France

Cécile Duflot a bien le droit de polluer

Ivan Couronne, mis à jour le 08.01.2010 à 18 h 04

Mais qu'elle évite de nous faire la morale.

D'accord, Cécile Duflot a émis 7 tonnes de carbone pour s'envoler aux Maldives. D'accord, elle a choisi l'un des archipels les plus menacés par la montée des eaux. Cela fait beaucoup, paraît-il, pour une écologiste. Duflot n'est pas la première "avioneuse avionée". Jean-Louis Borloo fut moqué par le Petit Journal de Canal+ pour s'être rendu à une conférence sur l'environnement, à Deauville, en avion. Tony Blair, quand il était Premier ministre, irritait lui aussi les ONG vertes en persistant à voler.

Mais là n'est pas le problème. Les politiques ont le droit de polluer. Comme tout le monde. Aux dernières nouvelles, la pollution est non seulement légale, mais gratuite. Ce dont nos dirigeants s'abstiennent de moins en moins, toutefois, c'est de faire la morale à leurs électeurs. Antan, leur travail consistait à voter des lois. Par exemple, pour rendre la pollution payante. Aujourd'hui, ils ne se limitent plus à cette activité législative: ils veulent devenir des modèles.

Au-delà de l'environnement, la conduite morale des politiques devient un enjeu, scruté et médiatisé. La première polémique du mandat de Nicolas Sarkozy n'était-elle pas son séjour sur un yacht de luxe mis à disposition gratuitement, après avoir martelé pendant la campagne qu'il serait le président des travailleurs. Entourloupe! disent les uns. Nicolas Sarkozy peut-il à la fois défendre les pauvres et fricoter avec les milliardaires? François Hollande, énarque, ex-catégorie A+ de la fonction publique, était-il de bonne foi quand il affirmait ne pas aimer les riches? Et Luc Chatel, ministre de l'Education nationale, scolariserait-il ses enfants dans le privé? Il s'agit désormais de mesurer s'il y a un décalage entre les positions publiques et les actions privées. Comment la France, où la presse a longtemps distingué les vies privée et publique, en est arrivée là? Les hommes politiques, en plus d'être jugés sur leurs actes (politiques), revendiquent désormais une exemplarité (personnelle), dans le but de gagner des voix. Des journalistes les entraînent sur cette pente, comme des blogueurs ou Jean-Michel Aphatie, tombé à bras raccourcis sur la secrétaire nationale des Verts.

Phénomène nouveau en France, pas Etats-Unis. Les Américains considèrent depuis des décennies que l'adultère d'un président appartient au domaine public. Là-bas, en politique (mais pas seulement), la morale du candidat compte plus que son programme. Le journal The Economist y voit l'héritage de la religion protestante. Comment confier la Nation à un homme qui trompe sa femme? Les plus hardis y voient de la dissonance cognitive, l'incapacité à mettre ses actes et ses idéaux en accord.

Quelle faute n'a pas commise John McCain en possèdant des automobiles étrangères, pendant la campagne présidentielle américaine! 13 voitures (sale riche!) dont une Toyota Prius (anti-patriote !). En pleine crise, les Américains devaient consommer américain ou être disqualifiés. Il y eut également John Edwards, offenseur des Démocrates avec ses coupes de cheveux à 400 dollars. Le sénateur républicain Larry Craig horrifia lui aussi son camp en draguant des hommes dans les toilettes d'un aéroport.

Si Cécile Duflot passait ses vacances dans le Cher, non seulement elle les passerait à maudire Le Canard Enchaîné (coupable d'avoir vendu la mèche des Maldives), mais la Terre continuerait de se réchauffer. Si John McCain n'avait pas acheté de Toyota à sa fille, GM aurait quand même fait faillite. Que Larry Craig drague ou non dans les toilettes ne changerait rien à la sexualité des Américains.*

L'engagement vert de Cécile Duflot ne fait pourtant aucun doute: elle soutient la taxe carbone et a même regretté que le taux envisagé par le gouvernement soit si faible. C'est une écolo de la première heure. Alors, pourquoi tout ce cinéma? Le vrai souci, c'est son absurde voyage de 15 heures de Paris à Copenhague, dans un train affrété par la SNCF pour les ONG et pour les caméras, avant le sommet pour sauver la planète en décembre.

Ce spectacle invraisemblable n'avait, en fait, qu'un but publicitaire, sous couvert de morale. Le but visé: non pas sauver la planète, mais sauver les prochaines élections. En prenant le train, en recyclant, en mangeant bio, les politiques intègrent leur vie privée dans leur stratégie marketing. Souvenez-vous du vélo de Noël Mamère ou de la voiture hybride de Jean-Louis Borloo. Il y a aussi les toilettes sèches de José Bové et les panneaux solaires d'Yves Cochet. Ecolos même en dehors des heures de bureau.

Tony Blair avait défendu son CO2, en 2007, en arguant qu'il était un peu irréaliste d'attendre des gens qu'ils arrêtent de prendre l'avion.

J'attends encore l'homme politique qui fera campagne là-dessus et s'engagera, mais il n'y en a pas. C'est comme si on demandait aux gens de ne jamais conduire... Ce qu'il faut faire, c'est regarder comment on peut rendre le transport aérien moins consommateur en énergie, comment on développe de nouveaux carburants qui émettent moins de gaz.

En clair: la culpabilisation des électeurs est inefficace pour changer les comportements de façon significative.

Pour sa défense, Duflot a répondu comme Tony Blair:

Je ne suis ni intégriste, ni donneuse de leçons, parfois je n'ai pas le choix. Les écologistes souhaitent d'ailleurs que l'on limite les déplacements inutiles en avion mais ne sont pas pour sa suppression. Ils souhaitent également que l'on travaille sur l'aviation du 21eme siècle et d'autres modes de propulsion aérienne.

Sauf que Blair ne déclarait pas «Vous ne me verrez jamais dans un avion lorsqu'il m'est possible de prendre le train.» Il ne promettait rien.

Alors même qu'elle invite les journalistes dans le TGV, Cécile Duflot s'irrite que la presse évoque ses vacances privées aux Maldives. Les journalistes sont priés de ne filmer que les séquences autorisées, celles où Duflot prend le train et pas l'avion. La base du marketing est de contrôler son message. Malgré ses dénonciations du «marketing politique» de Nicolas Sarkozy dans le domaine de l'écologie, Cécile Duflot se conduit comme le chef de l'Etat. Lui avait crâné dans les usines, elle a frimé sur les chemins de fer.

Ivan Couronne

Image de une: Plage d'Olhuveli, aux Maldives, en mars 2009. Charles Platiau/REUTERS

* edit: Ivan Couronne avait écrit: «Si Larry Craig arrêtait de draguer dans les toilettes, le «fléau de l'homosexualité» continuerait à progresser.». Cette phrase, qui voulait faire preuve d'ironie critique vis-à-vis des homophobes, a manifestement heurté certains de nos lecteurs. Nous l'avons donc changée.

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