Monde

Une star du football à la présidence du Liberia?

Colin Freeman, traduit par Adélaïde Blot, mis à jour le 16.11.2017 à 17 h 28

L’ancien attaquant de l’AC Milan George Weah est adulé en Afrique de l’Ouest, où la population est obsédée par le football. Mais réussira-t-il à convaincre les Libériens qu’il est capable d’assumer la fonction suprême?

Des supporters de George Weah brandissent son portrait, à Monrovia au Liberia, le 13 octobre 2017. | Cristina Aldehuela / AFP

Des supporters de George Weah brandissent son portrait, à Monrovia au Liberia, le 13 octobre 2017. | Cristina Aldehuela / AFP

GBATALA, Liberia – Depuis toujours, football et politique vont de pair au Bong County Athletic and Social-Intellectual Center de Gbatala, un village au cœur de la forêt tropicale du Liberia. Dans ce café au nom pompeux, les riverains se retrouvent presque tous les soirs pour regarder les matchs de la Premier League anglaise et refaire le monde.

Mais alors que les Libériens s’apprêtent à voter pour départager les deux candidats à la présidence encore en lice, sport et politique sont plus liés que jamais. L’un d’entre eux, l’ancien international du ballon rond George Weah, qui a évolué à Monaco, au Paris Saint-Germain et à l’AC Milan, est bien parti pour remplacer Ellen Johnson Sirleaf, la toute première femme chef d’État d’Afrique, qui se retire après deux mandats.

Deux campagnes présidentielles infructueuses

Le mois dernier, Weah est arrivé en tête du premier tour de l’élection avec 38,4% des voix, devant Joseph Boakai, le vice-président de Sirleaf qui a recueilli 28,8% des suffrages. Le deuxième tour de l’élection, qui était prévu pour le 7 novembre, a été reporté sine die par la Cour suprême du pays, qui a ordonné à la commission électorale de statuer sur les plaintes pour fraude déposées par le candidat arrivé troisième lors du premier tour.

Si et quand le second tour aura lieu, le petit pays d’Afrique de l’Ouest aura, une fois encore, la possibilité de marquer l’histoire politique en devenant le premier pays du monde à élire un ancien footballeur à la présidence.

«Je vais voter pour Weah», explique James Youtee Mac, 33 ans, le responsable du café qui, comme nombre de ses clients, vénère déjà Weah pour avoir mis le football libérien sur le devant de la scène. «Après 12 ans de présidence de Sirleaf, on a envie de voir ce que quelqu’un d’autre peut faire.»

George Weah, 51 ans, qui avait déjà mené deux campagnes présidentielles infructueuses après avoir raccroché les crampons en 2003, est loin d’être la première star du sport à se présenter à une élection.

L’ancien joueur de cricket Imran Khan siège à l’Assemblée nationale du Pakistan, tandis que les boxeurs Vitali Klitschko et Manny Pacquiao sont respectivement élus en Ukraine et aux Philippines. L’ancien champion du monde d’échecs Garry Kasparov a, quant à lui, mené une brève campagne présidentielle avant de quitter la Russie pour New York, où il vit en exil depuis 2013. À ce jour, cependant, aucune star du sport ne s’est autant approchée du but que George Weah.

«Fierté de l'Afrique»

Surnommé «King George» par ses adorateurs dans une région où le football est une véritable religion, Weah est né dans le bidonville de Clara Town, à Monrovia. Pendant sa jeunesse, il a joué dans des clubs locaux pour 10 dollars le match avant de devenir l’un des premiers jeunes footballeurs africains à attirer l’attention des chasseurs de talents européens. Après avoir signé à l’AS Monaco pour seulement 12.000 livres [13.400 euros] en 1988, il devient, en 1995, le tout premier Africain à recevoir le prix du Meilleur footballeur de l'année FIFA.

Le talent footballistique de George Weah ne suffit pas à expliquer l’engouement politique qu’il suscite. Alors même qu’il menait la grande vie de jeune footballeur, possédant plusieurs Porsche et une maison dans un quartier résidentiel de Floride, il n’a jamais oublié son pays d’origine, qui sombrait dans la guerre civile.

En 1997, à l’apogée de sa carrière sportive, il est devenu ambassadeur de bonne volonté de l’UNICEF, un titre qu’il a utilisé pour promouvoir la formation professionnelle pour les anciens enfants soldats. Il a également apporté un large soutien financier aux bourses d’études et programmes de formation pour jeunes footballeurs du Liberia et a entraîné l’équipe nationale sous la présidence de Charles Taylor, qui a dirigé le pays de 1997 à 2003, avant d’être reconnu coupable et condamné pour crimes de guerre.

Pour la génération qui a grandi pendant la guerre civile, George Weah était l’un des seuls Libériens célèbres pour autre chose que les meurtres, les amputations ou le cannibalisme. «À l’époque, dans le monde, on ne savait rien du Liberia si ce n’est qu’il était en pleine guerre civile», explique Veronica Torborh, 25 ans, une supportrice de Weah qui a passé son enfance comme réfugiée en Côte d’Ivoire. «Mais on connaissait Weah, comme footballeur et comme humanitaire.»

Inspiré par un meeting en Afrique du Sud dans le milieu des années 1990, pendant lequel Nelson Mandela l’a décrit comme la «fierté de l’Afrique», George Weah a créé son propre parti politique, le Congress for Democratic Change, en 2005. Cette même année, il s’est incliné de peu face à Sirleaf. En 2011, il a enregistré une nouvelle défaite, cette fois-ci dans la course à la vice-présidence.

Un manque d'éducation préjudiciable

Depuis le début de sa carrière politique, le talon d’Achille de Weah est son manque d’éducation, qui l’a handicapé lors de ses deux précédentes candidatures. S’ils admirent son ascension sociale fulgurante et sa générosité, de nombreux Libériens doutent de la capacité de l’ex-footballeur à assurer la fonction présidentielle.

George Weah, qui a abandonné l’école avant le baccalauréat, a été vivement critiqué lorsque la Commission fédérale du commerce américaine a révélé que la Parkwood University, dont le candidat se targuait d’avoir un diplôme de management du sport sur son site Internet de campagne en 2005, était en fait un moulin à faux diplômes.

À son actuel poste de sénateur du Comté de Montserrado, qui comprend Monrovia, le moins que l’on puisse dire c’est que Weah n’a pas brillé. Depuis qu’il a pris ses fonctions en 2015, il a enregistré l’un des plus faibles taux de présence du Sénat et n’a presque pas pris la parole.

«Il n’y a qu’au Liberia que quelqu’un comme M. Weah peut se présenter à l’élection présidentielle», estime Benoni Urey, fondateur du réseau de téléphonie mobile libérien Lonestar Cell MTN, qui affrontait Weah lors du premier tour de l’élection. «Avec tout le respect que je lui dois, il n’a pas les capacités intellectuelles, ni même une maîtrise suffisante de l’anglais pour accéder à la fonction suprême. S’il est élu, comment s’adressera-t-il à la communauté internationale, à l’UE ou encore à la CÉDÉAO [Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest]?»

Toutefois, depuis sa dernière défaite dans les urnes en 2011, George Weah a travaillé dur pour acquérir une stature d’homme d’État crédible, comme l’explique Alex Vines, expert du Liberia à la Chatham House de Londres. «Il a considérablement gagné en maturité et semble mieux préparé pour la présidence s’il l’emporte cette fois-ci». Un diplomate occidental, qui a requis l’anonymat, abonde dans son sens: «Weah n’est pas aussi ignorant que l’on veut le faire croire. Il n’en reste pas moins que beaucoup se demandent s’il est suffisamment intelligent et expérimenté pour être chef d’État, si bien que sa réussite dépendra de l’équipe dont il s’entourera.»

Des liens troubles avec l'ancien président, condamné pour crimes contre l'humanité

La capacité à constituer une bonne équipe est précisément ce sur quoi l’ancien attaquant estime avoir une longueur d’avance par rapport à ses concurrents. Pourtant, nombreux sont ceux qui ont émis des réserves sur son choix de Jewel Howard Taylor, l’ex-femme de Charles Taylor, comme colistière. Les adversaires du candidat voient dans ce choix une tentative cynique de ratisser les voix des partisans inconditionnels de l’ex-président dans son ancien fief du nord et du centre du pays, où Howard Taylor a été élue sénatrice.

Un porte-parole de Weah, qui a demandé à ne pas être nommé, conteste cette vision des choses: «Jewel Howard Taylor a été choisie parce qu’elle représente la stabilité et jouit d’une grande popularité personnelle. Elle ne se présente pas comme l’ex-femme de Charles Taylor.»

Des questions subsistent quant aux liens entre la campagne de George Weah et l’ancien seigneur de guerre, qui purge actuellement une peine de 50 ans de prison pour crimes de guerre dans une prison britannique.

Pendant des mois, le candidat à la présidentielle libérienne a été assailli de questions sur un appel téléphonique qu’il aurait reçu de Charles Taylor en janvier dernier. Weah affirme qu’on lui a tendu le téléphone par surprise alors qu’il participait à un événement mondain et qu’il ne savait pas qui était au bout du fil. Quoi qu’il en soit, les détracteurs de l’ancien footballeur vont jusqu’à dénoncer un complot, affirmant que l’ex-président mène le bal depuis sa cellule.

Ces allégations sont renforcées par l’impression que le cerveau du binôme est Howard Taylor, titulaire d’un diplôme en droit et économie de l’Université du Liberia et vue par beaucoup comme une sénatrice avisée. Ainsi, si le ticket Weah-Howard Taylor remporte l’élection, la nouvelle administration devra sans aucun doute prouver que ce n’est pas la colistière du président qui dirige le Liberia en sous-main.

Se posera également la question de la capacité du Liberia à conserver son statut de protégé des donateurs internationaux, qui lui versent environ 750 millions de dollars [635 millions d’euros] chaque année depuis la fin de la guerre civile. Ancienne économiste de la Banque mondiale diplômée d’Harvard, Ellen Johnson Sirleaf a gouverné de manière suffisamment efficace pour obtenir un allègement important de la dette de son pays. Il n’est pas certain que les donateurs se montreront aussi indulgents à l’égard du Liberia si la cour de King George inclut l’ex-femme de Taylor, en particulier si c’est elle qui tient les rênes du pouvoir.

 

Colin Freeman
Colin Freeman (1 article)
Journaliste et correspondant à l'étranger
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