Culture

Internet n'a décidément rien compris au «Thug Life» de 2Pac

Brice Miclet, mis à jour le 22.11.2017 à 16 h 15

Depuis 2014, un mème pullule sur la toile. Sur la musique de Dr. Dre et Snoop Dog, l'expression «Thug Life», popularisée par 2Pac, apparaît après une réplique qui tue ou un geste courageux. Pourtant, on est bien loin de la signification originelle du terme.

thuglife | Angela via Flickr CC License by

thuglife | Angela via Flickr CC License by

Le 13 juin 2014, un youtubeur du doux nom de Lolonym postait une vidéo d'un jeune garçon s'attelant à la critique d'un pistolet en plastique. Un pitch absurde, pour une vidéo qui l'est tout autant. Avec un côté gangster, le protagoniste charge et décharge l'engin, en prononçant cette phrase: «I don't know what it's called... [il tire, puis recharge] Maybe, it's called “Fuck You”.» («Je ne sais pas comment ça s'appelle. Peut-être va te faire voir.»)

Lolonym y va alors de son petit montage. L'image s'arrête, puis le morceau «Nuthin' But A 'G' Thang», hymne du gangsta rap californien de Dr. Dre et Snoop Dogg, sorti en 1992, retentit, accompagné d'un zoom sur la trombine du garçon. Au coin de l'image apparaît l'expression «Thug Life», avec une balle à la place du «i». C'est le premier mème de la sorte recensé par le site knowyourmeme.com, début d'une déferlante qui aura ses variantes, ses détournements.

Un code de l'honneur

 

L'expression «Thug Life» est à jamais associée au rappeur 2Pac. C'est le nom de son groupe fondé en 1993 avec Big Syke, Macadoshis, Rated R et Mopreme, qui ne sortira qu'un seul album en 1994, Thug Life: Volume 1.

Un second disque aurait pu sortir en parallèle de l'immense carrière solo du rappeur, mais celui-ci est assassiné le 7 septembre 1996. Cependant, «Thug Life» reste dans les esprits. Symbolisant pour beaucoup le mode de vie gangsta, la loi de la rue, le mot d'ordre s'imprime sur les T-shirts, les posters, les plaques d'immatriculation de voitures américaines ou à même la peau, quand des fans décident de se faire tatouer ces huit lettres (ce qu'avait d'ailleurs fait 2Pac, sur l'abdomen).

Pas étonnant alors de voir que ce mème s'accompagne régulièrement de lunettes de soleil et d'un gros joint qui, grâce à un montage sommaire, viennent s'ajouter sur le visage des personnes voire des animaux tournés en dérision.

D'ailleurs, de dérision, il n'est pas toujours question. Souvent, la répartie verbale (-«You can't tie your shoes? -I can't tie my shoes but I can fuck you, bitch!» // -«Tu ne sais pas faire tes lacets? -Je ne sais pas comment faire mes lacets mais je sais comment te baiser, salope!»), la dextérité, ou simplement l'attitude viennent motiver l'utilisation du mème «Thug Life». Jusqu'à ce que l'on oublie totalement le sens que 2Pac lui avait donné.

Dans son livre 2Pac, Me Against The World, le journaliste Maxime Delcourt explique que «Thug Life n'est pas une apologie de la barbarie, mais une volonté d'élever l'âme». Il s'agit en fait de l'acronyme de «The Hate U Give Little Infants Fucks Everyone», soit «La haine que vous transmettez aux enfants détruit tout le monde».

Pour le rappeur lettré:

«Thug ne se réfère pas aux criminels, mais aux pauvres. C'est celui qui n'avait rien mais a réussi et a franchi tous les obstacles. C'est loin de la définition du dictionnaire. Pour moi, “Thug”, c'est la fierté, ce n'est pas le fait d'être hors-la-loi. Un thug ne vole pas, c'est un mec qui n'a rien. Même s'il n'a rien, aucun foyer, il garde la tête haute. Il bombe le torse, il est fier. C'est un mec fort.»

Plus important encore, il s'agit d'un code de l'honneur que le rappeur avait rédigé avec d'anciens membres des Black Panthers –les liens entre 2Pac et ce mouvement politique de défense des droits des Noirs sont forts, sa mère, Afeni Shakur, en était, tout comme son parrain, Elmer Pratt–, sorte de pattern moral pour les criminels se déclinant en vingt-six points qu'a traduit le site Adramatic.com.

Une mémoire sélective

 

Comme l'explique Maxime Delcourt dans son livre, après une série de démêlés judiciaires qui l'ont mené un temps en prison, 2Pac voit loin. Il organise une soirée de lancement sous forme de concert le 18 juin 1994, prévoit de récolter de l'argent pour installer des maisons de quartier dans les ghettos, part presque en campagne pour exposer son projet, rassemble une vingtaine de personnes dans l'organisation, pensant son mouvement comme un moyen crédible d'endiguer la violence et la drogue dans les coins les plus défavorisés des grandes agglomérations américaines. C'est du sérieux. Il a, localement, des résultats.

«Les gangs peuvent être positifs, explique-t-il. Il leur suffit d'être organisés, d'arrêter de s’autodétruire et de devenir constructifs. Ce sont des gangs qui ont construit ce pays et ce sont toujours des gangs qui le dirigent. Les Républicains, les Démocrates, la police, le FBI, la CIA, tous des gangs. Les gardiens de prison également. […] Puisqu'on assure dans les gangs, qu'on soit arnaqueur, braqueur, voyou, on doit pouvoir empêcher les viols, la violence, les fusillades dans nos quartiers si on le veut.»

Si Internet, via le mème né en 2014, n'a rien compris au «Thug Life» de 2Pac, c'est pour plusieurs raisons. La première, c'est que la complexité du rappeur peut se résumer en une dualité simpliste, mais parlante: il y a le rappeur intellectuel, boulimique de bouquins, impliqué, et l'imagerie gangsta véhiculée par une bonne partie du rap West Coast, et rap en général, de l'époque. Malheureusement, trop souvent, c'est la seconde face du personnage qui domine.

La deuxième, c'est que le mot «thug» renvoie bel et bien au lexique gangsta. Il définissait, originellement, les membres d'une organisation criminelle indienne, des brigands, sorte de bandits de grand chemin, et ce depuis le XIVe siècle. Il désignera, plus tard, de manière peu respectueuse de l'histoire, les gangsters des ghettos américains. Enfin, la troisième est cette balle à la place du «i», qui achève de considérer l'expression comme une référence à un monde forcément violent. C'est d'ailleurs avec cette particularité que 2Pac s'était tatoué l'expression sur le corps.

«I'll kill your dog»

 

Si l'on remonte encore plus loin que le 13 juin 2014, au-delà de la vidéo posté sur Youtube par Lolonym, on remarque que ce mème n'est pas uniquement né du détournement de l'expression «Thug Life». Déjà, en 2013, une vidéo reprenait les dires d'un homme lâchant une punchline bien sentie, mais polémique, reprenant le concept: «The foolishness of that comment is so deep, I could only ascribe it to higher education. You have to have gone to college to say something that stupid.» L'image s'arrête, se grise, et on retrouve le même zoom, accompagné cette fois du titre «Where The Hood At» de DMX. Pas encore de mention à «Thug Life» à répertorier, mais le concept est bien là.

Ca, c'est pour le précurseur. Mais la première vidéo à populariser le principe est baptisée «I'll kill your dog». Elle est composée d'un extrait d'une autre vidéo, assez surréaliste, réalisée à destination des enfants, très datée années 1990, et expliquant les «pièges à éviter» lorsqu'une personne adulte les sollicite. En gros, comment éviter qu'une grande personne ne profite d'une manière ou d'une autre de la crédulité dont font preuve les gens de votre âge. À 1mn45, un grand costaud s'adresse à un bambin en lui disant : «If you tell anybody about our little secret, I'll kill your dog.» Rien que ça.

L'absurdité du dialogue n'a pas échappé à Internet. L'extrait est isolé, détourné via le même principe, avec DMX en fond sonore. Belle preuve du mélange des genres, une nouvelle version de ce détournement existe aussi avec les lunettes de soleil et le joint dans la bouche du bonhomme costaud.

Mais les détournements à base de «Thug Life» et dotés de «Nuthin' But A 'G' Thang» (ou plus généralement d'un morceau G-Funk) sont bel et bien ceux qui pullulent le plus sur les réseaux. Achevant, malheureusement, de tronquer le sens premier de «Thug Life» et le combat de 2Pac pour des ghettos plus responsables et une vraie prise en charge des populations les plus défavorisées d'Amérique.

Brice Miclet
Brice Miclet (40 articles)
Journaliste
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