Culture

S'il y a bien un livre que vous devriez lire, c'est le dernier Prix Goncourt, signé Eric Vuillard

Temps de lecture : 3 min

La récompense attribuée à L’Ordre du jour célèbre aussi un mode d’écriture aussi singulier que fécond.

Eric Vuillard | Joël Saget / AFP
Eric Vuillard | Joël Saget / AFP

Les jurés du Prix Goncourt ont récompensé cette année Eric Vuillard pour L’Ordre du jour (Actes Sud). Ils ont ainsi salué un excellent livre d’un excellent écrivain – phrase qu’on n’aurait pas écrit chaque année. Il faut lire le neuvième ouvrage de cet auteur, bref, terrible, et parfois d’une terrible drôlerie. Vuillard y raconte par le menu deux épisodes importants de la montée en puissance du nazisme, la réunion qui acte le soutien des grands patrons allemands à Hitler, et la triomphale et ridicule entrée de l’armée du Reich en Autriche.

Les rapports entre le pouvoir politique et les grandes puissances économiques, l’inclination de l’Autriche pour un pouvoir autoritaire, les manipulations du show politique et le ridicule des plus grands dirigeants: autant de thèmes (parmi d’autres) qui sont loin de ne concerner que les années 30 en Europe.

L'œuvre entière

Mais L’Ordre du jour n’est pas seulement un très bon livre, incisif et vibrant, et aux échos très actuels. Il est le dernier exemple d’une certaine idée de l’écriture, qu’incarne Eric Vuillard avec tous ses livres, mais singulièrement les cinq derniers.

Avant L’Ordre du jour, La Bataille d’Occident (qui évoque la guerre de 14), Congo (qui évoque le colonialisme), Tristesse de la terre (qui évoque la conquête de l’Ouest et le massacre des Indiens d’Amérique) et 14 Juillet (qui raconte la prise de la Bastille), tous courts, tous chez Actes Sud, établissent une pratique de littérature que leur auteur préfère appeler «récit» que «roman».

Ce choix pointe un certain rapport aux faits, qui n’élimine nullement l’importance revendiquée du narrateur, mais déplace l’articulation entre événements réels et invention dans la manière de les raconter.

Vuillard n’est pas et ne se prétend pas historien. Il n’écrit pas non plus des «romans historiques», avec la licence d’invention, d’ailleurs très légitime, que ce terme implique.

Vuillard ne rapporte que des noms, actes, gestes, situations avérées par la documentation. Mais il les rapporte en écrivain, qui compte sur les ressource de sa langue pour leur donner un éclat, une puissance d’émotion et de compréhension de ce qui se joue dans ces éléments réels, au-delà de leur seul énoncé.

La singularité de son écriture concerne le double pari d’une extraordinaire quantité de détails précis, matériels, incarnés, et d’une audace affichée des formulations, affichant la mobilisation d’une langue qui ne se veut nullement «neutre» ou «descriptive» ou «objective» - horizon légitime des historiens.

Plus loin, plus près

Le plus exemplaire, le plus radical en ce sens est sans doute 14 Juillet, paru en 2016. Son incroyable accumulation de noms des protagonistes, des lieux précis, des métiers, des outils et armes, toutes choses répertoriées dans des registres méticuleusement consultés, mais transfigurés par une langue audacieuse, constamment en quête de manière de dire qui emmène plus loin en intelligence, et étant plus près des êtres et des gestes.

Cet alliage singulier du document et du littéraire fait d’Eric Vuillard non seulement l’auteur de livres passionnants et émouvants, mais l’artisan d’une modalité de la recherche.

Sans prétendre jamais se substituer aux procédures d’énonciation des historiens, y compris dans leur diversité et leur part de subjectivité comme Paul Veyne l’a si souvent rappelé, elle y ajoute une manière de construire une relation aux grands événements et figures historiques, y compris les mieux connues (la prise de la Bastille, Buffalo Bill…) qui en renouvelle à la fois la compréhension et la capacité à les relier à notre présent.

Et ce faisant, elle démontre ainsi également l'infinie fécondité des archives. Dans le même esprit que Vuillard, un autre écrirait autre chose, autrement, éclairerait les faits sous un autre angle.

Pas selon une logique de contradiction, mais d'augmentation, et de proposition. Lire Vuillard est un plaisir, c'est aussi une expérience de la promesse pratiquement infinie des potentialités de connaissances qu'un véritable artiste peut offrir.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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