Monde

C'est bien simple, le pays qui remportera la course à l'intelligence artificielle dominera le monde

Amir Husain et John R. Allen, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 08.11.2017 à 11 h 42

Et devinez qui va la gagner?

MARK RALSTON / AFP

MARK RALSTON / AFP

Il y a près de soixante ans, en pleine Guerre froide, Lyndon B. Johnson, alors leader de la majorité au Sénat américain, pétrifia ses collègues en leur assénant un avertissement implacable: le pays qui remporterait la course à l’espace gagnerait «le contrôle, le contrôle total de la planète, qu’il entretienne des visées tyranniques ou soit au service de la liberté». Les États-Unis ont remporté cette course non seulement en mettant le pied sur la Lune, mais aussi en inspirant les scientifiques, techniciens et optimistes de la génération suivante.

Récemment, Vladimir Poutine a donné un écho à la prédiction de Johnson en évoquant la prochaine grande course technologique: celle de l’intelligence artificielle, ou IA. «Celui qui deviendra le leader dans ce domaine dominera le monde», a déclaré le président russe. On peut taxer Johnson d’exagération, lui qui baignait dans les conséquences de la menace soviétique. Poutine peut être accusé de la même chose, peut-être même de pire. Pourtant, il y a du vrai dans leur façon si semblable d'appréhender la puissance de la technologie, une vérité qui transcende les générations et la géopolitique. Aujourd'hui, nous avons bien peur que les États-Unis ne soient en position de perdre cette course si cruciale.

La bataille est déclarée

 

L’un d’entre nous [John R. Allen, ndlr] commandait 150.000 soldats issus de 50 nations différentes, un autre [Amir Husain, ndlr] a inventé des technologies d’intelligence artificielle qui servent –entre autres applications– dans les domaines de l’énergie, de la finance et dans des systèmes utilisés pour notre défense nationale. Nous sommes les témoins directs de la manière dont l’intelligence artificielle va transformer la guerre; des systèmes de contrôle des vols autonomes susceptibles de révolutionner les combats aériens aux algorithmes qui peuvent donner aux chefs militaires une vue précise et sans précédent du champ de bataille.

Bientôt, l’intelligence artificielle sera le facteur d’avantage compétitif le plus puissant dans de nombreux secteurs de notre société et de notre économie, tant dans le domaine du travail que dans celui du divertissement –et dont les conséquences dépasseront de loin le débat habituel sur les emplois industriels évincés par l’automatisation.

Si c’est aux États-Unis qu’est née l’intelligence artificielle et si c’est là que les innovations et les institutions de recherches les plus importantes dans ce domaine ont vu le jour, ses rivaux mondiaux les talonnent. La Chine vient d’annoncer la création d’un programme de développement de l'IA de plusieurs milliards de dollars visant à prendre la tête du secteur au niveau mondial d’ici 2030. La Russie est en train de mettre au point la nouvelle génération d’avions d’interception MiG-41 pourvue d’une IA qui pourrait contrôler l’appareil à des vitesses hypersoniques atteignant Mach 6. Si l'Amérique n’aborde pas cette compétition avec la même détermination farouche que pendant la Guerre froide, elle risque de perdre bien davantage que sa fierté.

Mieux protéger l'innovation…

 

Nul besoin de machines sophistiquées pour trouver à quels stades ces concurrents les dépassent. Les faiblesses américaines sont visibles à l’œil nu: l’exclusion de l’intelligence artificielle des priorités nationales, une réduction des financements dans les secteurs scientifique et technologique et les limites imposées à l’immigration sont autant de facteurs qui nuisent à la compétitivité. La question est de savoir si les États-Unis vont rectifier le tir avant qu’il ne soit trop tard. Il faut accorder une immense réflexion aux problèmes à résoudre et aux actions à entreprendre.

Tout d’abord, cette même ouverture qui incite les chercheurs américains à se placer en tête des innovations internationales propulse leurs découvertes au vu et au su de tous avant qu’elles n’aient le temps d’être protégées. Avec l’aide des conférences des meilleures universités accessibles en ligne, leurs concurrents n'ont aucun mal à copier leurs recherches. Si elles accordent une grande importance à leur culture d’ouverture universitaire, les entreprises américaines ont besoin d’un processus de brevetage plus rapide et d’un soutien de la part de l’État qui leur permettent d’être plus combatives lors de conflits sur la propriété intellectuelle avec des contrevenants étrangers.

… et l'encourager

 

Deuxièmement, la réglementation complique la création aux États-Unis et la vente à l’étranger, ce qui génère un marché pour leurs rivaux internationaux qui, autrement, n’auraient pas la moindre chance. Pendant des années, les États-Unis ont limité les exportations des technologies d’encodage et des processeurs de base, ce qui a eu pour seul résultat que leurs concurrents étrangers ont répondu à la demande et créé leur propre marché.

Quand les alliés des États-Unis comme l’Arabie Saoudite, le Pakistan, les Émirats arabes unis et la Turquie ont eu besoin d’accéder à des systèmes de drones pour poursuivre la guerre contre le terrorisme, leurs demandes ont été différées ou refusées. Depuis, l'Amérique a perdu presque tous ces marchés au profit des exportations chinoises et des développements locaux. Alors que les demandes pour une limitation de l’IA se font de plus en plus insistantes, il nous faut absolument garder notre compétitivité à l’esprit lorsque nous instaurons des règles.

Troisièmement, dans le domaine de l’apprentissage profond la Chine publie un bien plus grand nombre d’articles que les États-Unis et elle est en train de prendre l'avantage dans le secteur des superordinateurs. Il faut davantage d’investissements publics dans la recherche sur l’IA, et non pas faire des économies dans des agences qui soutiennent ce domaine depuis longtemps, comme le propose le budget de l’administration actuelle. Il faut aussi davantage de financements dans les domaines des sciences et des nouvelles technologies pour rivaliser avec les milliards de dollars que la Chine investit dans sa vision pour 2030.

Combattre la peur

 

Quatrièmement, la Chine attire de meilleurs talents de l’intelligence artificielle et elle est en train d’acheter des entreprises technologiques américaines. Les solutions sont simples: donner davantage de permis de séjour, et non moins, aux experts du domaine, attribuer davantage de bourses fédérales, plutôt que de les réduire, pour soutenir les laboratoires de recherche sur l’IA dans les universités publiques, et enfin investir davantage dans des programmes pédagogiques comme les bourses Rhodes pour attirer de futurs thésards, au lieu de diminuer les fonds accordés.

Le gouvernement américain devrait aussi soutenir de petites entreprises méritantes qui se spécialisent dans l’IA tout comme il l’a fait pour les entreprises privilégiant les énergies propres, proposer des allègements fiscaux à ceux qui produisent cette technologie comme cela a été le cas pour les voitures électriques, et donner aux start-up de l’IA des réductions d’impôt à l’instar d’autres pays qui le proposent aux entreprises qui créent des logiciels.

Il ne faut jamais perdre de vue que l’intelligence artificielle représente une avancée capitale dans la faculté d’invention humaine. Nous devons résister aux alarmistes de l’IA comme Elon Musk qui est assez irresponsable pour qualifier cette technologie de tentative de «convoquer le diable» et pour lui imputer une future guerre mondiale. La course à la domination de l’espace de l’IA ne doit pas obligatoirement être synonyme de peur de la technologie. Si l'Amérique doit avoir peur d’une chose, c’est de céder sa place de leader dans les domaines critiques de la défense et de l’industrie si elle ne parvient pas à poursuivre des recherches scientifiques et technologiques en gardant son intérêt national en vue.

Mesurer l'urgence

 

Nul ne peut douter que la Russie et la Chine feront ce qu’il faudra pour garantir leur sécurité nationale. Chaque dollar soustrait aux investissements dans l’IA par les États-Unis et tous les moyens qui mettent des bâtons dans les roues des entreprises américaines désireuses d’attirer des capitaux ne font que conforter ces concurrents.

Quelques années après que le sénateur Johnson a prédit ce que la course spatiale signifierait pour le leadership mondial, il se retrouva assis au Capitole, juste derrière le président John F. Kennedy en train de promettre que l’Amérique irait sur la Lune. Le public ne se limitait pas aux membres du Congrès de la chambre à laquelle Kennedy demandait d’autoriser des financements. Il était également composé des millions de jeunes Américains qui plus tard citeraient ce discours comme la source d’inspiration qui les aurait poussés à étudier l’informatique, les maths, l’ingénierie et le cosmos.

Lorsque Poutine a fait sa prédiction en septembre, un million d’écoliers russes ont pu l’entendre. Combien d’entre eux sont désormais en train de rêver d’étudier l’informatique, de construire les prochaines grandes machines et de faire progresser leurs propres intérêts et leur sécurité nationales? Le prochain pas de géant pour l’humanité, c’est l’intelligence artificielle. Le pays qui a posé le premier le pied sur la Lune doit maintenant emprunter la bonne voie vers demain.

Amir Husain
Amir Husain (1 article)
PDG de SparkCognition
John R. Allen
John R. Allen (1 article)
Ancien commandant en Afghanistan
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