Monde

«Promise Me, Dad», le livre anti-Trump qui ne cite pas une seule fois son nom

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 16.11.2017 à 11 h 06

En livrant le récit d'une année de vice-présidence et de l'agonie de son fils, Joe Biden accroît les regrets de ses soutiens quant à sa non-candidature en 2016... tout en se positionnant comme un possible candidat anti-Trump en 2020.

Joe Biden, le 13 novembre 2017 à New York. CRAIG BARRITT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Joe Biden, le 13 novembre 2017 à New York. CRAIG BARRITT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

L'un des clichés les plus éculés de la politique est celui du dirigeant battu ou éclaboussé par un scandale qui se met en retrait pour «passer plus de temps avec sa famille». Pour Joe Biden, c'est l'inverse: si l'ancien vice-président des États-Unis se présente à la présidence en 2020, ça sera pour s'occuper davantage de sa famille. C'est du moins le message qui court en filigrane de son nouveau livre, Promise Me, Dad. A Year of Hope, Hardship, and Purpose, paru cette semaine.

L'ouvrage entrecroise trois récits sur un an, de novembre 2014 à octobre 2015: son quotidien de vice-président de Barack Obama, ses hésitations à se lancer dans la bataille de la primaire démocrate face à Hillary Clinton et surtout l'agonie et la mort de son fils aîné Beau, terrassé à 46 ans, le 30 mai 2015, par une tumeur au cerveau. Élu deux fois procureur général du Delaware, vu comme un possible gouverneur de l'État, ce dernier était, écrit son père, «un Joe Biden 2.0. Il avait gardé le meilleur de moi, sans tous mes défauts ou faiblesses. [...] J'étais vraiment certain que Beau pourrait se présenter à la présidence un jour et [...] qu'il pourrait gagner».

L'histoire familiale de Joe Biden a toujours fait partie de son histoire politique. En décembre 1972, alors qu'il venait tout juste d'être élu sénateur du Delaware, sa première épouse et sa benjamine avaient été tuées dans un accident de voiture où ses deux fils Beau et Hunter avaient été blessés. La mort de Beau Biden, elle aussi, est devenue un événement politique. En août 2015, la chroniqueuse du New York Times Maureen Dowd, une anti-Clinton de longue date, publiait un article intitulé «Joe Biden 2016: que ferait Beau?», où elle révélait que le fils du vice-président, réalisant qu'il était condamné, «avait tenté d'arracher à son père la promesse d'une candidature en expliquant que la Maison-Blanche ne devait pas retourner dans le giron des Clinton et que le pays bénéficierait davantage des valeurs des Biden». L'article se concluait ainsi: «Joe Biden sait ce que veut Beau. Maintenant, il lui reste juste à décider si c'est ce qu'il est.»

Un récit que confirme aujourd'hui Biden, qui s'insurge au passage que ses adversaires politiques aient fait circuler dans la presse le bruit que c'est lui qui avait fait fuiter l'information. Il écrit avoir, lors d'un week-end dans le Massachusetts fin 2014, exprimé à demi-mot sa crainte du poids qu'aurait une campagne présidentielle sur une famille touchée par la maladie:

«“Papa, tu as tout compris de travers”, a dit Beau quand nous nous sommes installés dans la cuisine. “Tu dois être candidat. Je veux que tu le sois.” Hunter a opiné: “Nous voulons que tu te présentes.”»

L'homme qui voulait «déjouer le temps»

Au début du livre, Biden avoue qu'il aurait aimé, à un moment, avoir le pouvoir de «déjouer le temps» pour en accorder davantage à son fils. Sans doute voudrait-il aujourd'hui pouvoir le faire revenir en arrière pour remporter l'investiture démocrate face à Clinton, cette candidate qui n'enthousiasmait personne (pas même elle, qui «ne manifestait pas beaucoup de joie à l'idée de se présenter»), puis la présidence face à son adversaire républicain. Il a reconnu récemment chez Oprah Winfrey qu'il regrettait ne pas être président et expliqué qu'il ne «fermait pas la porte» à une candidature en 2020.

Certains le voient comme un possible candidat apaisant après quatre années d'un président brutal et clivant, mais les arguments en sa défaveur s'accumulent aussi: trop vieux (78 ans en janvier 2021), déjà candidat à deux reprises (la première fois en... 1987), à Washington depuis trop longtemps, trop gaffeur, trop défenseur d'un consensus bipartisan... Autant d'arguments qu'il tente de retourner dans son livre pour se présenter, de manière plus ou moins explicite, comme un candidat séduisant.

Son refus initial d'accepter la proposition d'Obama de faire partie du «ticket» démocrate en 2008, c'est la preuve qu'il est capable, après avoir refusé l'obstacle, de sauter le pas s'il pense pouvoir être utile. (Il raconte que sa mère nonagénaire lui a alors lancé: «Laisse-moi te dire les choses franchement, mon chéri. Le premier Afro-Américain à avoir une chance d'être élu président a besoin de ton aide pour gagner, et tu lui dis non»). Quand il se sert de son éloge funèbre de deux policiers, un latino et un asiatique, assassinés à New York fin 2014, pour critiquer «les démagogues des deux camps» sur la question des violences policières et affirmer son refus d'une Amérique fracturée par la question raciale, il est difficile de ne pas penser à l'occupant du Bureau ovale.

Quand il vante l'implication des États-Unis dans l'Otan et raconte avoir asséné en 2011 à Vladimir Poutine «M. le Premier ministre, je vous regarde dans les yeux et je ne pense pas que vous ayez une âme» (référence à une formule célèbre de George W. Bush), le contraste avec l'actuelle bromance entre la Maison-Blanche et le Kremlin est évident. Quand il explique que ses conseillers pensaient que le rétablissement des classes moyennes touchées par la crise serait le grand thème de la campagne de 2016, et l'«authenticité» du candidat un critère majeur pour le porter, on comprend qu'il pense qu'il était capable de battre, dans les États de la Rust Belt, un adversaire milliardaire membre de la jet-set new-yorkaise...

«Passer dix ans à tenter de changer le pays et le monde pour le meilleur»

Biden raconte qu'Obama lui a demandé en janvier 2015 ce qu'il voulait faire du reste de sa vie, et lui avoir répondu en substance ceci:

«J'avais deux choix. Je pouvais profiter d'une bonne dizaine d'années avec ma famille, contribuer à la mettre en sûreté financièrement et passer plus de temps avec elle. Ou je pouvais passer dix ans à tenter de changer le pays et le monde pour le meilleur. “Si le second objectif est à portée de main”, lui ai-je répondu, “je crois que c'est à lui que je veux consacrer le reste de ma vie.”»

Il explique aujourd'hui, près de trois ans après, vouloir faire la même réponse, mais avec «une autre voix dans [la] tête, à la fois apaisante et insistante», celle de son fils aîné. Une possible candidature vue comme une affaire de famille, donc, et aussi comme le rêve d'une Amérique où Démocrates et Républicains pourraient s'asseoir à la même table pour dialoguer. Le livre s'ouvre d'ailleurs sur le récit du dernier Thanskgiving qu'il a passé avec Beau, et paraît quelques jours avant cette grande fête de famille symbolique de la république américaine. Cette fête qui, nous enseigne justement une récente étude, a été durement affectée en 2016 par la brutalité de la campagne électorale entre Clinton et son opposant.

Je dis «son opposant» comme j'ai écrit auparavant «son adversaire républicain», «un président brutal et clivant» ou «l'actuel occupant de la Maison-Blanche», et ce n'est pas un hasard: en 260 pages, Joe Biden n'écrit pas une seule fois le nom de Donald Trump (oups, perdu). Celui-là même dont il juge aujourd'hui dans les médias qu'il ne sait pas comment fonctionne le gouvernement ou dont il a déploré le silence «assourdissant» au moment de condamner l'attentat suprémaciste de Charlottesville.

Certes, le récit couvre une période où ce dernier n'était pas encore au premier plan de la politique américaine, mais il est difficile de ne pas voir ce procédé comme délibéré: racontant un déjeuner avec Obama le 16 juin 2015, lors duquel ce dernier lui avait une nouvelle fois demandé s'il comptait être candidat, Biden aurait pu aisément pointer la coïncidence avec la déclaration de candidature de Trump le même jour... L'avenir dira quel sens il faudra donner à ce mépris éclatant et où il faudra ranger Promise Me, Dad: au rayon des uchronies (imaginez une Amérique dont le 45e président s'appelle Joseph Robinette Biden Jr.) ou à celui de la présidentielle 2020.

Ce texte est paru dans notre newsletter hebdomadaire consacrée à la crise de la démocratie. Pour vous abonner, c'est ici. Pour la lire en entier: 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte