du côté de celles et ceux qui refusent de céder à ces phénomènes, c’est très bien aussi. Le New York Times appelle ça «joy of missing out» (appelons ça Jomo): ça donne le sentiment de regarder tel film ou tel épisode pour ce qu’ils sont réellement et non pour ce qu’ils représentent. Ce qui ne m’empêche pas de consigner scrupuleusement sur Vodkaster les films que je visionne et de donner mon petit avis péremptoire sur chacun d’entre eux. On n’est pas à une contradiction près.

 

Thomas Messias
Thomas Messias (138 articles)
Prof de maths et journaliste
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