France

Le «loup solitaire» n’est jamais loin de la meute

Nicolas Lebourg, mis à jour le 09.11.2017 à 6 h 04

La méthode du «loup solitaire», théorisée dans les années 1970 par un néo-nazi américain, ne peut être réduite à l'auto-radicalisation.

Un loup solitaire | Skeeze via Pixabay CC0

Un loup solitaire | Skeeze via Pixabay CC0

Le procès d’Abdelkader Merah a provoqué un flot de réactions et, comme il se doit, le verdict a entraîné un flux d’indignations. L’ancien ministre de l’Intérieur et ancien Premier ministre Manuel Valls est ainsi catégorique: «Merah n’était pas un loup solitaire. Il a grandi dans une famille marquée par la haine profonde des Juifs, de la France et de ses valeurs». Aussi, «à titre personnel», il aurait «aimé qu'[Abdelkader Merah] soit condamné aussi de complicité d’actes de terrorisme».

Le fait que Mohamed Merah provienne d’un milieu radical invaliderait donc le concept de «loup solitaire» et, partant, légitimerait le fait que les membres les plus impliqués du milieu soient judiciairement des «complices».

Le raisonnement n’est pas à l’œuvre que chez le très clivant ex-dirigeant socialiste, puisqu’une chronique de France Inter, entre mille exemples, nous exposait également toute la nocivité du «mythe» du loup solitaire. Néanmoins, il s’avère que le réel est tenace et autrement plus complexe que cette nouvelle vulgate dénonçant celle d’hier.

La meute originelle

Le principe et la méthode du «loup solitaire» furent avant tout des phénomènes américains marginaux.

Selon les calculs du sociologue Ramón Spaaij, entre 1968 et 2007, il y a eu dans le monde 72 actes de loups solitaires sur les 5.646 actes terroristes retenus; dans 42% des cas, ils se sont déroulés aux États-Unis.

Le loup solitaire y est né dans un contexte très spécifique. En 1969, les néo-nazis américains que sont Joseph Tommasi et William Pierce fondent le National Socialist Liberation Front (NSLF), dans l’espoir de fusionner un néo-nazisme mystique avec la contre-culture et d'opérer la jonction avec les révolutionnaires de gauche (perspective tout à fait analogue à celle de leurs homologues européens de la même période).

Un an avant d'être assassiné, en 1974, Tommasi invente la méthode du «lone wolf» (loup solitaire), censée permettre l'action malgré la puissance du «Zionist Occupation Government» (ZOG), supposé apte à infiltrer tout groupe. 

Cette méthodologie de l'action individuelle ne doit pas être confondue, comme cela est souvent le cas, avec la question de l'auto-radicalisation: le loup solitaire appartient à un milieu. Selon le politiste américain Jeffrey Kaplan, le NSLF désigna quatre loups, chargés de produire une action révolutionnaire que les masses n’étaient pas censées être en capacité de fournir dans un climat culturel trop propice à la gauche.

Car ce choix méthodologique est bien lié au moment des années 1968, comme on le voit avec l’acolyte de Tommasi, William Pierce. 

Violence et combat culturel

En 1971, Pierce prend la tête de la National Alliance, un groupe fondé par les membres de la campagne de George Wallace, le candidat raciste à l’élection présidentielle de 1968. Il obtient 13,5% des voix, soit le plus fort score d’un candidat indépendant depuis 44 ans.

La National Alliance est tout à fait radicale: son symbole n’est rien de moins que la «rune de vie», la rune Elhaz, jadis utilisée par les nazis. Pierce entretient des liens avec les groupes néo-nazis anglais, qui vont ensuite travailler le milieu skinhead. Il est conscient de la nécessité de présenter la politique autrement.

Il est en 1978 l’auteur d'un best-seller mondial dans la mouvance néo-nazie, les Turner Diaries. L’ouvrage narre la lutte finale des races, avec le soulèvement des suprémacistes blancs contre le pouvoir sioniste. Il propose force détails sur l’art de créer une bombe (influençant ainsi Timothy McVeigh, le militant d’extrême droite auteur de l’attentat d’Oklahoma City qui fit 168 morts en 1995, ainsi qu'Anders Behring Breivik) et de nombreux fantasmes d'attaques nucléaires, chimiques ou bactériologiques sur les populations non-aryennes.

Le livre exalte internationalement l’imagination des skinheads, en offrant une toute autre perspective que celle de la simple rixe raciste. Des adeptes de l’ouvrage au sein de la National Alliance passent au terrorisme en créant The Order en 1983.

L’un de ses membres, David Lane, invente «la phrase de 14 mots», appelée à être traduite et adoptée par les divers skinheads en Europe: «Nous devons assurer l’existence de notre race et un futur pour les enfants blancs» (David Lane purge actuellement une peine de 150 ans de prison pour meurtre). 

Ces éléments sont enfin complétés par la théorisation de la «Leaderless Resistance» (résistance sans chef), en 1983, par le suprémaciste blanc américain Louis Beam (Aryan Nation). Il affirmait s’inspirer d’un modèle mis au point par un officier des services américains pour parer une éventuelle prise de pouvoir communiste dans les années 1960.

Il s'agit de concevoir des cellules terroristes liées dans un objectif et une stratégie mais n'entretenant entre elles aucune relation, tant horizontale que verticale. Sa théorie se   répand dans les milieux néo-nazis américains dans les années 1990, conjointement à   la théorie du «lone wolf» et aux Turner Diaries. Grâce à l'essor d'internet, ces théories parviennent ensemble en Europe. 

Un phénomène transnational

Outre qu'elles ne sont pas sans évoquer les pratiques de la lutte anti-subversive en Europe, et particulièrement en France et en Italie à compter des années 1960, ces méthodes renvoient fortement aux réalités du terrorisme islamiste du XXIe siècle.

Les membres d’Al-Qaïda se tournèrent vers cette méthodologie entre 2002 et 2010, car la guerre en Afghanistan lancée après le 11-Septembre les priva de leur base territoriale.

L’ancien officier de renseignement français Alain Chouet explique qu’ils purent pour cela se reposer sur les acquis théoriques d’une revue islamiste des années 1960, qui établit un modèle dont il explique qu’il est en tout point identique à celui des néo-nazis américains. 

Ce modèle fut également à l’œuvre dans les attentats commis par l'extrême droite radicale européenne: à Londres, en 1999, avec les bombes posées par le suprémaciste blanc David Copeland; en Norvège, avec les attentats commis par Anders Behring Breivik en 2011; en Allemagne, avec l'élucidation en 2011 d'assassinats à motivation xénophobe commis depuis 1997 par le groupe Nationalsozialistischer Untergrund (NSU) —qui a passé 14 ans dans la clandestinité sans jamais être identifié—, ce qui démontre la validité de l’hypothèse du passage à la lutte armée d'une frange radicale déçue par le peu de débouchés politiques des partis légaux.

En France, la phrase de 14 mots se trouvait sur des tracts d’Unité Radicale en 2002 –un groupuscule d’où émergea Maxime Brunerie, qui tira sur Jacques Chirac en 2002. Une opération organisée seul, mais suite aux contacts et dynamiques impulsées par un agitateur islamophobe et pro-israélien, comme l’ont révélé les journalistes Dominique Albertini et David Doucet dans La Fachosphère. Comment l'extrême droite remporte la bataille d'Internet. La situation est d’autant plus paradoxale que Brunerie fit explicitement référence au «Zionist Occupation Government», mais fort révélatrice des procédés d’hybridation structurant les nouvelles formes de radicalité.

Le cas Breivik, celui de David Copeland, de Maxime Brunerie et des Allemands de la NSU, démontrent comment «lone wolf» et «leaderless resistance» ne sont pas réductibles à l'auto-radicalisation: leurs biographies sont marquées par un militantisme au Fremskrittspartiet pour Breivik, la fréquentation des réunions du British National Party pour Copeland, d’Unité Radicale et de SOS Racailles pour Brunerie ou du Nationaldemokratische Partei Deutschlands.

Le loup n’est jamais loin de la meute, il agit certes seul mais dans une opération qui doit tout (le choix de la cible, de l’action, de la méthode etc.) au milieu auquel il participe. 

Comprendre le djihadisme

Spécialiste de l’islamisme, Romain Sèze a bien exposé la difficulté dans un entretien accordé en 2016: en France, après les crimes de Merah, les autorités et l’opinion publique ont d’abord imaginé que «loup solitaire» signifiait «individu atomisé» alors que le loup solitaire se comprend dans ses réseaux.

Résultat, plutôt que de reconnaître son erreur d’interprétation, le débat s’est ensuite retourné contre le concept, qui a été voué aux gémonies. Or, cela s’est passé en un temps (2015-2016) où, précisément, certaines personnes de retour de la zone irako-syrienne et celles qui échouaient se sont muées en une nouvelle génération de loups solitaires djihadistes frappant l’Europe. Le chercheur d’ajouter:

«À la controverse générée sur les loups solitaires à l’occasion de l’affaire Merah était ainsi sous-jacente la perception d’un phénomène d’individualisation du djihad. Cela ne signifie pas que des individus gravitent seuls dans leurs processus de radicalisation pour commettre un attentat de façon complètement isolée. Cela renvoie à une autonomisation relative vis-à-vis des structures opérationnelles qui autorise une pluralité de modes opératoires et de cibles.»

Le loup solitaire n’a donc jamais été un individu seul tombant du ciel. Bien au contraire, le ou la terroriste est un être produit. Xavier Crettiez et Romain Sèze ont ainsi montré que l’une des particularités des carrières militantes des djihadistes étaient le nomadisme transnational.

Ces interactions sont essentielles pour fournir la dynamique qui va pousser l’individu à l’action terroriste. Ils notent également que «la radicalisation n’apparaît jamais comme un phénomène solitaire [...], mais celle-ci s’opère sous la pression d’acteurs et personnes-ressources pouvant à la fois légitimer moralement le recours aux armes et pratiquement leur usage». 

Le «mythe du loup solitaire» est donc bien celui d’un individu purement esseulé, ce que n’a jamais été le principe du «loup solitaire» mais sa mésinterprétation médiatique française post-Merah.

C’est un distinguo fondamental à comprendre: le buzz politico-médiatique contredit ici le buzz politico-médiatique, mais cela n’invalide pas la réalité de l’action terroriste. Pour affronter le réel, il ne suffit pas de crier que le déni, c’est les autres. Pour combattre, il faut comprendre –car comprendre, ce n’est pas excuser.

 

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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