Sports

«Borg/McEnroe» m'a tué

Claude Askolovitch, mis à jour le 10.11.2017 à 15 h 49

En mettant en scène de façon si artificielle deux de mes héros de jeunesse, le film de Janus Metz Pedersen avec Shia LaBeouf et Sverrir Gudnason montre à quel point la fiction peut avoir un effet mortifère sur l'éclat du vécu.

Borg : GABRIEL DUVAL / AFP // McEnroe : STF / AFP

Borg : GABRIEL DUVAL / AFP // McEnroe : STF / AFP

Un film est sorti qui signifie ma fin, le comprend-on? Il parle de joueurs de tennis dont je connus le goût, que la fiction ingère, dont elle décrète qu’ils appartiennent désormais à l’histoire, cette matière première des profanations. Un film est sorti où s’imitent des hommes qui étaient mon paysage. Ils vivent encore et nous aussi, qui les aimions ou dont nous souhaitions la défaite, à l’âge des passions acnéiques. Un film s’empare de Bjorn Borg et de John McEnroe et les réinvente dans la perfidie de l’hommage, il leur met dans la bouche des mots qu’ils n’ont jamais prononcés, leur suppose des gestes et des pensées, les contorsionne pour une réinvention sans saveur, mais c’est cela que l’on retiendra d’eux désormais?

On reconstitue une finale de Wimbledon comme jadis Bondartchouk recréait Waterloo, Abel Gance Austerlitz ou Darryl Zanuck une plage Normande sous le feu allemand. Pourquoi se gêner? Quel héros ou héroïne protestera, si il ou elle sonne faux dans la distraction vulgaire? Qu’y pouvait Napoléon, quand Rod Steiger l’incarne ou Pierre Mondy le joue, bien ou mal. Les morts sont d’aimables prétextes.

Nous ne sommes pas morts

 

Borg et McEnroe vivent, eux. Est-ce que cela compte? Se trouveront-ils justement transposés, ou ressentiront-ils une méchante infidélité? Souffriront-ils? Comprendront-ils la violence même de ce film, qu’il soit juste ou imprécis, bien joué ou piteusement incarné? Sentiront-ils l’atrocité du moment? Être réincarnés, comme s’ils n’étaient déjà plus là, être dépossédés de quelques heures de leur vie, pas les moindres, et ceci se passe devant eux, vivants encore, mais traités en morts glorieux, ceux que l’on embaume en prétendant les honorer.

Ils ne sont pas morts pourtant. Nous ne sommes pas morts pourtant. Ou bien, nous l’ignorions?

Nous sommes déjà morts, si l’on nous réinvente pour la postérité. Si l’on raconte, à notre place, ce que nous fûmes. Comprenez cela, que ce film nous tue, par sa simple existence. Je ne parle plus de Borg ici, ni de McEnroe, mais de nous. Nous qui vivions déjà quand ceux-là étaient jeunes. Nous qui avons su la vérité d’un présent. Moi qui ai eu 18 ans, cette année 1980, et cette année reste mon présent, elle et toutes celles que j’ai vécues, et ce présent n’est pas moins réel à ma conscience que notre XXIe siècle entamé, et ce présent m’est arraché, si l’on en fait de l’histoire.

Moments de vie

 

Ce n’était pas l’histoire, quand ça nous arrivait, mais un plaisir familier qui revenait, chaque saison simplement. Le tennis était innocent des soubresauts politiques, un mode mineur et captivant, une hypnose sans transcendance. Notre paysage. Nous fûmes ces lycéens lovés des après-midi devant un poste de télévision, quand nous avions trois chaînes et nul autre écran, quand nous savions le bruit rare de la balle amortie par la terre française de mai ou glissant en juillet sur une herbe anglaise qui, en fin de tournoi, se faisait plus rare.

Bjorn Borg et John McEnroe n’étaient pas des mythes mais notre banalité heureuse, des héros sans doute, mais dont la modeste humanité ne faisait pas de doute, et nul n’aurait songé à leur accorder une éternité de pacotille. Ce qu’ils étaient suffisait. On ne parlait pas de «match du siècle», quand le Suédois battait le New-yorkais à Wimbledon, juste après mon bac.

Un tournoi n’arrêtait pas l’horloge. Il appelait d’autres joutes. Ils se retrouveraient, à Flushing Meadows, eux et d’autres, le tennis et la vie étaient une aventure sans fin, riches de drames et de disputes. Par exemple, je préfère et préférais Jimmy Connors. Il n’était pas moins grand que «Iceborg» et «Superbrat», mon «Jimbo». Sa victoire contre Borg en finale de l’US Open, en 1978, son succès contre McEnroe à Wimbledon, en 1982, ne le cèdent en rien au Wimbledon 1980 que le cinéma sélectionne et isole du cours de nos existences.

Connors effacé des mémoires

 

Comprenez bien. Ce n’est pas une querelle d’esthètes ou une manie de supporter. Si jeunes, nous disputions au café des mérites de Connors ou de Mc Enroe en connaissant nos mauvaises fois. Cette dispute se prolonge et me prouve. Je ne suis pas moins enthousiaste pour Connors aujourd’hui que je l’étais il y a trente-cinq ans; je n’aime pas moins Joop Zoetemelk, champion du monde cycliste, que je l’aimais en 1985 quand, déjà vieux, il volait le titre dans mon éclat de rire. Je ne suis pas moins triste aujourd’hui qu’en 1976, quand Laval battait le Red Star en match de barrage pour la montée, condamnant le club de foot francilien à rester en division 2.

Ce sont des exemples. Je n’ai pas de passé. Je ne suis que des présents, qui tous se valent, qui jamais ne s’obèrent. Comprenez bien: c’est ma vie que je défends ici. Un film, soudain, fouille et trie dans ce que je vis encore. Il décrète que Connors était un comparse, que seul un duo, et de ce duo un seul duel, méritera de surpasser l’oubli. Jeunes gens de dorénavant, vous connaitrez Bjorn et jamais Jimmy. Jeunes gens de désormais, vous ne saurez rien de moi. Adolescent de 55 ans bientôt, ma vérité est niée. Pourquoi cet arbitraire? Je me souviens de Connors 1982 avec une joie intense, quand Borg 1980 ne m’inspirait qu’une admiration statistique. C’est ainsi que je le vis. Un film l’efface. Me voici mort ou annulé. Je n’ai pas été, ou ne serai plus.

Casser les codes

 

Jusqu’ici, j’avais regardé sans malice ces films que le cinéma, parfois, consacre aux légendes du sport. Je n’en percevais pas la brutalité. On y parle souvent de boxe. Je me souviens de Raging Bull, que la présence physique du vrai La Motta rattachait à une histoire charnelle.

Je me souviens de De l'ombre à la lumière de Ron Howard sur l’outsider Braddock, chômeur vaillant devenu champion du monde contre le flamboyant Max Baer en 1935. Je me souviens de Gentleman Jim, joyeuseté en noir et blanc sur la vie de James Corbett, qui avait défait le géant John Sullivan pour le titre mondial des lourds en 1892, à la Nouvelle-Orléans. Il y avait dans ces œuvres, singulièrement Gentleman Jim, ces libertés fâcheuses que le cinéma s’autorise: la vérité n’était qu’un point de départ. Le rude Corbett, incarné par Errol Flynn, avait le nez droit et la frimousse séduisante, dans une comédie signée Raoul Walsh.

James Corbett vs Errol Flynn

C’étaient des codes, Hollywood le voulait, je n’y faisais pas attention. Ils me blessent désormais: nul ne se souvient de la trogne du vrai Corbett, ni de son corps, quand Flynn l’incarne de fausse légèreté pour les siècles et le siècles. Walsh, au moins, avait eu la décence de trahir post-mortem sa marionnette. Son film était sorti en 1942, cinquante ans après le couronnement de Corbett, neuf ans après son décès. C’était un moindre mal, d’avoir épargné cela au boxeur vivant?

Je réalise désormais que cinquante ans ne sont rien; il y avait alors, aux Amériques, suffisamment d’adultes qui avaient connu le vrai Corbett, qui l’avaient aimé, qui avaient appréhendé sa masse et son bruit, et dont la vérité était écrasée par la splendeur du biopic (le mot alors était inconnu). Ont-ils souffert, comme je souffre, se découvrant annulés? Ont ils ragé comme je rage, de voir leur passion de jeunesse muséifiée?

Tout est joué. Nous vivons et vivons pourtant, encore, et ne sommes qu’illusion. Je regarde ces jours-ci sur mon ordinateur, la vieille finale de Wimbledon 1980, la vraie, telle que la diffusa la BBC, dans une vidéo qu’internet préserve. J’ai de la chance, de vieillir au temps du web? J’ai besoin de ces images pour conjurer ce qui se joue dans un cinéma, près de chez moi. Ce fut ainsi, donc, et pas autrement. Je cherche dans des archives la vérité fugace de nos mots d’alors, de nos vêtements, de l’air que l’on respirait, ce qui fut et reste, et dont je doute. L’ai-je vécu vraiment? As-tu vraiment vécu, me nargue la fiction?  

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (140 articles)
Journaliste
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