Culture

Le Louvre d’Abou Dhabi, une histoire de l'art prédigérée

Anne de Coninck, mis à jour le 11.11.2017 à 12 h 43

Après des années de controverse, la nouvelle déclinaison du musée français ouvre ce samedi aux Émirats arabes unis avec l'ambition d'explorer l’histoire de l’art mondial, de la préhistoire au XXIe siècle, rien que ça. Pour en dire quoi?

GIUSEPPE CACACE / AFP

GIUSEPPE CACACE / AFP

Un mirage culturel construit au milieu des sables. L’espoir de devenir un «Guggenheim Bilbao Bis», ce musée espagnol créé de toute pièce dont le succès n’a jamais pu être reproduit… Le Louvre Abu Dhabi, qui ouvrira ses portes au public ce samedi 11 novembre, a cette ambition. Reste à avoir les moyens, notamment culturels et artistiques… de ces ambitions.

La franchise aura mis près de dix années pour se concrétiser. Depuis la signature de l’accord de 30 ans par Jacques Chirac en mars 2007 et le vote quelques mois plus tard du parlement français autorisant le prêt des œuvres appartenant au patrimoine national. Dix ans pendant lesquels les polémiques ont accompagné l’entreprise: de la controverse franco-française dénonçant un projet purement financier aux accusations répétées d’ONG sur les conditions de vie et de travail déplorables des ouvriers travaillant sur les chantiers.

Giuseppe CACACE / AFP

Faire fructifier la marque Louvre à l'étranger

 

L’émir qui dirige ce richissime micro-État s’est offert une attraction culturelle de classe mondiale avec, à côté du Louvre, des hôtels, des boutiques de luxe et des golfs au cœur du désert. Mais les grandes ambitions culturelles initiales ont été revues à la baisse. Certaines ont été reportées à l’image de la construction du Zayed national Museum, d’autres sont en voie d’être tout simplement abandonnées comme le Guggenheim d’Abou Dhabi dessiné par l’architecte Frank Gehry.

Derrière le projet français, un constat simple: le Louvre possède une collection considérable d’œuvres d’art. Elle représente 460.000 pièces dont seulement 35.000 sont exposées à Paris et à Lens, autant dire presque rien. Enfin, il y a le nom Louvre, une appellation si prestigieuse qui vaut à elle seule vaut 400 millions d’euros sur 30 ans.

Le projet architectural signé Jean Nouvel est venu compléter l’idée initiale avec une certaine emphase mystique: «Quelque chose entre une Medina arabe et une Agora grecque –un lieu de rencontre et d’échange autour de l’art et la vie dans un contexte de complète sérénité». Le résultat est un dôme d’acier un peu lourd constellé d’étoiles, surplombant une cinquantaine de bâtiments au bord des eaux.

Giuseppe CACACE / AFP

Le Louvre est installé sur une île artificielle, Saadiyat, de 27 kilomètres carrés, créée pour un prix faramineux de 18 milliards de dollars… avant la crise financière de 2008. Le chantier a coûté 580 millions d’euros et connu cinq années de retard, dont un arrêt complet en 2011, lors des Printemps arabes. La crise économique et des difficultés techniques inattendues, notamment la consolidation des protections du bâtiment, singulièrement pour les entrepôts se situant au-dessous du niveau de la mer, expliquent le retard. Il faut y ajouter le renforcement des mesures pour protéger les collections du terrorisme.

Un parcours œcuménique

 

Le musée, dirigé par le français Manuel Rabaté et Hissa Al Dhaheri, invite les visiteurs à explorer 12 chapitres de l’histoire de l’art mondial, de la préhistoire au XXIe siècle. Au travers des salles, la volonté permanente est de mettre en avant les passerelles entre les différentes cultures et régions du monde, de juxtaposer les chronologies pour mieux souligner l'humanité partagée à travers les âges. Les comparaisons interculturelles sont souhaitées et provoquées, comme dans la galerie où se trouvent trois anciens masques d'or de Chine, du Pérou et du Moyen-Orient.  

Mais au-delà des bonnes intentions affichées, les doutes existent sur la réalité de la démarche. Une peinture du XVIIe siècle d'une plantation d'esclaves est étiquetée «La résidence d'un planteur de canne à sucre au Brésil», sans mentionner le commerce européen et arabe des esclaves africains au cours des siècles.

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Les initiateurs du projets clament qu’il n’y a aucune censure, notamment de la présentation de la nudité, avec la présence d’une figurine féminine du Mali aux formes proéminentes signes de fertilité, ou sur les symbolismes religieux. Chaque religion est représentée: une page d’un très ancien coran, le coran bleu, avoisine une torah, livre saint hébraïque provenant du Yémen, ou une statue hindouiste.

Des prêts prestigieux

 

Pour le premier accrochage, sur les 600 œuvres présentées la moitié est prêtée par les musées nationaux français, Louvre en tête, mais aussi le musée d’Orsay, la Bibliothèque Nationale de France, le musée Guimet, le Centre Pompidou, le Château de Versailles ou encore le musée Rodin. Parmi les prêts, une quinzaine d’œuvres majeures La Belle Ferronnière (vers 1495) de Léonard de Vinci, une Belle Vénitienne signée du Titien vers 1500, Bonaparte franchissant les Alpes  (1803) de Jacques-Louis David, Le Fifre (1866) d’Edouard Manet, un autoportrait de Vincent Van Gogh ou encore les Deux Péniches d’André Derain.

Les objets vont du vase grec à une cuirasse de Marmesse (IXe VIII e s avant JC) en passant par une salière en ivoire provenant du Royaume du Benin.

GIUSEPPE CACACE / AFP

L’autre moitié des œuvres provient de la collection propre du Louvre d’Abou Dhabi. Une sélection transversale achetée sur le marché de l'art au cours de la dernière décennie, suivant les conseils de conservateurs français dirigé par Jean-François Charnier, directeur de la recherche et des collections, Le résultat est un méli-mélo d’objets d'art et de tableaux coûteux, un gigantesque cabinet de curiosités réparties dans 23 galeries permanentes. Certaines pièces ont déjà été montrées en 2014 à Paris lors de l’exposition «Naissance d'un musée». Elles soulignaient déjà les limites du projet.

GIUSEPPE CACACE / AFP

Premières acquisitions

 

La première toile achetée par le musée est un Mondrian, Composition en bleu, jaune rouge et noir, provenant de la collection d’Yves Saint-Laurent-Pierre Berger, l’autre pièce maîtresse est Le Jeu de bésigue (1881) de Gustave Caillebotte ou encore l’Orient de Paul Klee, dont la subtilité est parfois résumée au trait enfantin.

Ensuite, les grands noms font place à de bons classiques: le Lyonnais Jean-Baptiste Pillement dont les gravures ont largement lancé le style rococo du XVIIIe  siècle ou le portrait d’un couple d’Anglais (1769) de Francis Cote, la première représentation de joueurs d’échec en Angleterre.

 

ولد #في_مثل_هذا_اليوم الرسام الهولندي الشهير بييت موندريان عام 1872. #هل_تعلم أن لوحة "تشكيل بالأزرق والأحمر والأصفر والأسود" تعتبر أولى مقتنيات #اللوفر_أبوظبي؟ تمت إعارة هذه اللوحة إلى مؤسسة "بيير بيرجيه إيف سان لوران" من 15 أكتوبر 2015 حتى 14 فبراير 2016. #هولندا #رسام #بييت_موندريان The Dutch painter Piet Mondrian was born #OnThisDay in 1872. #DidYouKnow that ‘Composition with Blue, Red, Yellow and Black’ is the #LouvreAbuDhabi ’s first acquisition? This painting was on loan to the Pierre Bergé YSL Foundation @Fondation_pb_ysl for their exhibition “Jacques Doucet – Yves Saint-Laurent, Living For Art” from 15 October 2015 to 14 February 2016. #Dutch #Painter #PietMondrian © 2015 Mondrian/Holtzman Trust © Louvre Abu Dhabi – Thierry Ollivier

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Dans les évocations multiculturelles, on trouve Un jeune Etudiant d'Osman Hamdy Bey (1878) un peintre ottoman, un manuscrit bouddhiste en sanskrit provenant d’un monastère de l’Est de l'Inde datant de la dynastie Pala  (750-1174), une assiette en poterie provenant de la ville turque Iznik, une tapisserie chinoise, pour finir par un maître contemporain Cy Twombly, avec une série de neuf toiles sans titre du peintre américain.

Comment construire un musée hors sol sans attache possible avec une histoire et une culture locale limitées? Ce musée artificiel peut-il établir une passerelle entre des cultures différentes? Il a déjà dû composer, sans le reconnaître, avec les sensibilités religieuses. Le choix des œuvres prêtées et des œuvres achetées censure de fait une certaine représentation des corps féminins dans l’art. Le Louvre d’Abou Dhabi pose en fait la grande question de l’identité culturelle… à commencer par la sienne.

Anne de Coninck
Anne de Coninck (67 articles)
Journaliste
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