Culture

Comment Hollywood fait disparaître les acteurs de ses films

Temps de lecture : 9 min

Ridley Scott est salué pour avoir pris la décision de faire disparaître Kevin Spacey, accusé de harcèlement sexuel, de son dernier film. Ne faudrait-il pas plutôt penser à remercier l'attaché(e) de presse du studio?

Le corps de Kevin Spacey, la tête de Christopher Plummer qui reprend finalement le rôle du premier dans le prochain Ridley Scott
Le corps de Kevin Spacey, la tête de Christopher Plummer qui reprend finalement le rôle du premier dans le prochain Ridley Scott

Personne n’est indispensable. Y compris les actrices ou les acteurs. Y compris les plus grandes stars. Hollywood est une industrie qui va vite et qui, quand elle le veut, est capable de prendre de grandes décisions en un claquement de doigt.

Kevin Spacey l’a récemment appris à ses dépens. Suite aux nombreuses accusations de harcèlement sexuel sur de jeunes acteurs (parfois mineurs), le comédien américain, deux fois récompensé aux Oscars –pour American Beauty et Usual Suspects–, était ainsi viré de la série House of Cards. Seulement trois jours après les premières révélations de Buzzfeed, la star devait ainsi dire adieu à un programme dont il était le personnage central depuis cinq ans.

Plus spectaculaire encore, Ridley Scott annonçait, moins de dix jours après cet article, que l’acteur ne figurerait finalement plus au casting de Tout l’argent du monde, un film déjà en boîte dont la sortie américaine est prévue pour le 22 décembre prochain. Spacey y incarnait le magnat du pétrole, Jean Paul Getty, l’homme le plus riche du monde qui refusa, en 1973, de payer la rançon réclamée par les ravisseurs de son petit-fils de 16 ans.

Une décision audacieuse. Comme le montrait, il y a un mois, la première bande-annonce, l’acteur tenait dans le film un rôle central, un rôle si impossible à couper au montage que le réalisateur le remplacera finalement par Christopher Plummer, 88 ans, en retournant intégralement les scènes de l’acteur déchu.

Et comme le rappelait Vanity Fair, «le maquillage sur Spacey, qui transformait l’acteur de 58 ans en octogénaire ayant subi plusieurs opérations de chirurgie esthétique, était un argument de vente majeur pour la campagne des Oscars de Tout l’argent du monde. Connor O’Sullivan était presque garanti de récolter sa troisième nomination aux Oscars.»

Retour vers le passé

Mais aussi spectaculaire soit le timing de cette décision, elle n’est pas radicalement inédite. Hollywood a toujours considéré ses actrices et ses acteurs, peu importe leur star-power, comme des denrées périssables. Et nombreuses sont les stars qui, malgré le contrat signé et le tournage commencé, ont été remerciées et remplacées. Contrairement à Spacey, la plupart l’ont toutefois été pour des raisons artistiques (ou des incompatibilités d’humeur).

Les exemples sont nombreux: Stuart Townsend remplacé par Viggo Mortensen dans Le Seigneur des Anneaux, Lori Petty par Sandra Bullock dans Demolition Man, James Purefoy par Hugo Weaving dans V Pour Vendetta, Samantha Morton par Scarlett Johansson dans Her et même l’intégralité des acteurs dans September de Woody Allen.

Le cas le plus célèbre (car il existe des rushes) est probablement celui d’Eric Stoltz. Choisi par défaut par Robert Zemeckis pour incarner Marty McFly dans Retour vers le futur, le jeune acteur dramatique, influencé par De Niro et Pacino, sera viré après un mois de tournage car jugé trop sombre pour un rôle qui imposait un ton plus décalé.

Une décision risquée et coûteuse qui se révélera douloureuse pour tout le monde y compris pour son remplaçant (et premier choix du réalisateur) Michael J. Fox qui ne pouvait travailler sur le film qu’à partir de 18 heures car déjà engagé sur la série Sacrée Famille. Quant à Stoltz, même si vingt-cinq plus tard, il tentait de faire bonne figure, cette décision a profondément changé sa vie:

«Je suis retourné prendre des cours de théâtre, j’ai déménagé en Europe, j’ai fait quelque pièces à New York et je me suis concentré sur moi, ce qui était beaucoup plus sain. Si j’étais devenu une grosse star, je ne sais pas si j’aurais fait une thérapie.»

«J’étais synonyme de poisse à Hollywood»

Face à ce traumatisme et à l’humiliation, Harvey Keitel, victime d’un scénario strictement identique sur le tournage d’Apocalypse Now, a, lui, failli abandonner sa carrière.

«Pendant longtemps, j’étais synonyme de poisse à Hollywood. J’avais du mal à trouver du travail aux États-Unis. Je m’étais presque résigné à abandonner ma carrière d’acteur et à trouver un travail normal pour arriver à vivre», disait l’acteur qui a passé une grande partie des années 1980 à ne travailler qu’en Europe.

Imaginez alors Adrien Brody, jeune acteur inconnu de 25 ans, qui découvrait, le soir de l’avant-première de La Ligne de Rouge, que ce qui devait être son premier grand rôle d’envergure avait été finalement réduit à portion congrue par le montage de Terrence Malick. Il avait signé pour ce qui devait être le rôle principal et se retrouvait avec seulement quelques minutes d’apparition, au profit de Jim Caviezel. Il y aurait probablement là matière à financer un psy à plein temps pendant quelques années.

«J’étais si concentré et professionnel. J’ai tout donné pour ce film. Tout ça pour ne rien recevoir en retour, pour ne rien voir de mon travail. C’était extrêmement désagréable car j’avais déjà commencé à faire des interviews pour un film dans lequel je n’étais pas vraiment. Terry a changé tout le concept du film. Je n’avais jamais vécu une chose pareille», disait-il à The Independent en 2001.

Brody dans La Ligne rouge

Brody pouvait toutefois se consoler en se disant qu’il n’avait fait qu’essuyer les plâtres d’un grand nombre d’acteurs et actrices victimes, après lui, de la manie de Terrence Malick de «trouver» son film sur la table de montage: Mickey Rourke, Bill Pullman, Lukas Haas, Billy Bob Thornton, Christopher Plummer, Sean Penn, Rachel Weisz, Michael Sheen, Amanda Peet, Barry Pepper, Jessica Chastain ont ainsi tous été coupés de ses films au cours des années. Ça n’a néanmoins pas empêché Brody de remporter un Oscar quatre ans plus tard.

Gestion de crise aux ciseaux

Être acteur à Hollywood, c’est composer avec les lubies de son metteur en scène ou de son producteur et avec de possibles incompatibilités d’humeur. Mais c’est aussi composer avec son propre comportement. Car le cas Spacey n’est, encore une fois, pas tout à fait nouveau.

À la télé, il existe des précédents. En 2014, Columbus Short, qui incarnait Harrison dans les trois premières saisons de Scandal, a été remercié après avoir menacé sa femme de la tuer en lui maintenant un couteau sous la gorge. Isaiah Washington, lui, était viré de Grey’s Anatomy après avoir traité à plusieurs reprises son collègue T.R. Knight de «pédé», obligeant l’acteur à faire son coming-out quelques jours plus tard.

Mais c’est toujours au cinéma, une machine plus lourde et moins flexible, que le cas est le plus spectaculaire. Un mois tout juste avant la sortie de Spice World en décembre 1997, les producteurs du film des Spice Girls se sont ainsi retrouvés avec un grave problème sur les bras: le chanteur Gary Glitter, qui faisait un très remarqué caméo dans le film, était arrêté par la police après qu’un technicien informatique a trouvé 4.000 photos pédophiles sur son ordinateur.

«Il était assez évident qu’il devait être coupé. Il y a eu, je crois, des discussions sur la suppression de la chanson dans son intégralité mais je pense que ça aurait eu des répercussions dans d’autres domaines. On s’est aperçu qu’on pouvait juste l’enlever du film assez nettement sans que personne sache qu’il était là au départ», racontait, vingt ans plus tard, la productrice du film à Yahoo!.

Car ces histoires de disparition sont souvent restées cantonnées aux coulisses feutrées des studios de tournage, anecdotes qu’on s’échangeait entre initiés. Après plus de vingt-cinq ans de mystères sur son départ du tournage de Aliens, James Remar, choisi par James Cameron pour jouer le caporal Hicks, avouait ainsi en 2012 qu’il avait «été viré après plusieurs semaines de tournage» car il avait été «arrêté en possession de drogues».

Remar, qui avait été recommandé à Cameron par son réalisateur fétiche et ami Walter Hill, en a alors payé le prix pendant des années. «Walter Hill ne m’a plus engagé pendant douze ans. Et je sais pourquoi. Je l’ai humilié», poursuivait-il. Le futur réalisateur d’Avatar, lui, remplacera en post-production le visage de Remar, sur les plans les plus complexes à retourner, par celui de Michael Biehn qui prendra la suite.

C’était en 1986. Dix-huit ans plus tard, George Lucas ira jusqu’à gommer l’acteur Sebastian Shaw de la fin du Retour du Jedi pour le remplacer numériquement par le plus jeune Hayden Christensen qui interprète Anakin Skywalker dans la deuxième trilogie.

À l’heure où l’on peut ajouter à son casting un jeune Brad Pitt (L’Etrange Histoire de Benjamin Button), une jeune Sean Young (Blade Runner 2049) ou même un Peter Cushing mort (Rogue One: A Star Wars Story), les possibilités technologiques tendent à transformer peu à peu l’idée même d’acteur. Encore, on est loin de l’apocalypse redoutée par certains et de ce vieux fantasme hollywoodien de se débarrasser complètement des comédiens et des comédiennes et de leurs caprices, manies et scandales.

«Je me disais que ce serait un concept intéressant d’éliminer le scénariste du processus artistique. Si nous nous débarrassions de ces acteurs et réalisateurs, peut-être qu’on aurait quelque chose d’intéressant», disait le cynique producteur incarné par Tim Robbins dans The Player de Robert Altman.

L'ère de l'indignation

De toute façon, l’immédiateté de l’information à l’ère des réseaux sociaux et des chaînes d’info en continu a changé la perception des scandales et la façon de les gérer. Désormais, faire disparaître un acteur d’un film quand il s’est mal comporté est une arme puissante à la disposition des attachés de presse, un moyen de créer un angle éditorial, de positionner le film, de créer une discussion, de l’engagement par l’indignation.

En 2010, quand les acteurs de Very Bad Trip 2 se rebellaient contre la décision de leur réalisateur d’engager Mel Gibson pour un caméo qui l’aurait vu jouer un tatoueur, ils affirmaient une position presque politique –Zack Galifianakis est très engagé contre les violences domestiques– servant inévitablement une saga qui a construit une partie de son succès sur une cible féminine. Pendant ce temps là, Gibson, pris dans le scandale des enregistrements antisémites, racistes et violents dévoilés par sa femme, était maintenu dans l’enfer forcée des stars déchues d’hollywood –également appelée «traversée du désert».

Une traversée qui n'a, au final, qu'un seul but réel: vous faire revenir encore plus haut. Car plus qu’un bon scandale, Hollywood adore un bon come-back. Ou comment marketer la disparition. Après avoir été ignoré pendant dix ans par Hollywood, «Mad Mel» a ainsi été nommé aux Oscars pour Tu ne tueras point et retrouvé le sommet du box-office avec Daddy’s Home 2. Comme quoi on ne disparaît jamais vraiment. Les interprètes sont des denrées périssables mais surtout ils sont recyclables.

Bryan Cranston disait récemment de Spacey que «sa carrière était terminée». Mais c’était déjà ce qu’on disait de Mel Gibson en 2010. C’est ce qu’on disait également de Rob Lowe en 1989 après l’émergence d’une sextape avec une mineure de 16 ans. Alors ce qu’on dira de Kevin Spacey dans dix ans n’est pas encore tout à fait écrit, malgré la gravité des actes dont il est accusé aujourd’hui.

Les affaires sont les affaires

Plus qu’une décision imposée par la moralité, faire disparaître Spacey de Tout l’argent du monde est surtout une très bonne stratégie de relation publique, le coup de génie d’un service de presse qui fait d’une pierre deux coups. Plutôt que de repousser la sortie en attendant que le scandale se calme ou de minimiser le rôle de Spacey dans le film, le studio, par la voix de son «courageux» réalisateur octogénaire, envoie le message clair qu’il désavoue complètement l’acteur et son comportement tout en mettant toutes les chances de son côté face à un public et des votants aux Oscars qui auraient pu être tentés de boycotter le film. L’honneur et le capital sont sauvés.

Derrière l’indignation, il est surtout question de gros sous. Hormis Baby Driver et Spider-man Homecoming, Sony, après une année 2016 catastrophique, a en effet subi quelques grosses déconvenues au box-office cette année, entre Pire Soirée, The Dark Tower, Life ou Blade Runner 2049. Ce n’était peut-être pas le moment d’en rajouter une nouvelle. Et jeter sous le bus un acteur dont tout le monde s’accorde finalement à dire que ce n’était pas vraiment une bonne personne, malgré les rôles qui s’accumulaient sur iMDB, est, contrairement à un échec au box-office, un dommage collatéral qu’Hollywood peut amplement se permettre.

De toute façon, après un mea culpa en bonne et due forme dans quelques mois, la machine à rêve lui offrira probablement un pass pour un come-back réussi dans dix ans.

Michael Atlan

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