Sciences

Voici la nouvelle, étrange et indépassable définition de la vie

Temps de lecture : 7 min

Le dernier et décoiffant ouvrage d’Antonio Damasio bouleverse notre compréhension du vivant, de l’esprit et des cultures. L’auteur les réunit dans une perception unique avec, comme clef de voûte, l’homéostasie. Aux antipodes du créationnisme.

Life | Tim Green via Flickr CC License by
Life | Tim Green via Flickr CC License by

Qu’est-ce que la vie? Deux Damasio, Alain et Antonio, pourraient nous aider à répondre à cette épineuse question. Il faut être vigilant, néanmoins, à ne pas les confondre. Le premier est un auteur français réputé de science-fiction. Le second est professeur de neurosciences, de neurologie, de psychologie et de philosophie à l’université de Californie du Sud. Toutefois, son dernier et bouleversant ouvrage –L’Ordre étrange des choses– n’est pas sans rappeler les vertiges des œuvres du premier: il traite de la vie depuis que cette dernière est sur la Terre, des sentiments qui l’animent et la fabrique des cultures qui lui est consubstantielle.

Pendant de nombreux siècles, l'explication de la vie tenait en un bien mystérieux «principe vital» d'inspiration divine. À partir du XVIIIe siècle, des tentatives de définition d'un point de vue un peu plus scientifique accompagnent la pratique de l’ouverture des cadavres. Pour Marie François Xavier Bichat (1771-1802), «la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort.» Claude Bernard (1813-1878) traduira: «La vie est l’ensemble des propriétés vitales qui résistent aux propriétés physiques.»

«En décentralisant la vie, en l’incarnant dans les tissus et en rattachant ses manifestations aux propriétés de ces mêmes tissus, Bichat les a, si l’on veut, placés sous la dépendance d’un principe encore métaphysique, mais moins élevé en dignité philosophique, et pouvant devenir une base scientifique plus accessible à l’esprit de recherche et de progrès, expliquait peu avant de mourir, Claude Bernard, dont on vient de rééditer La Définition de la vie. Bichat, en un mot, s’est trompé, comme les vitalistes, ses prédécesseurs, sur la théorie de la vie, mais il ne s’est pas trompé sur la méthode physiologique. C’est sa gloire de l’avoir fondée en plaçant dans les propriétés des tissus et des organes les causes immédiates des phénomènes de la vie.»

Vint ensuite l’excursion en biologie du physicien Erwin Schrödinger (1887-1961) et son célèbre Qu’est-ce que la vie?. Et aujourd'hui? Force est de constater que le formidable décryptage de l’ADN (le «livre de la vie») n’a étrangement rien donné. Si elle fait le bonheur de quelques beaux esprits se piquant de transhumanisme, cette formidable plongée réductionniste n’a pas permis de reconstituer le vivant à partir des fragments moléculaires de l’inerte. La vie artificielle, la biologie synthétique demeurent pour l’essentiel de l’autre côté du miroir. Le souffle du vitalisme, sa cause première, échappe encore et toujours aux biologistes. Tout au plus les biologistes-généticiens peuvent-ils, après avoir éliminé le pathologique transmissible, commencer à envisager, via un transhumanisme à très haut risque, d’améliorer l’humain normal existant.

Réévaluer «la perception des émotions»

C’est par une autre face qu’Antonio Damasio entreprend l’ascension. Loin du réductionnisme génétique désormais sans espoir, il élargit comme jamais ses focales sur le vivant: à la fois dans le temps et l’espace, dans les espèces et les savoirs.

«Au cœur de ce livre: une passion et une idée. Ma passion: les affects –le monde de nos émotions, de nos sentiments. Je l’explore depuis de nombreuses années. Pourquoi et comment exprimons-nous, ressentons-nous, utilisons-nous nos émotions pour bâtir notre Soi? Dans quelle mesure les sentiments peuvent-ils renforcer ou contrecarrer nos meilleures intentions? Quelles interactions entre le corps et le cerveau rendent possibles de telles fonctions, et dans quel but? Sur toutes ces questions, je souhaite faire part de nouveaux faits et de nouvelles interprétations», explique-t-il.

L’auteur pluridisciplinaire de cet ouvrage sans précédent souhaitait raconter une histoire sur la nature et le rôle des «sentiments» humains –entendre par là «perception des émotions». Puis, dans sa quête, il a fini par comprendre que nos représentations de l’esprit et de la culture n’étaient ni en phase ni réductibles à la réalité biologique.

«J’estime que les sentiments propulsent, évaluent, négocient nos activités et nos productions culturelles, et que leur rôle n’a pas été jusqu’ici reconnu à sa juste valeur. Les humains se sont distingués du reste du monde vivant en élaborant une incroyable collection d’objets, de pratiques et d’idées –collectivement nommées “cultures”. Cette collection renferme les arts, la philosophie, la morale et la religion, la justice, la gouvernance, les institutions économiques, la technologie et la science. Pourquoi ce processus a-t-il vu le jour –et quand?»

Nos comportements en société ne sont pas seulement le fruit de la complexité intelligente de notre système nerveux central. Ils ne sont, sur le fond, guère différents des comportements observés chez de simples bactéries présentes dès l’aube de la biosphère: l’ordre étrange des choses –une nouvelle, radicale et hautement dérangeante révolution copernicienne.

Culture et civilisation

L’originalité de l’unicité proposée par Antonio Damasio est qu’elle se fonde sur les mécanismes de la vie elle-même et, plus encore, sur les conditions de sa régulation. Un ensemble de phénomènes généralement désignés par un seul et même nom: «homéostasie».

Tous les élèves des cours de sciences naturelles ont entendu un jour parler de ce concept-phénomène qui voit tous les organismes maintenir autant que faire se peut leurs différentes constantes physiologiques à des valeurs qui ne s’écartent guère de leurs normales vitales.

Initialement définie par Claude Bernard, dans son Introduction à la médecine expérimentale (1865), l’homéostasie («action de se tenir debout») a vite dépassé la biologie pour gagner les sciences des systèmes, la sociologie, la politique ou la cybernétique. On la retrouva dernièrement dans les neurosciences, notamment sous la plume d’Antonio Damasio, dans la théorie spéculative de la conscience et du sentiment d'unité du soi.

«Les sentiments sont l’expression mentale de l’homéostasie, tandis que cette dernière, qui agit sous le couvert des sentiments, est la chaîne pratique qui relie les formes de vie primitives à l’extraordinaire alliance des corps et des systèmes nerveux. C’est cette alliance qui a donné naissance à nos esprits conscients et sensibles. Et ce sont eux qui, à leur tour, ont fait naître les caractéristiques les plus distinctives de l’humanité: la culture et la civilisation. Ce livre accorde une place centrale aux sentiments –mais ces derniers tirent leur puissance de l’homéostasie.»

Mettre au jour les relations entre les cultures, les sentiments et l’homéostasie n’est pas une entreprise anodine. C’est prendre le risque d’être critiqué par tous ceux qui, pour mille et une raisons, se refusent à quitter leur chapelle; et par ceux qui se refusent à accepter une lecture unique du vivant –à commencer par les radicaux du créationnisme. Il y a de l’humain dans les organismes unicellulaires les plus anciens –et la réciproque n’est pas fausse.

Le rôle de la génétique

Oser cette approche permet de démembrer les liens cultures-nature –et permet d’approfondir comme jamais la question de l’humanisation du processus culturel.

«Les sentiments et l’esprit créateur de culture ont tissé ensemble des liens au fil d’un long processus. Au cœur de ce processus, on trouve la sélection génétique, guidée par l’homéostasie. Les cultures, les sentiments, l’homéostasie et la génétique sont donc liés. Et la mise en évidence de ce lien vient contrecarrer une tendance croissante, qui consiste à séparer du processus vital les idées, les pratiques et les objets culturels», indique-t-il.

Cet Ordre étrange des choses lance un pont entre deux lectures contradictoires de l’élaboration des cultures et des comportements humains: des phénomènes culturels autonomes versus la conséquence de la sélection naturelle, par l’intermédiaire des gènes. Pour Antonio Damasio, rien n’impose ici de trancher. Le chercheur se refuse, d'ailleurs, à «réduire les phénomènes culturels à leurs origines biologiques, ou à expliquer l’ensemble du processus culturel au prisme de la science. La science ne peut à elle seule faire toute la lumière sur l’existence humaine».

Paradoxalement, cette nouvelle révolution copernicienne ne réduit en rien la spécificité de l’humanité. Bien au contraire.

«La dimension exceptionnelle de chacun d’entre nous provient de l’importance sans égal que nous accordons à la souffrance et à l’épanouissement –notamment dans le cadre de nos souvenirs et de nos incessantes représentations mentales et imaginations du futur», analyse-t-il.

«Réconcilier les contradictions»

Antonio Damasio nous offre la possibilité de voir certains des aspects de la création de l’esprit –«cet esprit qui pense, qui façonne des récits et définit du sens, qui se souvient du passé et qui imagine l’avenir». Il expose au grand jour et sur papier imprimé la mécanique des sentiments et de la conscience –«mécanique responsable des liens réciproques qui unissent l’esprit, sa vie propre et le monde extérieur».

«Les humains voulaient trouver le remède aux tourments de leur cœur; réconcilier les contradictions générées par la souffrance, la peur, la colère et la poursuite du bien-être. Ils se sont donc mis en quête de source d’émerveillement et de sensations fortes. Ils ont découvert la musique, la danse, la peinture et la littérature. Ils ont poursuivi leurs efforts en élaborant les tumultueuses épopées que sont les croyances religieuses, les questionnements philosophiques, la gouvernance politique –et bien d’autres inventions encore. C’est ainsi que notre esprit créateur de culture s’est perpétuellement adapté à la dramaturgie humaine, de la naissance jusqu’à la mort.»

Ouvrir, entamer et parcourir ce livre multidimensionnel et généalogique n’est pas une expérience anodine. On songe ici à une autopsie médicale et scientifique. Sauf que cette fois, le geste est définitivement tourné vers la vie.

Jean-Yves Nau Journaliste

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