Culture

Les films que vous ne verrez jamais: Stan Lee, l'icône Marvel, scénariste pour Alain Resnais

Michael Atlan, mis à jour le 19.11.2017 à 15 h 00

Le très intello réalisateur français, passionné de bande dessinée, et le génial créateur des super-héros Marvel se sont rencontrés à la fin des années 60. Amis très proches, ils ont toujours rêvé de travailler ensemble. Sans succès. Récit.

Stan Lee: VINCE BUCCI / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP // Spider-Man : DR // Alain Resnais : FRANCOIS GUILLOT / AFP //

Stan Lee: VINCE BUCCI / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP // Spider-Man : DR // Alain Resnais : FRANCOIS GUILLOT / AFP //

Cet article est le cinquième volet d'une série sur des projets de films avortés.

Retrouvez les quatre premiers volets:
Le Jeanne d'Arc de Kathryn Bigelow (volé par Luc Besson) 
«Ronnie Rocket» de David Lynch
-«Barracuda» par Yves Boisset
- Le biopic hollywoodien de Leni Riefenstahl

C’est un beau roman d’amitié qui a commencé à la fin des années 1960 et qui, comme Elsa et Glenn Medeiros, a traversé l’Atlantique. Sur le papier, Stan Lee, le génial créateur de Spider-man, Les 4 Fantastiques, Hulk, les X-Men, Thor ou Iron Man, et Alain Resnais, le plus fantasque (certains diront intello) des cinéastes français de la Nouvelle Vague, n’étaient pas faits pour se rencontrer, encore moins travailler ensemble. Pourtant, les deux amis ne sont pas passés loin de devenir l'un des plus improbables duos de scénariste et réalisateur de l’histoire du cinéma.

L’histoire de cette amitié commence à Vannes, dans la chambre d’un enfant un peu souffreteux qui, à cause d’un asthme bronchique, ne peut pas aller à l’école primaire comme les autres. Après une crise très violente, le petit Alain est même condamné par un médecin qui ne le voit pas passer l’adolescence. Alors il se réfugie dans des mondes imaginaires, ceux de Fantômas, de Mandrake, de Harry Dickson, le «Sherlock Holmes américain», et des comic strips comme Zig et Puce, Dick Tracy ou Terry et les pirates.

Il en gardera un amour immodéré pour la bande dessinée. Toute sa vie, Alain Resnais, devenu un réalisateur reconnu dans le monde entier grâce à des films comme Hiroshima Mon Amour, L’Année dernière à Marienbad et Mon Oncle d’Amérique, ne quittera cette passion pour le 9e art qui a infusé tranquillement dans toute son œuvre et ses nombreuses expérimentations narratives –le chevauchement du dialogue appartenant à une scène avec l'action d'une autre dans Muriel ou le temps d’un retour, les ressemblances entre Une Dernière Année à Marienbad et «Mandrake le magicien».

Un univers filmique et dessiné

 

Il y aura ainsi les tentatives d’adaptation (de L’Île noire, de Harry Dickson). Il y aura également en 1962 la création du Club des bandes dessinées, la première organisation européenne à affirmer l'importance et la légitimité de cet art, mais aussi ce film I Want to Go Home (1989) écrit par l’Américain Jules Feiffer, auteur de comic strips depuis les années 1950 et du premier grand livre de référence sur les comic-books, qui fait discuter personnages réels et personnages animés.

Il y aura également toutes ces affiches de films dessinées par Blutch, Enki Bilal et Flo’ch. Et ses visites régulières dans les boutiques de BD américaines du Quartier Latin durant lesquelles, malgré les rides et les cheveux blancs, il se mélange aux jeunes gens venus éplucher les étalages remplis des dernières aventures de Spider-man.

Stan Lee en quête de maturité

 

De l’autre côté de l’Atlantique, Stan Lee, devenu une icône grâce à ses créations chez Marvel, contemple, au milieu des années 1960, l’idée d’adapter ses super-héros au cinéma et d’en faire des héros de chair et de sang. Le succès de la série Batman avec Adam West l’encourage à imaginer le potentiel de ses histoires racontées sur grand écran, d’autant qu’il est profondément déçu des séries animées.

«D’un point de vue esthétique, c’est horrible. Nous essayons de faire Spider-man pour une audience mature et la télévision le fait pour des gamins de 6 ans», disait-il ainsi en 1972 à propos de la première tentative d’adaptation des aventures de Peter Parker à la télévision en 1967.

Il rencontre alors en 1965 Federico Fellini qui voulait absolument en savoir plus sur Marvel et la fabrication de ces histoires. «J’étais sûr qu’il allait me dire: “Je veux que tu viennes en Italie écrire tous mes films” mais non. On a juste parlé et il est parti», racontait Lee à Oui Magazine en 1977.

La proposition Spider-Man

 

Avec Alain Resnais, par contre, le courant passe immédiatement. Ils ont exactement le même âge –ils sont tous les deux nés en 1922– et le même goût pour la fantaisie sous toutes ses formes.

«Quelques années plus tard, la réceptionniste me dit que Alain Resnais est là pour me voir. Je lui dis de le faire entrer en me demandant ce qui lui a pris si longtemps. Alain est arrivé avec un appareil photo et il n’a pas arrêté de prendre des photos de moi pendant que nous parlions. Je me suis dit que c’était le truc le plus drôle du monde: le réalisateur mondialement connu de L’Année dernière à Marienbad et Hiroshima Mon Amour prenant des photos de moi. Alain m’a dit qu’il avait pratiquement appris à parler anglais en lisant mes comics.»

Suivront, comme le raconte Tom Sturgeon dans sa biographie Stan Lee And The Rise And Fall of the American Comic Book, de nombreux déjeuners dans un café de la 3e Avenue et dîners dans un restaurant de Chinatown qu’affectionne beaucoup Resnais. Les deux s’entendent si bien que l’Américain propose à son interlocuteur d'adapter Spider-Man«J'ai refusé, arguant du fait que n'importe quel cinéaste américain le ferait mieux que moi», expliquera le Français, qui propose à Lee d’être le narrateur de sa séquence dans le film de Jacques Doillon L’An 01.

Un projet monstre

 

Surtout, il lui propose d’écrire son premier film en anglais.

«Il m’a dit: “Je veux que mon premier film en anglais soit écrit par toi. J’ai rêvé que lorsque je ferai enfin un film en anglais, le premier serait écrit par toi”», racontait Stan Lee.

Pour la première fois de sa carrière, sous la supervision de Resnais, l’auteur de comics se met donc à écrire un scénario de cinéma. Il l’intitulera The Monster Maker. Sorte d’autoportrait de son auteur, il raconte l’histoire de Larry Morgan, un producteur de films d’horreur de séries B qui, malgré le succès, ressent un manque dans sa carrière et sa vie. Fatigué d’accumuler facilement les dollars d’adolescents peu difficiles, il a besoin de la reconnaissance d’un public adulte. Steven Cavanaugh, son acteur fétiche, qui vient de perdre sa femme à cause, selon lui, de l’air contaminé des villes, lui fait alors promettre de produire un film sur les maux créés par la pollution –un thème que Resnais souhaitait aborder. Mais quand Morgan se révèle incapable de produire le projet, Cavanaugh, dans un accès de folie, invoque la colère de Dieu et abat, tel le super-vilain d’un comic-book, un océan de pollution et d’ordures sur New York.

Le scénario de The Monster Maker se terminait ainsi, avec une dramatique voix off:

«Nous ne méritons aucune pitié car nous nous sommes infligés cela à nous-mêmes. Nous avons été mis sur cette Terre, ce véritable Eden, avec tout ce dont nous avions besoin, avec tout ce que l’on pouvait désirer. Nous étions réchauffés par le soleil, nourris par le sol et abrités par les arbres. Les eaux donnaient la vie et coulaient pures. L’air qui nous maintenait en vie nous maintenait en vie pour toujours. Ou ce que nous avons cru. Ce que nous avons cru…»

Clash culturel

 

Conçu comme une parodie du pop-art et influencé par l’œuvre de Roy Lichtenstein, The Monster Maker est décrit par James Monaco, dans sa biographie d’Alain Resnais, comme «un grandiose et exubérant compendium de tous les clichés de la série B qui ont ravi et captivé le public pendant cinquante ans: science fiction, romance sentimentale, horreur, vengeance et catastrophe naturelle, tout est là. Mais plus important encore, The Monster Maker prend ces conventions sérieusement tout en les parodiant».

Vendu pour 25.000 dollars au producteur Martin Ransohoff (Le Bal des Vampires, Le Kid de Cincinatti, Catch 22), le film est alors annoncé dans le New York Times en mai 1971 comme, à l’instar de nombreux «autres illustres Européens comme Michelangelo Antonioni, Agnes Varda, Jaques Demy, Milos Forman, Jan Kadar et Roger Vadim», le premier film américain du réalisateur de Hiroshima Mon Amour.

Portrait d'Alain Resnais I  LIONEL BONAVENTURE / AFP

Mais un clash culturel profond entre une vision du cinéma très indépendante et auteuriste du Français et les méthodes brutales du système hollywoodien, se met en travers du projet, comme l’a raconté Stan Lee à Pat Jankiewicz en 1987:

«En France, ils font les scénarios différemment. À cette époque, ça ne coûtait pas grand-chose de faire un film là-bas et donc il m’a demandé d’y mettre tout ce que je pouvais sauf l’évier de la cuisine! Il voulait beaucoup de “grosses scènes” alors c’est ce que j’ai fait. (...) Le producteur, lui, a dit que nous allions devoir couper beaucoup car, sinon, il n’aurait pas les moyens de le faire. Alors mon fou d’ami Alain a dit (avec un gros accent français): “Shhtan ne changera pas un mot!” –un de ses principaux moraux. (...) J’ai dit: “Alain, je vais le modifier, je vais le modifier!”. “Non, tu ne changeras pas un mot!” Et donc, le foutu script traîne toujours quelque part, à prendre la poussière sur une étagère.»

Deuxième essai

 

Cet échec n’empêchera pas cette belle amitié franco-américaine de se prolonger avec un traitement intitulé The Inmates. En 1977, Stan Lee expliquait à David Anthony Kraft dans le fanzine F.O.O.M que ça parlait «de l’humanité toute entière, de la raison pour laquelle nous sommes sur Terre et de notre relation au reste de l’univers. Ça part d’une théorie que je pense être très originale, très inhabituelle. Mais c’est fait en terme très humain, comme une histoire normale. Ce n’est pas de la grosse science-fiction conceptuelle».

Mais, encore une fois, Alain Resnais est intransigeant sur la politique des auteurs. Contrairement à Stan Lee qui préfère confier son traitement à un scénariste chevronné, le Français veut qu’il aille au bout lui-même. «Je suis très flatté mais je n’ai pas le temps de le faire maintenant», disait-il au journaliste. Alors The Inmates s’est mis à prendre la poussière, malgré quelques tentatives à la fin des années 1980 de le ressortir, sans succès, des cartons.

Stan Lee a beau avoir à nouveau essayé de travailler avec son ami français en lui proposant un scénario, The Man Who Talked To God, écrit par son ami de trente ans, Lloyd Kaufman, le pape de la série Z, rien n’y a fait, les deux hommes n’étaient pas faits pour travailler ensemble. «Resnais n’aimait pas ce que j’avais écrit», disait Kaufman.

«Donnez-lui mon e-mail!»

 

Le beau roman d’amitié entre les deux hommes, lui, ne s’est pas tout à fait refermé. Dans les années 1990, Resnais, retrouvant en France un inespéré succès grâce à Smoking/No Smoking ou On Connaît la Chanson, ils se perdent de vue sans pour autant s’oublier.

«C’est l’un des plus grands hommes et cinéastes que je connaisse, mais je n’ai plus de nouvelles de lui depuis quelques années. J’ai essayé de le contacter, de lui écrire, mais il a dû déménager. Si vous l’interviewez, dites lui que j’adorerais avoir de ses nouvelles, donnez-lui mon e-mail!», disait Stan Lee à Philippe Guedj dans Studio Magazine en 2003.

Le journaliste racontait dans le Daily Mars que, suite à cette interview, Resnais avait contacté la rédaction du magazine pour renouer contact avec son vieil ami.

Depuis, rien n’a traversé le rideau séparant la scène des coulisses. On a jamais su ce qui s'était échangé dans cet e-mail, ni même s'il a été envoyé. Alain Resnais est décédé en 2014 à l’âge de 91 ans. Nul doute que le réalisateur français a laissé un trou énorme dans le cœur de son vieil ami Stan Lee.

Michael Atlan
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