Culture

La hanche de Demi Moore menace la liberté d'expression

Titiou Lecoq, mis à jour le 11.01.2010 à 18 h 52

Dire qu'une photo a été retouchée peut maintenant suffire à vous faire trainer devant les tribunaux.

La loi obligeant à préciser quand une photo a été retouchée pour «modifier l'apparence corporelle du modèle» n'est peut-être pas une mauvaise chose. Non pas parce qu'elle éradiquerait l'anorexie mais simplement parce qu'elle éviterait aux gens de mentir. Pour épargner à mes charmants employeurs les frais d'un procès, je précise que cette affirmation de mensonge n'a évidemment rien à voir avec l'histoire qui va suivre. Je prends cette précaution parce qu'il semble que désormais dire qu'une photo a été retouchée peut suffire à vous faire trainer devant les tribunaux.

C'est ce qui est en train d'arriver au site Boing Boing qui, comme le célèbre blog photoshop disaster, s'amuse fréquemment à noter les absurdités auxquelles donnent naissance les logiciels de retouche. L'avocat de Demi Moore vient d'envoyer une lettre aux rédacteurs du site pour leur demander de supprimer un article se moquant de la couverture ratée du magazine W. Ratée parce que de toute évidence, quelqu'un a enlevé à Demi Moore un bout de son corps. Pas un simple bourrelé mais plutôt une ablation de la hanche. Attention, c'est assez subtil:


Problème, il existe deux versions de la photo. La couv' américaine du magazine = sans hanche, la couv' coréenne du même magazine = avec hanche. Evidemment, il est tout à fait envisageable que les Coréens vouent un culte aux hanches parfaites et aient rajouté un peu de chair à Demi Moore. Demi Moore = moitié plus.

Quoiqu'il en soit, s'en est suivie une longue série de commentaires sur Boing Boing et d'autres blogs pour déterminer si oui ou non la photo américaine avait été retouchée, chacun y allant de son analyse personnelle - ce qui prouve en tout cas que parfois les gens s'ennuient au travail. Mais que les gens occupent leurs journées en discutant de la réalité de sa hanche gauche a commencé à sérieusement agacer Demi. A tel point que ses avocats ont menacé tous les sites relayant la polémique de poursuites si les articles en question n'étaient pas retirés. Menace que Boing Boing s'est empressé de publier (en pdf ici).

Pour l'avocat de Demi Moore: «L'apparence de ma cliente est essentielle pour sa carrière et son style de vie, de fausses accusations ou des insinuations selon lesquelles elle aurait utilisé secrètement un artifice dans le but de modifier son apparence sont extrêmement dommageables pour elle.» A noter que Boing Boing n'a jamais insinué que Demi Moore ait été au courant de cette modification. En outre, il est surprenant de voir cette adepte de Twitter (pas moins de 2.442.055 personnes qui la suivent à la date du 7 janvier 2010) attaquer la blogosphère.

Mais le plus inquiétant, c'est que c'est la deuxième fois en quelques mois que de simples interrogations sur l'usage de Photoshop entrainent des menaces de poursuites judiciaires. Boing Boing s'était déjà esclaffé devant une affiche publicitaire pour Ralph Lauren au sujet de laquelle la blogueuse Xeni Jardin supputait que les proportions du mannequin étaient disons... suspectes. A moins que la mannequin en question fut un être hybride, moitié femme, moitié caoutchouc :

Ralph Lauren, qui avait moyennement apprécié l'humour du site, avait alors menacé de le poursuivre pour - attention innovation - usage frauduleux d'une image. La seule conséquence a été que désormais sur Boing Boing, on ne dit plus d'une image qu'elle a été «photoshopée» mais «ralph-laurenisée».

Evidemment, ces histoires peuvent sembler anecdotiques voire ridicules ou encore parfaitement inintéressantes (l'éventail est large), mais aux Etats-Unis, la polémique prend de l'ampleur parce que c'est carrément la liberté de discuter une photo qui est remise en question. Et ce qui concerne une photo de mode pourrait arriver avec une photo d'actualité. Dans une société d'images et de mots, non seulement le droit de critiquer et de douter est essentiel mais il relève presque du devoir. Il ne s'agit pas de tout suspecter de fraude, ce n'est d'ailleurs pas ce que fait Boing Boing mais de décrypter les images, de les questionner. Et que ceux qui se livrent à cet exercice encourent des poursuites judiciaires n'est pas un bon signe.

Titiou Lecoq

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