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Quelles excuses attendons-nous d'un harceleur ou d'un agresseur?

Temps de lecture : 10 min

Aucune des célébrités mises en cause depuis l'affaire Weinstein n'a semblé en mesure de dignement s'excuser. Mais est-ce seulement possible?

Kevin Spacey : Theo Wargo / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP II Louis C.K. : AL BELLO / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP II Harvey Weinstein : Frederick M. Brown / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Kevin Spacey : Theo Wargo / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP II Louis C.K. : AL BELLO / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP II Harvey Weinstein : Frederick M. Brown / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Lorsque l’humoriste américain Louis C.K. a publié sa réponse aux accusations selon lesquelles il se serait masturbé devant plusieurs femmes, à première vue sa déclaration semblait claudiquer dans le peloton de tête des «moins mauvaises» excuses parmi un bon paquet de justifications exécrables. Elle n'associait pas homosexualité et pédophilie. Ce n’était pas un imbroglio à la Weinstein d’excuses, de plaisanteries, de vantardise et de visions optimistes de futurs cheminements personnels. Contrairement aux défenses brandies par Bill O’Reilly ou Bill Cosby, elle n’essayait pas de salir les victimes de C.K. ou de réfuter leurs témoignages.

«Il n’y a rien dans tout cela que je me pardonne, a écrit l’humoriste. Et je dois concilier ça avec ce que je suis. Ce qui n’est rien comparé à la tâche que j’ai imposée (à ces femmes).»

De prime abord, les excuses de C.K. ont des accents d’introspection, de sincérité et de contrition. La star de la série Louie reconnaît qu’il n’a pas seulement exploité l’emprise qu’il exerçait sur les femmes qu’il visait mais aussi son statut dans leur communauté commune. Son pouvoir «les empêchait de partager ce qu’elles avaient vécu… et provoquait des problèmes lorsqu’elles essayaient parce que les gens qui m’admiraient ne voulaient pas l’entendre», observe-t-il. Il a l’air sincèrement peiné lorsqu’il évoque ce qu’il aurait voulu avoir fait à la place («réagir à leur admiration à mon égard en en étant un bon exemple pour elles en tant qu’homme et les conseiller en tant qu’humoriste»). «Je peux à peine appréhender l’ampleur des souffrances que j’ai causées» admet C.K., qui semble capituler devant un chapelet intérieur torturé de reproches auto-infligés.

Demander le consentement < l'obtenir

Mais lorsqu’on creuse un peu la réflexion, ces phrases pleines de regrets se révèlent profondément problématiques. Pour commencer, elles auraient dû arriver plus tôt. Comme le souligne Emily Nussbaum, pendant des années C.K. a esquivé les rumeurs selon lesquelles il s’était exhibé sur les plateaux; il a laissé les femmes qui s’aventuraient parfois à raconter ces histoires passer pour des menteuses. Et il ne se collète pas avec toutes les implications qu’entraîne son comportement (et son silence): comment il a dégradé l’idée que l’expression des voix féminines pouvait mettre un terme aux agressions, comment il a normalisé toute une culture d’impunité et a rendu la vie plus difficile à des aspirants humoristes qu’il ne rencontrera jamais.

Il laisse entendre également que solliciter un consentement –«Je n’ai jamais montré ma bite à une femme sans lui demander la permission avant»– et l’obtenir, c’est la même chose. L’article du New York Times n'atteste pas non plus la revendication selon laquelle C.K. demandait toujours l’autorisation avant d’ouvrir sa braguette. Et puis il y a cette fixette bizarre qu’entretient l’acteur pour la vénération qu’il inspire. «Le pouvoir que j’avais sur ces femmes était dû au fait qu’elles m’admiraient», écrit-il, en faisant allusion pour la première fois (sur quatre) à sa capacité à impressionner autant les stars que les starlettes de l’humour.

«Je sollicite leur pardon»

Il n’est pas facile d’imaginer quels mots dans la bouche d’un harceleur défroqué pourraient sembler légitimement satisfaisants. Pourtant, au beau milieu d’une vague apparemment interminable de révélations de harcèlements sexuels, tout un chapelet d’hommes tombés en disgrâce se sont mis en avant ces dernières semaines pour se flageller à grand renfort de déclarations publiques. Weinstein a participé au rituel. Tout comme Ben Affleck. Et Jason Momoa. Peut-être ces accusés accèdent-ils à des exigences morales, peut-être à des exigences juridiques (Weinstein en particulier semblait vouloir que sa déclaration transmette une sorte de regret vague et nébuleux, comme si ajouter foi à des témoignages individuels l’exposait à des poursuites). Mais à quoi une expression plus parfaite de leurs remords pourrait-elle ressembler? Quel sens cela a-t-il de qualifier des excuses pour harcèlement sexuel de «bonnes» ou «mauvaises»?

Au minimum, de «bonnes» excuses transmettent idéalement deux messages: que le coupable comprend—il appréhende toute la portée de ses actes et comment il a blessé des gens –et qu’il est sincère– c’est-à-dire qu’il ne dit pas juste des trucs dont il espère qu’ils feront disparaître les conséquences de ses actes. Quand le New York Times a mis Leon Wieseltier, l’ancien rédacteur en chef du magazine New Republic, face à son terrifiant passif de harcèlement sexuel, l’homme de 65 ans a répondu par e-mail:

«Pour mes offenses commises contre certaines de mes collègues dans le passé, je présente mes excuses émues et je sollicite leur pardon. Les femmes avec qui je travaille sont intelligentes et ce sont des personnes bien. Savoir que j’ai pu les faire se sentir avilies et insultées me fait honte. Je leur garantis que je mettrai cette prise de conscience à profit.»

Ces paroles semblent à la fois contrites et respectueuses des formes étant donné qu’elles remplissent toutes les bonnes cases: je respecte mes collègues, je me sens piteux, je vais mieux faire. «Offenses» est un terme glissant tant il est vague. «Certaines de mes collègues» tend à le disculper subtilement (c’est tout son entourage professionnel qu’il a déçu). La dernière phrase suppose que les victimes de Wieseltier sont particulièrement investies dans son cheminement personnel.

Le problème de la sincérité

Pourtant, le court e-mail de Wieseltier (me) semble vraiment sincère. Il est fort possible que le rédacteur en chef se sente «ému» en se rendant compte de la façon dont ses débuts-de-citation flirts fin-de-citation sont interprétés par les femmes les moins bien installées dans son environnement professionnel. Ce qui ne lui arrive pas au cerveau, c’est que le mal qu’il a fait est plus grave que d’avoir causé chez «certaines» de ses collègues «dans le passé» de «se sentir avilies et insultées». Si elles ont ressenti ça, c’est parce qu’il les avilissait et les insultait de façon active, et par conséquent qu’il perpétuait une structure de pouvoir pourrie qui affectait et continue d’affecter un secteur tout entier.

C.K., en revanche, semble tout à fait le «comprendre». C’est ce qu’il rapporte dans son rapport point par point: il a abusé de la vulnérabilité des femmes devant qui il s’est exhibé, il a tiré parti de son statut éminent à New York et à Hollywood, compromis les gens impliqués dans tous les projets qui sont en train de capoter désormais et blessé ses amis et sa famille. Ce qui n’est juste pas très clair, étant donné le moment choisi par l’acteur et le floutage stratégique du mécanisme du consentement dans sa déclaration, c’est sa «sincérité» –le fait qu’il éprouve autant de remords que ce qu’il affirme.

Ce problème, celui de la sincérité, est intrinsèque au genre de l’excuse. Comment ne pas lire un texte conçu pour afficher un changement de sentiment vis-à-vis de son attitude comme une tentative creuse de réhabilitation? Celui qui s’excuse y dit littéralement qu’il aimerait ne pas avoir fait les choses qu’il a choisi de faire dans le passé. Il annonce qu’il est un homme nouveau, comme par le truchement d’une conversion spirituelle. Et en mettant de la distance entre l’homme qu’il était et celui qu’il est devenu, il nous presse implicitement d’entrer en relation avec la version améliorée de lui-même, ce qui signifie de nous détourner de ses méfaits antérieurs. Les excuses, en principe, sont faites pour reconnaître nos erreurs, mais en pratique elles peuvent nous permettre de les renier.

Distanciation

La déclaration du journaliste Mark Halperin, accusé le mois dernier de harcèlement et d’agressions sexuelles lorsqu’il travaillait pour ABC News dans les années 1990 et 2000, en est une magnifique illustration. Halperin s’excuse pour ses «actes passés», il raconte avoir consulté pour gérer «les problèmes personnels et les attitudes qui m’ont poussé à me conduire de façon si inappropriée», et il écrit: «Ceux qui ont travaillé avec moi ces dix dernières années savent que ma conduite dans mes emplois ultérieurs au TIME, à Bloomberg, NBC News et Showtime, n’a pas été comme à ABC.» Sa priorité est d’expliquer à quel point il a évolué. Et même en concédant que «je ne pourrai jamais en faire assez pour réparer les torts que j’ai causés», il étouffe très efficacement les abus auxquels il s’est adonné et laisse les tourments qu’il «a causés» prendre la poussière dans un passé révolu qui n’a plus rien à voir avec le présent.

Cette technique de distanciation est également valable avec C.K., bien que d’une façon légèrement différente. En tant qu’artiste, Louis C.K. a exploité pendant des dizaines d’années le filon du pathétique dégoût de lui-même. Il a transformé un tempérament enclin aux confessions honteuses en millions de dollars et en émission télévisée à grand succès. Willa Paskin, dans Slate.com, avance que «C.K. a occupé une place unique dans le firmament culturel parce que contrairement à toute ces autres brutes décérébrées, il semblait avoir réfléchi très profondément à la question de la brutalité».

À chaque instant, il joue sur deux niveaux à la fois. Son truc, c’est de dire qu’il est un gars immonde. Et ce truc —en mettant simultanément en scène ses fautes et son désir de s’amender— lui permet de laisser entendre qu’il possède, au fond, des strates de décence secrètes, même si, par humilité, il prétend ne pas les voir. Les excuses de C.K. font aujourd’hui exactement ce que son art a toujours fait: elles l’absolvent de sa toxicité en mettant en avant son hyperconscience de la chose.

Exhibition

Aussi irrationnel que cela paraisse, je n’arrive pas à me débarrasser de l’idée que les révélations qui entourent cet homme servent obscurément son dessein. Elles composent une sorte de vertigineuse musique à programme sur le thème de l’exhibition. L’acte originel: montrer son pénis. Puis vient la représentation publique de cet acte dans ses comédies et ses films. L’humiliation supplémentaire de «s’être fait prendre». Le strip-tease humiliant des excuses. À quel moment la gratification d’avoir dévoilé ses faiblesses s’arrête-t-elle pour céder la place à la vraie repentance? Est-ce que cette complaisante déclaration –«J'ai fait du mal à ma famille et à mes amis, à mes enfants et à leur mère»– n’est pas simplement une éventration autoérotique de la part d’un expert en l’art de mettre sa propre honte en scène?

Encore une fois, des excuses parfaitement pures, cela n’existe pas. Il y a toujours un fond d’intérêt personnel –qu’il soit professionnel, financier, émotionnel ou spirituel. Peut-être la question est-elle de savoir si ceux et celles qui les écoutent sont prêtes à renouer des liens rompus, à permettre à celui qui s’excuse d’essayer de devenir quelqu’un de meilleur. Accepteront-elles sa contrition, lui donneront-elles une seconde chance?

Des livres entiers ont été écrits sur ce dilemme. Mais la vérité c’est qu’une fois qu’on se met à vraiment réfléchir aux conditions sous lesquelles les paroles d’un homme révèlent ou déclenchent une profonde transformation, nous ne sommes plus en train de parler d’excuses; nous parlons de confessions. La déclaration de C.K., tout particulièrement, s’inscrit dans la tradition de Saint Augustin et de Jean-Jacques Rousseau, deux hommes qui ont peut-être pris un plaisir inconvenant à faire l’inventaire de leurs transgressions érotiques. Dans ses Confessions, Rousseau se rappelle avoir «cherch[é] des allées sombres, des réduits cachés, où je pusse m’exposer de loin aux personnes du sexe dans l’état où j’aurais voulu être auprès d’elles». Le même passage en appelle à la clémence du lecteur en condamnant «l’agitation» de l’auteur et ses «plus extravagantes manœuvres».

Pas d'idéal

On pourrait qualifier ce genre d’autocitations sexuelles de «masturbatoires» (pour continuer de filer la métaphore, pour la plupart de ceux qui se confessent le paradis est au bout du chemin). Les mémoires de Rousseau ont contribué à définir une lignée d’œuvres profondément intéressées par la question de savoir si les pêcheurs peuvent trouver la rédemption et beaucoup moins par la guérison de ceux et celles qui en ont été victimes au passage. Plus on entend des hommes puissants, auteurs d’agressions sexuelles, tenter de revenir dans nos bonnes grâces, plus la persistance du genre se fait tristement sentir en 2017.

Il est sans doute vrai qu’à la question: «Existe-t-il des excuses idéales pour un homme accusé de harcèlement sexuel?», la bonne réponse est un simple non. Aucune demande de pardon –même lorsqu’elle se fait passer pour un aveu sans aucune contrepartie– ne peut être bien reçue si nous ne sommes pas prêts à pardonner. Mais pour Louis C.K., le célèbre barde de ses propres immondes comportements, il y a une meilleure option à des lieues de l’abjecte confession qu’il a proposée.

Il aurait pu diffuser une déclaration simple et courte qui n’aurait pas tenté d’expliquer ou de justifier son comportement. Il aurait pu garder ses processus mentaux «malade[s]… hypnotiquement mauvais» pour lui. Mais ce qui aurait été le plus utile, cela aurait été que lui, et tous les autres d’ailleurs, répudient la fiction de leur soi-disant inconscience des choses: celle selon laquelle l’idée de se masturber devant des semi-inconnues encore vêtues de leur manteau pourrait être, sait-on comment, raisonnablement interprétée comme acceptable. Il aurait pu confirmer qu’il a harcelé des femmes, qu’il est désolé, et qu’il l’a fait alors qu’il savait pertinemment, à l’époque, que c’était mal.

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