France

L'embarrassante postérité de Georges Marchais

Philippe Boggio, mis à jour le 16.11.2017 à 16 h 14

Vingt ans jour pour jour après sa mort, l'héritage politique de Georges Marchais –secrétaire général du PCF entre 1972 et 1994– continue de laisser un goût amer aux communistes.

Georges Marchais au 28ème Congrès du PCF, le 26 janvier 1994 | Michel Gangne / AFP.

Georges Marchais au 28ème Congrès du PCF, le 26 janvier 1994 | Michel Gangne / AFP.

Le temps, en la circonstance, n’a rien fait à l’affaire, et Georges Marchais va probablement devoir passer son tour. Pas de réhabilitation en vue pour l’ancien secrétaire général du parti communiste français (PCF), disparu il y a juste vingt ans. Aucune voix ne se lève, en cet anniversaire, pour proposer d’adoucir un portrait posthume que la mort, le 16 novembre 1997, avait figé dans le soupçon de cécité dogmatique. 

Pendant son mandat (1972-1994), le premier communiste français avait été suspecté de retarder sans cesse le nécessaire éloignement du mouvement ouvrier national de l’ornière soviétique, au point de voir, à la fin, le parti malmené, presqu’emporté lui aussi, par la chute du Mur de Berlin, en 1989.

Sur le plan intérieur, après avoir favorisé le rapprochement, par le Programme commun de 1972, des composantes de la gauche, Georges Marchais avait assez inexplicablement provoqué la rupture de l’Union de la gauche, en 1977, ce qui faisait de lui l’un des tout premiers coupables présumés au tribunal du déclin –après le succès de l’expérience mitterrandienne– du PCF et, plus largement, du camp progressiste.

Une du quotidien Libération du 17 novembre 1997, jour de la mort de Georges Marchais | Via Twitter

Surface mémorielle lessivée

On en est toujours là. Hollande, Mélenchon, Macron, pour l’histoire la plus récente, composent une illustration assez curieuse de l’héritage de ces mésaventures lointaines. Aucun correctif n’est survenu dans sa biographie, depuis 1997, malgré l’ouverture des archives du PCF qu’il avait lui-même commencé à permettre. Aussi Georges Marchais demeure-t-il, à l’heure de la mise en bière historique, un dirigeant assez hermétique, difficile à suivre, à la ligne politique oscillante, mystérieux même pour les anciens responsables du bureau politique qu’il présidait ou pour «les oppositionnels» du parti, qu’il a désespérés.

«On a été si injuste à son égard», assurait un jour Robert Hue, son successeur. Peut-être. Mais de quelle manière?

On a souvent dit que les secrétaires généraux du parti communiste sont enterrés avec les cadavres des placards qu’ils ont vidés en s’en allant. C’est vrai pour Maurice Thorez et Waldeck Rochet, ses prédécesseurs directs, vrai pour lui aussi.

Surface mémorielle lessivée, en attendant que l’oubli fasse son œuvre. Mais à la différence des premiers, Georges Marchais est aussi celui qui a inauguré, avec un réel talent de cabot, l’ère du communisme médiatique.

Une impression physique

La France a adoré le regarder se quereller avec Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach, ses interlocuteurs de l’émission «Cartes sur table». Il a laissé de lui une impression physique –ce qui n’était pas encore l’usage, au tournant des années 1980– parmi les hommes d’appareil, contraints à l’effacement individuel. 

À sa mort, les témoins, les commentateurs, rappellent qu’il faisait rire les enfants par ses «scories» de langue et ses emportements feints, sur les plateaux. Toujours un peu peur, aussi, aux adultes, haute silhouette gesticulante, brutale, forçant sur le sarcasme et l’ouvriérisme de manières –L’Express, en 1980, évoquera sa «vulgarité satisfaite». «Un homme qu’on hésiterait à prendre en stop», complétera Alain Peyrefitte, ministre du général de Gaulle, qui n’a jamais dû, pour sa part, rendre un tel service.

«Il a compris que la lutte des classes passait par les studios», notera Alain Duhamel. De cette affirmation, la droite ne devait toujours retenir, à la disparition de Georges Marchais, que la référence à la lutte des classes. Et ses propres inquiétudes rétrospectives: «Ce fut une originalité française en Europe, parce que beaucoup de partis communistes ont entrepris de se remettre en cause […], ce qu’il n’a pas fait», commentera benoîtement Edouard Balladur. 

En fait, il y a vingt ans, la sortie de l’ex-premier secrétaire est accompagnée avec juste ce qu’il faut de soulagement pour ne pas paraître discourtois. Comme si, pour ses adversaires, le pire était de toute façon passé, idéologiquement parlant, après la décomposition du «bloc» soviétique. Comme si c’était encore une façon de rendre hommage au disparu que de le renvoyer à l’idéal bolchevique des fonds baptismaux et d’accepter qu’il fût le dernier dirigeant français d’un communisme d’origine prolétaire, intégré à un appareil international.

Georges Marchais ne se serait sans doute pas arrêté à l’ironie d’un tel éloge. Il aurait approuvé, pour s’être rangé, dès son approche des communistes et de la CGT, en 1947, dans l’élite ouvrière des métallos et plus particulièrement de la fédération communiste Seine-Sud. Le bastion de Maurice Thorez, au sud de la capitale, où «le fils du peuple devenu l’homme du Front Populaire», comme l’écrit l’historien Philippe Robrieux, l’archétype de la réussite prolétarienne, mesurait, même à la fin de sa vie, l’humeur du parti.

Passé allemand

L’épopée personnelle de Georges Marchais sur la voie royale du PCF connaît cependant un raté d’emblée, qui n’empêchera pas sa réussite d’apparatchik, mais demeurera comme une ombre et lui vaudra notamment les reproches définitifs des anciens résistants du parti.

Né à La Hoguette (Calvados), en 1920, d’un père ouvrier carrier et d’une mère issue de la classe moyenne, le jeune Marchais arrive à Paris juste avant la guerre. Il est déjà marié, et bientôt père d’une petite fille. Il essaie de se faire embaucher dans l’une des usines d’aviation de la ceinture parisienne, mais connaît plus souvent les périodes de chômage, au point de rentrer en Normandie faire des provisions de bouche, qu’il revend pour nourrir sa famille.

Quand les sociétés d’aviation, spécialisées dans la réparation des appareils de chasse utilisés pendant «la bataille d’Angleterre», décident de relocaliser la production en Allemagne, l’occupant propose aux métallos de suivre leurs ateliers outre-Rhin, prime à l’appui, se lançant même dans des campagnes publicitaires de recrutement.

On est en décembre 1942, et les lois contraignantes du Service du Travail Obligatoire (STO) ne s’appliqueront qu’en 1943. Georges Marchais assurera qu’il n’avait pas eu le choix de refuser. Ses détracteurs, qui lanceront des attaques contre ce passé mystérieux au début des années 1970 et encore en 1980, affirmeront qu’il est parti de son plein gré.

Officiellement, le jeune Georges revient en mai-juin 1943, et décide d’aller vivre clandestinement en Normandie avec sa famille, où il restera jusqu’à la fin de la guerre, sans toutefois songer à rejoindre la résistance. Mais ses opposants des années 1970 tenteront de prouver que selon toute vraisemblance, Georges Marchais n’a quitté l’Allemagne qu’en 1945 ou qu’en tout cas, il y séjournait toujours en 1944.

Les preuves, les témoignages manquent autant à l’accusation qu’à la défense. Beaucoup de documents ont disparu. Sans doute, les Soviétiques les ont-il possédés, ce qui, selon certains «rénovateurs» du PCF hostiles à direction de Georges Marchais devenu secrétaire général, pourrait expliquer le soutien assez constant de celui-ci au grand «parti frère». 

Futur «dauphin»

Pour le début de l’histoire édifiante de Georges Marchais au PCF, ce séjour allemand, demeuré inconnu, est sans conséquence. Le jeune métallo travaille désormais au grand jour, et toujours dans la mécanique aérienne. Comme il se découvre de l’ambition, il se dirige naturellement vers l’influence la plus importante de la ceinture urbaine et de son environnement professionnel. Il adhère à la CGT et au PC. Il en est un militant actif, énergique, impatient même.

Il est vite repéré par l’entourage de Thorez et de sa compagne, Jeannette Vermeersch. Dès lors, la bonne santé des «orthodoxes» ou «staliniens» que Thorez rallie au bureau politique, peut aussi se mesurer, pour des observateurs attentifs, à l’accumulation des promotions dont bénéficie Georges Marchais et l’entière satisfaction qu’il donne, à chaque étape.

En 1964, décès de Maurice Thorez. Lui succède Waldeck Rochet, plus libéral, qui passe pour avoir moins combattu que son prédécesseur le rapport secret de Nikita Khrouchtchev, plus conscient aussi de la nécessaire ouverture du parti sur la société française. Mais dans sa besace de secrétaire général, un collaborateur nommé Marchais, pressenti pour le rôle futur du «dauphin». Celui-ci paraît coller étroitement à l’époque interne du parti; il apparaît indispensable pour les anciens et les nouveaux dirigeants, fidèle à la nouvelle «ligne» moscovite –dite de «glaciation»– après la disparition de Khrouchtchev, ou plus indépendant, quand il semble approuver les tentatives de libéralisation encore timides de Waldeck Rochet.

Marchais n°1, le conservateur

Secrétaire à l’organisation, il se voit confier le dossier de l’Union des étudiants communistes (UEC), foyer contestataire de «la ligne». Ces «eurocommunistes» vont montrer leur inclination pour le communisme italien, en rupture d’obéissance à Moscou. Georges Marchais provoque assez de désaccords, en interne, pour que l’appareil procède à des exclusions. Ainsi, celle d’Alain Krivine, le fondateur de la Ligue Communiste. Ces «Italiens», Marchais va ensuite les retrouver occupés à organiser la révolte de Mai 68 et à réaliser dans les amphis enfumés leur jonction avec des anars, façon Daniel Cohn-Bendit. Cet «anarchiste allemand», écrira Marchais dans L’Humanité, provoquant les critiques de nombreux militants communistes. 

L’histoire des contestations contemporaines retiendra que Georges Marchais est l’un des premiers responsables du divorce entre une partie de la jeunesse, de beaucoup d’intellectuels aussi, et le parti. Désaveu aggravé sur le champ par l’approbation, après hésitations, de l’intervention du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, en 1968.

Marchais n°2, le modéré

Quatre ans plus tard, en 1972, devenu secrétaire général après la mort de Waldeck Rochet –sur l’insistance des conservateurs du parti et des Soviétiques–, c’est lui qui conduit les négociations, entamées sous son prédécesseur, avec le nouveau parti socialiste de François Mitterrand. Sous l’instance de Waldeck Rochet, conscient que les militants de gauche appellent de leurs vœux une démarche unitaire, avec l’ambition de gouverner.

Bien sûr, le PCF espère encore distancer «les socio-démocrates», dont l’influence grandit en France. Les communistes entendent tenir bon sur des exigences sociales radicales. Mais il s’agit là d’un refus d’obéissance à l’égard de Moscou, qui après avoir préféré de Gaulle à toute candidature de gauche, souhaiterait conserver au pouvoir, en France, une droite «impérialiste» que seul le peuple en marche pourra un jour renverser. 

Marchais n°3, le conservateur (le retour)

PS et PCF se sont bien trouvés. Lors de la présidentielle de 1974, les communistes ont soutenu Mitterrand, retrouvant un peu du lustre électoral que la dernière décade leur avait perdre. Aux municipales de 1977, le PC accroche même 1.500 mairies.

Les communistes sont devenus plus fréquentables. C’est pourtant Georges Marchais qui, tournant casaque, à la surprise même du Comité central, annonce ensuite la rupture du Programme commun. Officiellement, il ne s’agissait que d’«actualiser» l’accord de 1972. En fait, entre temps, le PCF s’est à nouveau rapproché de Moscou. Un autre vent souffle sur le bureau politique. PCF-girouette, entend-on.

Marchais réclame un programme de nationalisation des entreprises et des banques plus contraignant. Mitterrand refuse, estimant qu’il ne veut pas «faire peur aux électeurs modérés». Pendant deux mois de négociations orageuses, Marchais tempête. Mitterrand lui reproche cette «escalade verbale», que son interlocuteur va même promener sur les plateaux de télévision. À nouveau, le PCF dénonce «les socio-démocrates», «socio-traîtres» vendus à la droite. 

Socialistes et communistes vont séparément à la bataille des législatives de 1978, promises à la gauche, selon les sondages. Échec du camp progressiste. Et une tuile plus lourde encore pour le PCF, qui décroche de sa moyenne des 20% aux différents scrutins depuis le début de la Ve République.

La mauvaise nouvelle ne désarme pas Georges Marchais et son bureau politique. Le parti se lance seul pour la présidentielle de 1981, son secrétaire général se présentant en candidat des ouvriers. Marchais critique même plus fort Mitterrand que les candidats de la droite. «La bande des trois», lance-t-il. Bon prince, Coluche, qui va se présenter aussi, fait entrer Marchais dans la ronde: «La bande des quatre».

Fidèle désormais à la consigne secrète, et jusqu’ici jamais confirmée, visant à favoriser une victoire de la droite, le PCF fait voter certains militants en faveur de Giscard. En vain. Mitterrand l’emporte, avec le soutien, offert de mauvaise grâce, du PCF au second tour.

Exite le PCF

Vingt ans après la mort de Georges Marchais, l’interrogation vaut toujours. Pourquoi un tel sabordage? Pour stagner à 15% des voix? «Je me suis trompé, confiera, moqueur, le nouveau président de la République à un communiste, je vous voyais à 18%. Je n’avais pas imaginé que Marchais vous ferait tomber si bas».

Le pire est encore à venir: aux législatives suivantes, le PCF passe de 86 à 44 députés. Plus aucun élu parisien. Il y aura bien des ministres communistes au gouvernement, mais le PCF, cette fois, passera sous les fourches caudines.  

L’erreur de Georges Marchais renvoie, en fait, à un drame qui zèbre l’ensemble de «la contre-société communiste». Les ouvriers du dogme originel ne sont plus l’avant-garde sociale. L’heure est définitivement à la classe moyenne, qui s’étend et qui ira désormais, électoralement, de la droite modérée à la gauche sociale-démocrate, en fonction de ses intérêts pratiques. Exit le PCF. Mai 68 était un signe annonciateur. Avant ce printemps-là, des communistes à l’UEC, certes trop «oppositionnels» pour le bureau politique des années 1960, avaient eux aussi prévenu. «Marchais avait pris le parti à 22%, dira un militant, amer. Il l’a laissé à moins de 10%». Un autre: «Il n’a rien compris des changements du pays».

Ensuite? Ensuite, le parti godille entre les pôles idéologiques à petits coups de pagaie, sans audace: ni sur l’intervention de l’Armée rouge en Afghanistan, avalisée après avoir été condamnée en 1979, ni, évidemment, sur la Perestroïka moscovite.

Bien des raidissements n’ont plus de sens. Peur de déplaire? Mais à qui? Georges Marchais apparaît moins à la télévision. Sauf pendant la valse des fins de régimes totalitaires, dans les pays de l’Est. Il apparaît, mais c’est plutôt pour se faire moquer. Pour se faire entendre qu’il a longtemps passé ses vacances en Roumanie, sans trouver à critiquer les conditions sociales qui y étaient faites. Pour se justifier d’avoir côtoyé, depuis le congrès mondial des partis communistes en 1969, tant de dictateurs.

Trop longues années entre 1980-1994, date de son remplacement par Robert Hue. Le PCF, qui mise traditionnellement sur les pertes de mémoire et le bon usage du temps qui passe, retient ses impatiences. L’avenir des communistes français s’annonce plus libéral. Les rénovateurs vont avoir la main. Robert Hue s’en chargera. Mais on ne peut pas demander à Georges Marchais d’avoir, en fin de mandat, les initiatives qu’il n’a pas eu à son arrivée. Alors, le PCF attend, sans trop de querelles. De toute façon, l’ensemble communiste paraît maintenant bien groupusculaire, et ses querelles ne s’entendraient plus.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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