Monde

Comment la «Reine des ragots» Liz Smith a fait de Donald Trump une star

Repéré par Léa Polverini, mis à jour le 15.11.2017 à 16 h 17

Repéré sur Chicago Tribune

Le président américain doit d'abord son statut d'icône aux tabloïds des années 1970-1980.

Unes du New York Post

Unes du New York Post

La grande affaire des tabloïds, c'est le storytelling. Une fictionnalisation outrancière des faits comme des personnes, qui les projette soudain sur le devant de la scène, les arrachant à leur banalité crasse. La face bouffie, la mèche rebelle et la bouche grand ouverte, Trump offrait déjà ses traits les plus saillants au talent des caricaturistes dans les années 1970.

Il n'en fallait pas plus à Liz Smith pour saisir l'aubaine, et trouver dans le jeune entrepreneur trop pétulant un excellent personnage de fiction, et un accélérateur de carrière. La chroniqueuse, décédée ce dimanche à l'âge de 94 ans, officiait dans les rubriques à potins de la presse américaine, du New York Daily News au Cosmopolitan en passant par The Washington Post, Newsday et autres shows télévisés.

Dès 1976 –l'année même où Rupert Murdoch achetait le New York Post et en infléchissait la ligne éditoriale sur le modèle des tabloïds britanniques–, elle commençait à écrire ses chroniques quotidiennes sur les célébrités de New York, gagnant peu à peu le titre de «Grand Dame of Dish», que l'on pourrait traduire par «Reine des ragots».

«Le roi de l'hyperbole»

 

Entre l'ambition du jeune Trump de se tailler un nom dans les gratte-ciel américains et celle de Smith de faire les pleines pages des actualités mondaines, il y eut comme la rencontre d'un acteur et de son producteur. Le magnat de l'immobilier avait jusque-là été guidé par l'avocat Roy Cohn, qui avait largement soutenu dans les années 1950 la «chasse aux rouges» de McCarthy en faisant appel aux services du célèbre échotier de l'époque, Walter Winchell.

Reproduisant la recette, il s'agissait de cultiver la machinerie à ragots et d'apparaître aux bons endroits aux bons moments, si possible entouré de ses modèles ou d'autres célébrités. «Trump était le roi de l'hyperbole et il possédait juste la touche nécessaire de vulgarité à la Elvis pour se faire aimer par l'homme du peuple», écrivait Smith en 2000 dans ses mémoires Natural Blonde, dans lesquelles elle consacrait un chapitre à l'ascension du futur président des États-Unis : «The Towering Trumps».

«Quand nous voulions nous adresser particulièrement aux immigrants, ces immigrants récents qui étaient les lecteurs du Daily News, ils voulaient toujours en savoir davantage sur Donald Trump, ajoutera le chroniqueur George Rush. Il personnifiait à leurs yeux le rêve américain. L'étalage de richesse excessif ne représente pas une mauvaise chose aux yeux de beaucoup de gens à New York.»

«Une remarquable histoire sur rien du tout»

 

Se rapprochant du couple Trump (Donald et Ivana à l'époque), Liz Smith partage leur jet privé, leurs fêtes d'anniversaire et leurs clichés dans la presse: un mélange de vie pseudo-privée et d'image de marque qui s'inscrit en plein dans le bouillonnement de la presse people de l'époque, engagée dans une guerre médiatique intestine pour vendre la meilleure mascotte.

C'est surtout lors du divorce avec Ivana Trump, en 1989, que l'affaire prend un tour plus spectaculaire. Des rumeurs sur une relation entre la mannequin Marla Maples et un «magnat des affaires» non identifié arrivent dans les pages du New York Post. Alors que Peter Kalikow, propriétaire du Post et ami de Donald Trump, laisse mourir le scoop, Liz Smith passe à l'offensive. Ivana Trump finit par la recevoir afin de lui raconter la séparation, rehaussée de moult détails propres à émouvoir curieux et cancaniers.

Pendant des mois, Smith n'écrit plus que sur les Trump et fait commerce de révélations-fictions:

«C'était une remarquable histoire sur rien du tout. Mais cela m'a rendue mondialement connue», déclarera-t-elle.

The Daily News et The Post jouent à la surenchère, le premier exhibant pendant douze jours consécutifs des épisodes de l'affaire Trump sur sa première page, quand le second lui consacre huit gros titres à la Une. C'est la consécration. L'avènement de Donald Trump, c'est, aussi, l'histoire d'une bataille de tabloïds: celle d'un parvenu par l'image qui continuera à se jouer de son image dans les médias jusqu'à accéder, quelques années plus tard, à la Maison-Blanche.

 

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