Monde

Les chiites profitent de leur premier pèlerinage post Daech

Quentin Muller, mis à jour le 14.11.2017 à 16 h 42

Alors que Daech vient de perdre Al-Qaïm, sa dernière position en Irak, entre 17 et 22 millions de chiites se rassemblent pour prendre la direction de Kerbala, à l'occasion du pèlerinage de l'Arbaïn.

Un portrait du dignitaire chiite Muqtada Al Sadr trône le long d’une route menant à la ville sainte de Karbala et au pèlerinage religieux d'Arbaïn. Personnage controversé, Muqtada Al Sadr est à la tête d'un des mouvements chiites important en Irak. © Sebastian Castelier.

Un portrait du dignitaire chiite Muqtada Al Sadr trône le long d’une route menant à la ville sainte de Karbala et au pèlerinage religieux d'Arbaïn. Personnage controversé, Muqtada Al Sadr est à la tête d'un des mouvements chiites important en Irak. © Sebastian Castelier.

À Bagdad, d'épais bouchons serpentent dans les rues désolées de la capitale irakienne. Si les nombreux checkpoints n'arrangent pas le trafic, de nombreuses autoroutes ont également été coupées pour le pèlerinage.

Personne n'ose vraiment se plaindre. Il faut dire que le chiisme dans les allées de la ville est omniprésent. Dans l'air grisâtre et pollué de la capitale irakienne flottent des drapeaux et affiches immaculées du visage marquant de l'imam Hussein, petit-fils du prophète Mahomet et figure adorée. Son assassinat à Kerbala, en 680, marque la césure définitive entre les courants chiites et sunnites de l’islam.

Dans le sud, non loin de l'aéroport, Bagdad road est le point de convergence. Le périmètre autour de l'autoroute est sécurisé. De grands pick-up et quelques véhicules blindés, armés de tourelles mitrailleuses, stationnent aux entrées. Chaque véhicule qui converge vers l'autoroute en question est préalablement fouillé. Des militaires armés de kalachnikovs passent leurs mains autour de la taille de chaque personne qui effectue le pèlerinage pour prévenir tout attentat suicide.

Le répit chiite

C'est donc le long de kilomètres de barbelés, de tourelles et d'hommes armés que plusieurs centaines de fidèles déambulent à leur rythme.

Cent kilomètres séparent Bagdad et Kerbala. Une route non sans danger et autrefois marquée par plusieurs attentats. Fin 2011 par exemple, Al-Qaïda frappait Bagdad, Hilla et Latifiya, faisant 28 morts et 78 blessés pendant le pèlerinage. À chaque fois, des bombes dissimulées ou des voitures piégées visaient les rassemblements de chiites sur la route pour Kerbala.

Plus récemment, le 3 juillet 2016, un spectaculaire attentat revendiqué par l’organisation État islamique faisait un carnage à Karrada, quartier chiite de Bagdad, tuant 324 personnes.

Mais après presque quinze ans de terrorisme incarné par Al-Qaïda, puis par Daech, les chiites irakiens soufflent pour la première fois.

Ahmed al-Abadi, 23 ans, natif de Doura, un quartier de Bagdad particulièrement violent pendant la guerre civile, sourit:

«À 11-12 ans, j'attendais avec une kalachnikov devant la porte de ma maison pour protéger ma famille. J'ai grandi dans la guerre et les attentats. Aujourd'hui que Daech est vaincu, je savoure la paix.»

Jusqu’à il y a un an et demi, les attaques meurtrières puis les attentats furent particulièrement fréquents à Doura, marqué par sa mixité chiite-sunnite.

Une femme portant un portrait marche le long d’une autoroute de Bagdad, en direction de la ville sainte de Karbala, afin d’assister au pèlerinage religieux d'Arbaïn. © Sebastian Capelier.

Ahmed n'a apporté que le strict minimum pour son périple: un sac léger et une paire de claquettes-chaussettes avec laquelle il marchera pendant trois jours. Aux premiers kilomètres, la fumée des grillades se mêle à la poussière soulevée par le piétinement des chiites et aux décibels de musique religieuse crachée par d'immenses enceintes.

On s'arrête pour s'hydrater et reprendre un peu de force. Hamza Abdel Karim, 50 ans, le polo blanc usé, est un des nombreux volontaires à proposer des provisions gratuites le long de l'autoroute. Lui effectuera le pèlerinage lors des derniers jours. «Cet événement est ouvert à toutes les nationalités et toutes les religions, même les sunnites sont les bienvenus», sourit-il fièrement.

«Pas une année sans qu'Al-Qaïda ou Daech nous menace»

Malgré la quasi disparition physique de Daech en Irak, l'homme n'a pas peur de son retour à la clandestinité. Il assure, tête baissée, pendant qu'il prépare des thés aux passants:

«Depuis qu'on est autorisé à faire le pèlerinage, il n'y a pas une année sans qu'Al-Qaïda ou Daech nous menace. 2006-2007 ont été particulièrement dangereuses. Mais si nous sommes tués pendant, nous donnerons notre sang à l'imam Hussein et nous irons directement au paradis.»

Sur l’année 2007, Bagdad a essuyé 24 attentats ayant fait plus de 20 morts, pour un chiffre total de 1.191 victimes. Hors Bagdad, le bilan s’élevait à 32 attentats de la même intensité, coûtant la vie à 1.833 personnes. 

Cet employé du ministère du travail tient à rappeler qu'avant 2003 et la destitution de Saddam Hussein, aucun pèlerinage n'était autorisé: «On devait aller de Bagdad à Kerbala en voiture. Il était interdit de marcher sur la route comme on le fait maintenant, sous peine d'attenter à l'ordre public...» 

«Nous avons enjambé la bombe»

Des enfants aux cheveux pleins de boue zigzaguent dans la foule, devant leurs parents. «La boue est censée rappeler la tristesse de la famille d'Hussein, s'étalant de la terre sur leur visage après sa mort», explique Ali Amir.

Le jeune homme de 25 ans a fait une pause après avoir marché quelques kilomètres depuis le nord de Bagdad. «Je fais ce pèlerinage tous les ans, depuis mes dix ans. C'est un devoir pour moi. Avant, je le faisais en famille; maintenant, je le fais avec mes amis. Je ne peux pas vous décrire ce que je ressens à chaque fois», clame-t-il.

Lui comme ses proches n'ont jamais eu la crainte d'un attentat sur un parcours pourtant souvent frappé par l'extrémisme sunnite. «Al-Qaïda puis Daech étaient présents lors de tous mes pèlerinages. Maintenant ils sont défaits, donc je peux vous dire que c'est encore mieux pour notre sécurité», lance ce peintre en bâtiment. Selon la coalition internationale antidjihadistes, l’organisation État islamique a en effet perdu environ 90% de ses territoires en Irak et en Syrie.

Des centaines de familles chiites irakiennes marchent le long d’une autoroute de Bagdad pour rejoindre la ville sainte de Karbala et assister au pèlerinage religieux d'Arbaïn. © Sebastian Capelier.

Devant Ali Amir passe Youssef Laftah, 22 ans et étudiant en droit. Un bandeau noir attaché à son front, rappelant la tristesse et le deuil, hérisse ses cheveux. Il y a peu, ce grand gaillard faisait partie d'une milice chiite. Une des nombreuses à avoir répondu présente à l'appel d'Al-Sistani lancé à l'été 2014 pour lutter contre Daech.

À cette époque, l'organisation État Islamique n'est qu'à quelques dizaines de kilomètres de Bagdad et détient une grande partie du Nord et de l'Ouest de l'Irak. Youssef Laftah assure: 

«Je suis de Salah ad-Din et j'ai connu l'invasion de Daech pendant quelques années. Je les ai combattus. Et tu penses que j'ai peur d'une revanche de leur part? Pas du tout. Ils sont inoffensifs aujourd'hui.»

Le jeune homme n'a pas peur de la mort. Il se souvient d'un jour de pèlerinage où la police avait découvert une bombe dissimulée en pleine route. «Nous n'avons pas pris peur, nous avons marché droit devant et nous l'avons enjambée», lâche-t-il fièrement.

Prêts pour la paix entre chiites et sunnites

Pendant le pèlerinage, de nombreuses tentes avec coussins sont mises à disposition, séparément pour les femmes et pour les hommes. Abd el-Kader, 65 ans, une canne à la main, n'a pas pu faire le moindre pèlerinage depuis 2003 et la chute de Saddam Hussein. «Mes jambes ne répondent presque plus. Mais chaque année, je viens au bord de la route et je me réjouis de voir que nous, les chiites d'Irak, puissions le faire. Cela me remplit de joie», sourit-il.

Lui non plus ne craint pas les attaques terroristes. «Mon sang est pour l'imam Hussein. Dieu a créé le monde pour lui. Il est l'air qu'on respire, le sol, les cheveux...», assure-t-il, tout en caressant un tasbih [un chapelet musulman, ndlr] d'un vert vif.

Dans un espace réservé aux femmes, Bushta Younis, 60 ans, étend ses jambes avant de repartir. En tchador noir, elle observe «le nombre important de femmes» avec plaisir. «C'est un moyen aussi pour nous de participer à un événement public», explique t-elle.

Souad Khalaf, femme imposante de 45 ans en tchador noir, est quant à elle venue avec toutes ses soeurs et enfants. Elle sermonne:

«Ce qui est important pour l'avenir du pays sera la paix entre chiites et sunnites. Nous sommes prêts pour cela. Les civils le sont, ça sera au gouvernement de suivre.»

 

Quentin Muller
Quentin Muller (3 articles)
Journaliste
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