Culture

«Le Semeur» fait vibrer l'émotion au cœur d'un conte utopique

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 14.11.2017 à 17 h 07

Le premier film de Marine Francen s'inspire d'un récit du XIXe siècle pour accompagner au présent les passions d'un groupe de femmes confrontées à la nature, à la solitude et au désir.

Violette (Pauline Burlet) au centre de ce film collectif

Violette (Pauline Burlet) au centre de ce film collectif

Les sabots des chevaux, la violences des soldats, les hommes du village embarqués, le contexte historique brossé à grands traits –le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, la répression féroce des républicains. C’est rapide et clair.

Et puis la campagne. Les femmes, meurtries par l’enlèvement des maris, des fils et des frères, effrayées de la solitude inédite.

Mais les ruisseaux et le vent. La terre et les bêtes. Le temps. Et peu à peu une autre vie qui s’invente.

 

Ainsi s’ouvre le premier long métrage de Marine Francen. Et, en effet, littéralement, il s’ouvre –comme une fleur, comme des bras accueillants.

Une société uniquement féminine, cité ou ici village, est un schéma connu, qui a donné lieu à de nombreux récits, contes et mythes. De ce qu’il adviendra dans celui-ci, après l’arrivée d’un étranger, on ne dira rien.

Parce qu’il faut le découvrir, ou plutôt l’éprouver. Et parce qu’au fond l’essentiel n’est pas dans les péripéties qui émaillent l’irruption de ce Jean, sa relation avec la jeune Violette, les rapports de Violette avec les autres jeunes villageoises, et les moins jeunes, et les vieilles.

Des plans comme des tableaux

Le travail et le désir

L’essentiel, qui signe la réussite troublante et heureuse du Semeur, tient à la précision sensuelle de chaque moment, au rythme des plans en harmonie avec les gestes du travail et du désir, au mouvement intérieur du film accordé à celui des saisons.

Dans son cadre presque carré, qui focalise immédiatement l’attention, chaque plan ressemble à un tableau, grâce aussi à un très beau travail sur les lumières et surtout les ombres. Mais l’ensemble, loin d’aligner des blocs figés, semble constamment palpiter comme une chair, comme une flamme.

Marine Francen évoquera au passage des «grandes idées», la liberté, l’utopie, l’éducation, l'articulation du collectif et de l'individuel, des sentiments et des engagements. Jamais celles-ci ne feront de l’ombre aux réalités quotidiennes, jamais elles ne pèseront sur les êtres –humains, animaux, végétaux, minéraux.

C’est que la réalisatrice filme les émotions plutôt que les idées, même si celles-ci sont bien perceptibles, et qu’elle filme les émotions comme des phénomènes naturels, comme la pluie, la brûlure du soleil, l’érosion.

Un film de femmes

Avec son curieux titre masculin pour ce qui mérite plus que beaucoup d'autres l'appellation «film de femmes», Le Semeur est de ces œuvres dont on se dit qu’on en a compris le principe au bout d’un quart d’heure, et où cela n’importe pas, tant c’est l’intensité ou la délicatesse des moments, des présences, qui comptent.

Une affinité intime

La seule explication dont on dispose est une forme d’affinité intime de la réalisatrice avec ses personnages et leurs interprètes, toutes remarquables, mais où se distingue la jeune Pauline Burlet.

Dans la position moins enviable qu’il n’y paraît du seul mâle alentour, Alban Lenoir fait lui aussi remarquable et nuancée figure.

Jean (Alban Lenoir) et Violette (Pauline Burlet)

Il se trouve, fait curieux, qu'on trouve derrière le film l'une des meilleures productrices françaises en activité, Sylvie Pialat. Et que celle-ci a monté un autre film, doté de moyens bien plus importants, bâti exactement sur le même principe: un village français du passé où tous les hommes sont absents.

La comparaison avec Les Gardiennes de Xavier Beauvoix, souligne encore davantage le grâcieux tour de force d’un premier film qu’on dirait pétri à même les corps, en accord avec les météores et les passions.  

Le Semeur

de Marine Francen,

avec Pauline Burlet, Géraldine Pailhas, Ilana Zabeth, Françoise Lebrun, Alban Lenoir.

Durée: 1h40

Sortie: 15 novembre 2017

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