Cécile Duflot a bien le droit de polluer
Mais qu'elle évite de nous faire la morale.
- -
D'accord, Cécile Duflot a émis 7 tonnes de carbone pour s'envoler aux Maldives. D'accord, elle a choisi l'un des archipels les plus menacés par la montée des eaux. Cela fait beaucoup, paraît-il, pour une écologiste. Duflot n'est pas la première "avioneuse avionée". Jean-Louis Borloo fut moqué par le Petit Journal de Canal+ pour s'être rendu à une conférence sur l'environnement, à Deauville, en avion. Tony Blair, quand il était Premier ministre, irritait lui aussi les ONG vertes en persistant à voler.
Mais là n'est pas le problème. Les politiques ont le droit de polluer. Comme tout le monde. Aux dernières nouvelles, la pollution est non seulement légale, mais gratuite. Ce dont nos dirigeants s'abstiennent de moins en moins, toutefois, c'est de faire la morale à leurs électeurs. Antan, leur travail consistait à voter des lois. Par exemple, pour rendre la pollution payante. Aujourd'hui, ils ne se limitent plus à cette activité législative: ils veulent devenir des modèles.
Au-delà de l'environnement, la conduite morale des politiques devient un enjeu, scruté et médiatisé. La première polémique du mandat de Nicolas Sarkozy n'était-elle pas son séjour sur un yacht de luxe mis à disposition gratuitement, après avoir martelé pendant la campagne qu'il serait le président des travailleurs. Entourloupe! disent les uns. Nicolas Sarkozy peut-il à la fois défendre les pauvres et fricoter avec les milliardaires? François Hollande, énarque, ex-catégorie A+ de la fonction publique, était-il de bonne foi quand il affirmait ne pas aimer les riches? Et Luc Chatel, ministre de l'Education nationale, scolariserait-il ses enfants dans le privé? Il s'agit désormais de mesurer s'il y a un décalage entre les positions publiques et les actions privées. Comment la France, où la presse a longtemps distingué les vies privée et publique, en est arrivée là? Les hommes politiques, en plus d'être jugés sur leurs actes (politiques), revendiquent désormais une exemplarité (personnelle), dans le but de gagner des voix. Des journalistes les entraînent sur cette pente, comme des blogueurs ou Jean-Michel Aphatie, tombé à bras raccourcis sur la secrétaire nationale des Verts.
Phénomène nouveau en France, pas Etats-Unis. Les Américains considèrent depuis des décennies que l'adultère d'un président appartient au domaine public. Là-bas, en politique (mais pas seulement), la morale du candidat compte plus que son programme. Le journal The Economist y voit l'héritage de la religion protestante. Comment confier la Nation à un homme qui trompe sa femme? Les plus hardis y voient de la dissonance cognitive, l'incapacité à mettre ses actes et ses idéaux en accord.
Quelle faute n'a pas commise John McCain en possèdant des automobiles étrangères, pendant la campagne présidentielle américaine! 13 voitures (sale riche!) dont une Toyota Prius (anti-patriote !). En pleine crise, les Américains devaient consommer américain ou être disqualifiés. Il y eut également John Edwards, offenseur des Démocrates avec ses coupes de cheveux à 400 dollars. Le sénateur républicain Larry Craig horrifia lui aussi son camp en draguant des hommes dans les toilettes d'un aéroport.
Si Cécile Duflot passait ses vacances dans le Cher, non seulement elle les passerait à maudire Le Canard Enchaîné (coupable d'avoir vendu la mèche des Maldives), mais la Terre continuerait de se réchauffer. Si John McCain n'avait pas acheté de Toyota à sa fille, GM aurait quand même fait faillite. Que Larry Craig drague ou non dans les toilettes ne changerait rien à la sexualité des Américains.*
L'engagement vert de Cécile Duflot ne fait pourtant aucun doute: elle soutient la taxe carbone et a même regretté que le taux envisagé par le gouvernement soit si faible. C'est une écolo de la première heure. Alors, pourquoi tout ce cinéma? Le vrai souci, c'est son absurde voyage de 15 heures de Paris à Copenhague, dans un train affrété par la SNCF pour les ONG et pour les caméras, avant le sommet pour sauver la planète en décembre.
Ce spectacle invraisemblable n'avait, en fait, qu'un but publicitaire, sous couvert de morale. Le but visé: non pas sauver la planète, mais sauver les prochaines élections. En prenant le train, en recyclant, en mangeant bio, les politiques intègrent leur vie privée dans leur stratégie marketing. Souvenez-vous du vélo de Noël Mamère ou de la voiture hybride de Jean-Louis Borloo. Il y a aussi les toilettes sèches de José Bové et les panneaux solaires d'Yves Cochet. Ecolos même en dehors des heures de bureau.
Tony Blair avait défendu son CO2, en 2007, en arguant qu'il était un peu irréaliste d'attendre des gens qu'ils arrêtent de prendre l'avion.
J'attends encore l'homme politique qui fera campagne là-dessus et s'engagera, mais il n'y en a pas. C'est comme si on demandait aux gens de ne jamais conduire... Ce qu'il faut faire, c'est regarder comment on peut rendre le transport aérien moins consommateur en énergie, comment on développe de nouveaux carburants qui émettent moins de gaz.
En clair: la culpabilisation des électeurs est inefficace pour changer les comportements de façon significative.
Pour sa défense, Duflot a répondu comme Tony Blair:
Je ne suis ni intégriste, ni donneuse de leçons, parfois je n'ai pas le choix. Les écologistes souhaitent d'ailleurs que l'on limite les déplacements inutiles en avion mais ne sont pas pour sa suppression. Ils souhaitent également que l'on travaille sur l'aviation du 21eme siècle et d'autres modes de propulsion aérienne.
Sauf que Blair ne déclarait pas «Vous ne me verrez jamais dans un avion lorsqu'il m'est possible de prendre le train.» Il ne promettait rien.
Alors même qu'elle invite les journalistes dans le TGV, Cécile Duflot s'irrite que la presse évoque ses vacances privées aux Maldives. Les journalistes sont priés de ne filmer que les séquences autorisées, celles où Duflot prend le train et pas l'avion. La base du marketing est de contrôler son message. Malgré ses dénonciations du «marketing politique» de Nicolas Sarkozy dans le domaine de l'écologie, Cécile Duflot se conduit comme le chef de l'Etat. Lui avait crâné dans les usines, elle a frimé sur les chemins de fer.
Ivan Couronne
Image de une: Plage d'Olhuveli, aux Maldives, en mars 2009. Charles Platiau/REUTERS
* edit: Ivan Couronne avait écrit: «Si Larry Craig arrêtait de draguer dans les toilettes, le «fléau de l'homosexualité» continuerait à progresser.». Cette phrase, qui voulait faire preuve d'ironie critique vis-à-vis des homophobes, a manifestement heurté certains de nos lecteurs. Nous l'avons donc changée.
Mis à jour le 08/01/2010 à 18h04










































Sans commentaire.
Si tous les écolos devaient abandonner les leçons de morale, alors ce serait une espèce menacée d'extinction.
Mais si tous ceux qui donnent des leçons de morale devaient se taire alors il n'y aurait plus grand monde en politique et dans les médias.
Il faudrait aussi craindre pour la vitalité de Slate car il n'y aurait plus de commentaires.
Il y a donc une profonde injustice de désigner Cécile Duflot comme victime expiatoire
Personne ne doit se voir interdire ou reprocher d'aller aux Maldives, un coin de paradis dans ce monde de brutes.
Je suis sûr que Cecile Duflot gardera un souvenir inoubliable de ces lieux magiques et de leurs habitants. Et qu'elle continuera à nous faire la morale dans un TGV ou dans un avion.
"le fléau de l'homosexualité continuerait à progresser" Fléau ???
Je suppose qu'il s'agit d'humour...
Mais j'ai tiqué aussi :)
Où est notre Corto ??
Ce n'est pas moi qui irai chercher des poux dans la tête de madame Duflot parce qu'elle s'est envoyée en l'air avec son chéri pour atterrir aux Maldives.
Moi aussi, si j'en avais les moyens, j'irais sans vergogne faire splash-splash sur la barrière de corail pour voir si ça fait monter l'eau ou pas.
Au lieu de cela, je suis assise devant l'ordinateur et par la fenêtre, c'est la tempête de neige.
Or depuis quelques jours on n'entend plus un seul écolo nous bassiner avec le réchauffement climatique et ça, ça n'a pas de prix.
On peut juste commenter qu'en France un politique adultère ne choquerait personne, sauf si ce même politique se posait en Père la Morale et comdamnait publiquement l'infidélité.
... pour allez au maldive ...
Efin si l'auteur peut me dire comment me rendre vers cette ile en prenant UNIQUEMENT le train, je serai sur de pouvoir faire plaisir à mes amis ecolo...
Car "Sauf que Blair ne déclarait pas «Vous ne me verrez jamais dans un avion lorsqu'il m'est possible de prendre le train.» Il ne promettait rien" veux bien dire que Mme Duflot à utiliser cette phrase. Donc que l'auteur sait comment ce rendre aux maldives en ne prenant que le train mais ce permet de ne pas divulger cette information. bonjour la moral.....
Julien_g, Corto n'est jamais très loin pour peu que son ordi récalcitrant veuille bien bosser ! :)
J'ai lu cet artcicle avec plaisir à 2 remarques près:
- Une enquête de Canal+ démontra que lors du sommet fantastique de Copenhague, la miss Duflot se fit remarquer pour son déplacement en train... à l'aller mais fut beaucoup plus discrète avec son trajet retour fait en avion, bref ...
- le plaisir que j ai eu en lisant s'est évaporé par le " * " de fin et ce pour 2 raisons : Slate n'aurait pas du modifier le texte de Mr Couronne, on ne modifie pas une contribution pour ne pas déplaire aux lecteurs.
Cela m'aurait permis de faire un long commentaire sur la pseudo ironie de Couronne et la façon curieuse qu'on parfois les journalistes de railler l'homosexualité, bref...
Cordialement,
Cher Corto,
il ne s'agit pas de déplaire, mais de faire en sorte que cette ironie — en l'occurence un rappel de l'homophobie du sénateur américain — soit comprise par tous les lecteurs. Surtout que ce n'est pas le point central de l'article. Quant à la curieuse façon qu'ont parfois les journalistes de railler l'homosexualité, ce n'est pas sur Slate que vous en trouverez...
Cordialement
L'une sans l'autre laisse un boulevard à la critique
du "Faites ce que je dis..." mais la cohérence sans morale
n'est-elle pas potentiellement effrayante ?
La morale, bien sûr, mais quelle morale,
car n'a-t-elle pas une géométrie variable ?
Alors, cohérence, et c'est tout ?
Jusqu'à quelle dureté ?
Se pencher sur les qualités personnelles de dirigeants,
actuels ou futurs, devrait conduire à s'interroger aussi
sur le système qui les fabrique et les sélectionne
et à se demander s'il ne serait pas temps
d'en changer le modèle.
Noncandidatement.
Moi-même je vous écris en direct d'un Mc Donalds, et vu d'ici je peux vous assurer que le problème de la faim dans le monde est une vaste arnaque.
Et sinon, je ne suis pas un bégueule ni un ayatollah mais je pense quand même que Mme Dufflot aurait pu choisir une destination moins bling-bling. Mais de toute manière, les Verts n'ont jamais été un vrai parti écologiste. La quasi totalité de leur temps de parole est consacré au mariage gay, aux sans papiers et au conflit israélo-palestinien. Autant de causes parfaitement nobles mais bien loin de la problématique globale.
Merci d'avoir pris la peine de m'écrire.
J'ai été heureuse d'apprendre par vous, ce que d'aucuns supputaient déjà, que : "les Verts n'ont jamais été un vrai parti écologiste".
Il ne reste plus aux électeurs qu'à vous entendre.
Cordialement.
J'aimerai réagir à l'intervention de "constructif" : Je ne savais pas que pour aller sur une ile, il fallait absoluement utiliser un avion. Diantre, comme ont fait ces chers Collomb, Magellan, et touti quanti... ;)
Plus sérieusement, il est difficile pour un politique "moralisateur" de faire entendre sa voix lorsque lui-même n'applique pas ses principes.
Je m'aime pas trop la comparaison avec Tony Blair, qui n'a jamais pris possition sur l'écologie ou le réchauffement climatique (ou sinon, l'écho de ses propos n'est pas arrivé jusqu'à moi), et une femme politique qui fait se son combat politique l'écologie.
C'est un peu comme si on critiquait Chavez parce qu'il vend du pétrole, et que c'est un acte capitaliste...
Comme nous tous, Cécile Duflot est tiraillée entre ses convictions et les désirs que font naître notre société de consommation basée sur l'énergie peu chère.
Elle sait que ce n'est pas bien d'aller aux Maldives, mais elle ne peut pas résister au plaisir d'y aller.
De la même manière que j'essaie de réduire ma consommation d'énergie, mais que je n'arrive pas à renoncer à un petit WE sympa à l'étranger même si je pense que je ne devrais pas.
C'est simplement humain.
Alors restrictions (via l'incitation ou la taxation ou la réglementation) ou technologie ?
La technologie peut aider mais il est certain qu'elle ne réglera pas tout. Par exemple, les moteurs sont en effet plus efficaces qu'avant, mais cette efficacité a été annulée par le fait que notre société a fait naitre des désirs de véhicules plus gros et donc à plus gros moteurs...
Dans ce contexte, puisque nous avons tous trop de mal à nous réfréner sur ces plaisirs accessoires, il faut que nos gouvernements le fassent à notre place dans l'intérêt général.
Les outils sont bien connus : Bonus/Malus, règlementations, taxations (par exemple, si le kérosène était taxé comme l'essence, ça renchérirait le prix du billet pour les Maldives)
Excellent article et une bonne chose, Cécile Duflot ne pourra plus donner des leçons d'écologie en matière de voyage. Pas sûr, en fait.
Une chose m'étonne c'est qu'elle n'ait pas proposé de compenser ses émissions, en allant par exemple contribuer sur le site http://www.actioncarbone.org/index.php ou en plantant des arbres quelque part !