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«Je me sens vraiment inférieure à toutes ces personnes qui ont Bac+5!»

Lucile Bellan, mis à jour le 14.11.2017 à 15 h 08

Cette semaine, Lucile conseille Isabelle, une mère au foyer qui se sent inférieure à son mari et aux collègues de celui-ci.

oung Mother Sewing | par Mary Cassatt via Wikimédia CC License by

oung Mother Sewing | par Mary Cassatt via Wikimédia CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Je me présente. J’ai 53 ans, mariée il y a vingt ans mais en couple avec mon mari depuis trente, 3 enfants étudiants, travaillant à temps partiel seule à la maison pour la société de mon mari.

En fait, je suis entourée de personnes intelligentes, qui ont l’air épanouies alors que je me sens inférieure à elles car je n’ai pas fait d’études –je n’ai jamais avoué à mon mari que j’avais raté mon bac 2 fois!!!

Je manque de confiance en moi, je me sens vraiment nulle, je n’ai pas de conversation et à l’approche d’un dîner avec des collègues de mon mari, je me sens vraiment inférieure à toutes ces personnes qui ont Bac+5!

J’ai travaillé jusqu’aux 2 ans de mon premier enfant et pendant 16 ans, j’ai élevé mes 3 garçons tout en faisant du bénévolat.

Bref, si vous pouviez me donner quelques tuyaux pour reprendre confiance en moi ou d’autres conseils, je suis preneuse

Merci de votre attention

Isabelle

Chère Isabelle,

Comme je partage votre sentiment. Malheureusement je n’ai pas de «tuyaux», encore moins en quelques milliers de signes, pour rattraper trente ans de dépréciation de soi. Par contre, je peux vous dire que vous n’êtes pas seule à vivre avec ce sentiment où l’autre, l’homme, est mis sur un piédestal. J’en vois chaque jour, même des femmes plus jeunes que vous. Et malgré moi, je participe à ce système, étant la première à me décomposer face à une assemblée de gens ayant validé même le moindre Deug.

Ce n’est pas tout rapporter au féminisme que d’expliquer au moins partiellement ces pensées par une construction sociale et une éducation destructrice. Oui, votre mari a fait des études, il a construit une carrière, et ses amis également. Vous, vous avez pour votre part suivi le parcours de la bonne mère et de la bonne épouse. S'il n’y a absolument aucune honte à ça, il y a même de la fierté à avoir. Non, la vie ne se valide pas sur des diplômes. Votre expérience de la vie, des difficultés de celle-ci, votre engagement au quotidien pour vos enfants et pour les autres, vous donnent, je vous assure, une place dans les conversations. Non, vous n’avez pas rien à dire, vous n’osez juste pas exprimer en public ce qui fait votre différence et votre richesse.

Si vous vous sentez à part, ce n’est pas parce que vous l’êtes mais parce qu’on vous laisse à part. On m’a toujours dit que la seule intelligence valable était de savoir se mettre à la hauteur de l’autre. Si vous avez fait cet effort toute votre vie, il semble, si vous en souffrez, que les amis diplômés autour de vous en font moins pour vous mettre à l’aise. Disserter sur le Goncourt avec quelqu’un qui ne lit pas, c’est parler seul face à un public. Et ce n’est qu’un exemple. Ne comptez passer moi pour vous dire de cultiver ce snobisme de classe en potassant avant chaque apéro pour vous assurer d’avoir des trucs à dire. Vous en avez, des trucs à dire, Isabelle. Votre témoignage seul et la personne que vous êtes, dédiée aux autres depuis presque vingt ans, font de vous quelqu’un de passionnant, je vous assure.

Et alors que je me moquais gentiment, il y a quelques lignes, des listes de lecture socialement acceptable, je vais vous conseiller un livre. Il s’agit de La Condition pavillonnaire de Sophie Divry –si vous n’aimez pas lire, je vous conseille sans réserve La Vie domestique d’Isabelle Czajka avec Emmanuel Devos. Je ne doute pas pas que vous y trouverez une résonance qui saura peut-être vous inspirer.

Mon conseil est le suivant, Isabelle: après vingt ans à vous consacrer aux autres sans faillir, commencez à vous consacrer à vous. Cela semble facile à dire, moins à faire, mais je vous assure que vous avez largement mérité ce temps à définir ce qui VOUS fait vraiment plaisir, ce qui VOUS épanoui. Pour avoir l’air épanouie aux yeux des autres, il faut déjà l’être. Et sans nul doute que poussée par vos passions, vous aurez moins de mal à partager cet univers qui est le vôtre. C’est aussi l’occasion d’étoffer votre vie sociale de nouvelles rencontres qui ne seront qu’à vous et qui sauront accepter votre parcours atypique. Écrivez si vous avez envie d’écrire, lisez si vous avez envie de lire, allez observer les oiseaux, faire du cake design, ou tout apprendre de l’astronomie. Je ne sais pas ce qui vous intéresse dans la vie, Isabelle, et vous n’avez certainement pas eu le temps de vous pencher sur la question (j’ai 3 enfants aussi, je sais ce que c’est) mais c’est le moment de le découvrir.

Inscrivez-vous à des cours, discutez sur des forums ou dans des groupes de paroles. Si c’est le bénévolat qui vous parle, continuez. Ce que vous ne voyez pas, c’est que c’est ces détails qui font votre richesse, même votre vie de mère en est une, et pas le nombre des années qu’on a passé les fesses sur un banc de fac, si prestigieuse soit-elle. Le courage, l’abnégation, le sens pratique, le sens de l’organisation, la créativité et la force qu’il faut pour survivre à la vie que vous avez mené, ne s’apprennent pas avec des cours magistraux. Je ne sais que trop bien que retrouver la confiance en soi est un travail de longue haleine, mais je tiens à poser ma pierre sur ce chemin pour vous: votre voix compte, Isabelle, et vous avez certainement autant à dire qui mérite d’être entendu que tous ces gens. Je vous souhaite de tout coeur de n’avoir plus honte. Il n’y a pas à avoir honte. 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (168 articles)
Journaliste
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