Culture

Le cri et le sourire éclatants du «Coureur», ce chef-d'œuvre trop méconnu

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 16.11.2017 à 18 h 25

Centré sur un garçon bouillonnant d’énergie malgré une vie très dure, le film d’Amir Naderi ressort en salle cette semaine. L'occasion de (re)découvrir un hymne extraordinaire à la vitalité, et aux puissances du cinéma pour l’exalter.

C’est un enfant qui crie. Sur une plage déserte, devant une mer vide hormis les fantômes d’énormes pétroliers au loin.

Une plage? Le mot évoque des vacances. Mais dans ce monde-là les vacances n’existent pas. Au bord de la mer, des enfants triment pour survivre. Amiro, une dizaine d’année, ne survit pas. Il vit.


Il crie de colère et de joie, de solitude et d’enthousiasme. Il appelle et défie. Littéralement, il crie de vie. Et ce film, le neuvième du plus grand cinéaste iranien avec Abbas Kiarostami, est un pur cri de vie. Le Coureur, distribué à présent, en copie restaurée, date de 1985. Il est toujours vif, toujours aussi jeune.

Le désir et la rage

C’est un enfant qui court. Il court pour échapper à des dangers. Il court pour obtenir une position avantageuse. Il court pour gagner une compétition avec ses copains. Il court pour s’approcher plus vite de cet avion qui le fascine, pour rivaliser avec ce train qu’il ne prendra pas. Il court de joie, il court de vie.

Amiro ramasse des bouteilles vides, cire les chaussures des touristes et des notables, fait le chiffonnier dans les décharges. Il habite l’épave d’un cargo. Il est plein de désirs et de rage, intraitable sur l’injustice, passionné de mécanique, fou de désir d’apprendre. Il ressemble à ce que fut celui qui a fait ce film, Amir Naderi.

Naderi a grandi là, orphelin, enfant des rues du grand port international d’Abadan, dans les années 1950.

Son film se passe dans un monde qui n’existe pas, puisqu’il est tourné au présent dans l’Iran des années 1980 mais avec des bateaux européens et américains, avec des musiques de Nat King Cole et du Pepsi comme trente ans plus tôt.

Nulle trace apparente de la révolution islamique, ni de la guerre contre l’Irak qui faisait rage au moment du tournage –révolution et guerre auxquelles le cinéastes a consacré par ailleurs deux documentaires exceptionnels, La Recherche et La Recherche 2.

Une autre réalité

Le Coureur se passe dans un monde dont la réalité excède un cadre historique ou géographique précis. La vérité de ce monde-là est celle de l’énergie vitale, de l’enfance tendue vers l’avenir, de la dureté des conditions matérielles – il existe donc bel et bien.

Amir Naderi a été comme ce gamin, lui aussi a adoré les trains et les avions, s’est extasié devant les immenses navires, a rêvé de monter à bord.  Et plus que tout il a adoré le cinéma. Si cet aspect est à peine mentionné par le personnage principal, il éclate littéralement dans la mise en scène.

Le Coureur est un hymne lyrique à l’énergie vitale. Et Le Coureur  est un hymne lyrique aux puissances du cinéma. Et c’est le même hymne, c’est la traduction en lumières et en mouvements, en sons et en rythmes, en récits et en émotions de cette énergie même.

Amiro est un gosse qui se bat, qui subit des injustices et des violences, dans un monde dur. Mais c’est un enfant avec un énorme sourire. Le film aussi.

PS: Heureuse nouvelle. D’avril à juin 2018, le Centre Pompidou programmera l’intégrale des films de cet immense réalisateur, qui a tourné 18 longs métrages, en Iran, aux États-Unis, au Japon et en Italie. La sortie du Coureur en est le plus appétissant signe... avant-coureur qu'on puisse rêver.

Le Coureur (1985)

d'Amir Naderi,

avec Majid Niroumand.

Durée: 1h34.

Sortie: 15 novembre 2017

Séances

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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