Culture

L'Italie éliminée du Mondial, c’est moins de solidarité, moins de fraternité et… moins d’argent

Pierre Rondeau, mis à jour le 15.11.2017 à 16 h 49

Les effets de cette absence historique commencent déjà à se faire ressentir.

Gianluigi Buffon, après l'élimination face à la Suède I Marco BERTORELLO / AFP

Gianluigi Buffon, après l'élimination face à la Suède I Marco BERTORELLO / AFP

Voilà c’est fait. La mythique Squadra Azzurra, quatre fois championne, ne participera pas à la Coupe du monde 2018, en Russie. Une première depuis 1958. Ne pas jouer un Mondial est économiquement et socialement terrible, surtout pour une nation qui avait l’habitude d'y participer, tous les quatre ans. Le gardien Gianluigi Buffon, au soir de l’élimination face aux Suédois, en avait parfaitement conscience.

«Je suis désolé, désolé, désolé. Pas pour moi mais pour tout le football, parce que nous avons échoué et même d’un point de vue social, ça peut être vraiment important»déclara-t-il en pleurs.

Une célébration de la fraternité

 

Cette compétition est la plus suivie de la planète, avec les Jeux olympiques d’été. En 2014, lors de la dernière édition, la finale Argentine-Allemagne avait été regardée par 1,7 milliard de téléspectateurs et 3,2 milliards de personnes avaient déclaré avoir vu au moins quelques minutes de la rencontre.

Au-delà de ces chiffres vertigineux, dans chaque pays participant, c’est toujours un événement de fête et de fraternité, de soutien du vivre-ensemble et de cohésion sociale. Nous l’avons vu en France, lors de l’Euro 2016, et encore plus en 1998, au moment de la Coupe du monde. Lorsque notre sélection joue, nous devenons pour beaucoup supporters. Nous oublions nos différences, nos peurs et nos craintes et nous nous tournons derrière notre pays.

Cette fièvre, le peuple italien ne la connaîtra pas en juin prochain. Il suivra d’autres sélections à la télévision et ne pourra pas vibrer sur des buts de Ciro Immobile ou de Manolo Gabbiadini. Cette absence va créer un vide dans leurs esprits et aura très certainement des conséquences sociales et sociétales fâcheuses.

Dans son livre Traitres à la Nation?, Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, le sociologue Stéphane Beaud présentait cette compétition, cet événement majeur dans l’histoire du foot, comme «la boussole fraternelle de tout un pays»:

«Une Mondial fait sortir les gens de chez eux, les fait se concentrer, s’unir, s’écharper, se protéger, se lier. Il n’y a pas d’objet plus fraternel et socialisateur qu’un match de Coupe du monde. Tout le pays se retrouve derrière son équipe et cette dernière devient, de fait, le réceptacle de toutes les tensions et toutes les attentions. […] Son rôle devient essentiel, elle se retrouve à la charge d’une certaine pacification sociale. [...] On en demande finalement trop aux footballeurs.»

Un risque économique

 

Mais les conséquences ne s’arrêtent pas là. La fédération italienne risque d’y laisser beaucoup de plumes. Une qualification à un Mondial, c’est automatiquement 8 millions de dollars reversés par la Fifa à chaque sélection. C’est autant d’argent pour le développement du football national, pour le soutien au sport amateur, à la formation et à la jeunesse. C’est une rente de situation pour de nombreuses années et un moyen de financer les générations de demain, de se maintenir au haut-niveau footballistique.

À cela se rajoutent les primes de performance. À chaque Mondial, l’organisateur reverse 1 million de dollars par victoire en phase de poules, 5 millions de dollars pour une qualification en quart de finale, 6 millions pour les demis, 5 millions pour le finaliste et 10 pour le vainqueur finale. Au total, le lauréat peut espérer bénéficier d’un pécule de 35 millions de dollars minimum.

L’Italie n’espérait peut-être pas remporter la compétition mais au moins faire bonne figure. Au-delà du cadre sportif, la Coupe du monde aurait pu apporter une visibilité certaine à la sélection et notamment à son équipementier Puma. Ce dernier, qui avait prolongé son contrat avec la fédération italienne jusqu’en 2019, pour une valeur comprise entre 30 et 40 millions d’euros par an, doit voir d’un très mauvais œil l’élimination de la Squadra.

Pour y faire face, régulièrement les marques font signer des clauses exceptionnelles. Nike, par exemple, qui est lié avec l’équipe de France pour 42,6 millions d’euros par an, avait fait ratifier un accord de remboursement en cas de non-qualification des Bleus à une grande compétition.

Ce risque est donc encouru par la fédération italienne de football, qui a enregistré, en 2015, un déficit de 10 millions d’euros. Cela pourrait renforcer son déséquilibre comptable et l’empêcher de se projeter dans l’avenir. Moins d’argent, c’est moins de marge de manœuvre pour envisager une nouvelle politique sportive et une remise à plat de son développement.

Un effet médiatique désastreux

 

Pour les internationaux italiens, et leurs clubs indirectement, cette non-qualification aura aussi des conséquences regrettables. C’est ce que je mettais en avant dans un article pour Sofoot.

«Participer à une Coupe du monde pourrait permettre aux joueurs de renégocier leur contrat en mettant en avant cette ligne de CV. Le prestige de la participation incite le joueur à exiger une revalorisation, de même que le club propriétaire pourrait revendre plus cher son joueur qui a participé au Mondial, afin de réaliser une plus-value.»

Quand on joue un Mondial, on est vu par des milliards de téléspectateurs, on améliore sa renommé et sa notoriété et on fait croître sa valeur marchande. Sans cela, c’est une majoration en moins pour les joueurs et pour leurs clubs propriétaires.

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Dans tous les cas, cette situation s’annonce catastrophique. Et c’est pareil pour les médias, qui ne profiteront pas de l’effet de mode d’une Coupe du monde. Les droits TV, détenus en partie par la RAI, ont coûté plus de 60 millions d’euros et auraient dû être rentabilisés grâce aux recettes publicitaires. Seulement, sans l’acteur principal, c’est une compétition beaucoup moins suivie et des annonceurs beaucoup moins présents. À titre de comparaison, en France, lorsque les Bleus jouent un match de Coupe du monde, les tarifs publicitaires se négocient à 300.000 euros les trente secondes contre moitié moins quand c’est une autre équipe. La télévision italienne devrait ainsi pâtir énormément de cette situation.

D’ailleurs, La Gazetta dello Sport, principal quotidien sportif transalpin, a déjà connu ces répercussions. Sitôt l’équipe italienne éliminée, son cours à la bourse de Milan s’est effondré de 8,6% en une seule journée. «Le fait que l'Italie ne participe pas au Mondial est une nouvelle négative pour le secteur des médias» alors que cet événement «attire d'importants investissements publicitaires», ont souligné les analystes d'Equita.

Au final, pas d’Italie à la Coupe du monde, c’est moins de solidarité, moins de fraternité, moins d’argent, moins de financement et une tristesse collective énorme. Mais ça, les Italiens ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (30 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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