Culture

«Mais vous croyez vraiment percer en radio ou en télé avec votre accent?»

Margaux Lacroux, mis à jour le 08.11.2017 à 16 h 12

Par conformisme ou pour échapper à des formes de discrimination sur le marché du travail, de nombreux journalistes mettent leur accent en sourdine.

JEFF PACHOUD / AFP

JEFF PACHOUD / AFP

Des journalistes radio ou télé qui ont un accent, vous en connaissez combien? Réponse type: «Au moins un.» L’audiovisuel reste aujourd’hui le lieu de l’hégémonie du «français standard», sans aspérités. Peu de personnes avec un accent occupent des postes exposés comme celui de présentateur ou d’intervieweur. Certains journalistes disent l’avoir «perdu naturellement» au fil du temps, du fait de la concentration des médias nationaux à Paris. Mais pas que. Beaucoup ont atténué ou gommé leur accent pour répondre à des injonctions plus ou moins directes.

Bien sûr, il y a quelques exceptions, des «Grandes gueules» de RMC à Jean-Michel Aphatie. Ce dernier affirme d’ailleurs que son accent ne lui a jamais posé problème. Le journaliste basque a débuté en presse écrite par choix et a fait ses preuves dans de grands journaux. France Inter est par la suite venu le chercher pour ses compétences en politique. Mais il n’est pas dupe:

«Les télés et les radios françaises sont normatives. Vous n’entendez pas les accents du Sud, ni l’accent picard, du Nord, de l’Est… C’est gommé quelque part, je ne sais pas à quel moment de la chaîne.»

Écoles de journalisme et médias audiovisuels se refilent la patate chaude. Ajoutez à cela qu’au sein d’une même corporation, les uns reconnaissent que l’accent peut être un frein, quand d’autres soutiennent que ce débat est dépassé. À RTL, le service communication nous a même pondu un slogan: «Ce qui compte, c’est pas l’accent, c’est le talent.» Reste que les témoignages recueillis prouvent qu’une certaine stigmatisation subsiste.

BERTRAND GUAY / AFP

L’accent mis au ban

 

«Dès qu’on l’a entendu, on s’est dit: “Il ira au site web”», confiait récemment un responsable de radio nationale à un chef d’école, à propos d’un élève passé en stage. À l’oral du concours d’entrée d’une école située dans le Sud, un membre du jury interroge un jeune tarnais passionné de radio: «Mais vous croyez vraiment percer dans le métier avec votre accent?» Dans un établissement qui tente de lutter contre les discriminations, un élève demande à un intervenant télé s’il doit garder son accent du Sud-Ouest:

«Il faut le gommer. C’est sympa si tu présentes du rugby ou que tu veux être rigolo. Mais là, ça fait pas sérieux.» 

De la part d’un recruteur emballé par le CV d’une journaliste télé originaire de Perpignan: «Vous ne trouverez jamais de poste à l’antenne avec un accent pareil!» Autant de situations qui illustrent la «glottophobie» présente dans les médias, expression utilisée par le linguiste Philippe Blanchet pour parler du rejet et de la discrimination de populations en raison de leur façon de parler.

La France est encore très ancrée dans une idéologie linguistique établie au XVIe  siècle, époque où le français devient la langue du roi, de l’élite. Encore aujourd’hui, toute variation qui s’éloigne de la «langue conforme» est pointée du doigt. Car derrière chaque accent, il y a des représentations sociales. «Nous avons tous intériorisé l’idée que si on parle “mal”, on va être repéré comme étant un plouc», ironise le sociolinguiste Henri Boyer.

«Cela relève du rapport de pouvoir tel que l’expliquait Bourdieu, complète Médéric Gasquet-Cyrus, dont les recherches portent sur les discriminations par l’accent. Cela peut renforcer l’impression d’une homogénéité des médias, d’une classe supérieure qui domine. D’ailleurs, on dit les journalistes parisiens”, mais ils viennent de diverses régions au départ.»

Un choix plus ou moins assumé

 

Ceux qui ont un accent ont-ils les mêmes chances que leurs confrères sur le marché du travail? Du côté des télévisions et des radios, on explique qu’un accent régional ou étranger peut gêner la compréhension et déconcentrer l’auditoire.

«Un journaliste perpignanais avec un accent à couper au couteau, s’il arrive à la télévision, ben non, je ne vais pas le prendre. Et je vais vous dire: je défendrai même l’idée de ne pas le prendre parce qu’on ne comprend pas ce qu’il raconte», assumait Pascal Doucet-Bon, directeur délégué de l’information de France Télévisions, au micro d’Arte Radio il y a quelques mois.

Il expliquait que «les têtes qui dépassent, on les renvoie dans leur région», à France 3. Cela avait le mérite d’être clair et honnête. Aujourd’hui, celui qui a de lui-même estompé son accent dauphinois, pourtant «peu prononcé», nuance son propos: «Un accent n’est pas un obstacle à l’accès à la rédaction nationale», à part s’il est «incompréhensible». Et de préciser:

«Nous avons assez peu à nous prononcer sur des cas de fort accent. Ce qui tend à prouver que les écoles de journalisme sélectionneraient sur ce critère», notamment pour l’accès aux spécialisations radio et télévision (la troisième voie étant la presse écrite/web).

Presque tous les directeurs d’écoles de journalisme reconnues ont répondu à nos sollicitations. Ils sont unanimes: non, l’accent n’est pas un critère de sélection dans les écoles.

Adoucir, estomper plutôt que gommer

 

Cependant, beaucoup avertissent leurs étudiants qu’un accent peut être rédhibitoire dans certains médias. À l’instar de Pierre Savary, directeur de l’ESJ Lille:

«Nous sommes un peu le cul entre deux chaises. La variété des accents, c’est la richesse de la langue, pas question de discriminer. Mais la promesse que nous faisons à nos étudiants, c’est de les insérer dans la profession. Et je sais que ça va être beaucoup plus compliqué pour ceux qui ont un accent trop prononcé.»

Son homologue à Lannion, Sandy Montañola, indique que la question se pose aussi lorsqu’il s’agit de présenter des étudiants à des concours. D’autres ne font pas le même constat. «Je n’ai pas le souvenir d’un chef de radio ou de rédaction qui m’ait parlé de l’accent comme un critère important, affirme Cédric Rouquette, directeur des études du CFJ à Paris. Le vrai sujet est de poser sa voix face à un micro, ne pas bouffer les mots, d’avoir un bon rythme…»

Hormis les exercices d’articulation, Bertrand Thomas, directeur de l’EJT, précise que dans son école toulousaine (comme dans beaucoup d’autres), on apprend aux élèves «non pas à perdre mais à diminuer leur accent». Et d’ajouter qu’il existe aussi des «techniques éprouvées» pour ceux qui souhaitent l’effacer à l’antenne, mais pas en dehors des studios radio ou télé. Les journalistes sont nombreux à utiliser ce petit tour de passe-passe.

«Je suis à Paris depuis trois ans et j’ai très peu perdu mon accent d’Agen, je n’y fais pas attention dans la vie de tous les jours. Quand je pose ma voix, là, j’essaie de l’atténuer. Le but étant de garder une pointe d’accent sans qu’il soit trop prononcé et gênant à l’oreille», explique Damien Bourdeilh, qui travaille pour Infosport et Eurosport.

L’accent encore cantonné à certains domaines

 

Pour montrer leur bonne foi, les directeurs d’école citent le cas d’anciens élèves qui, en dépit de leur accent, ont réussi à intégrer le marché du travail. La majorité d’entre eux exerce soit région, soit dans le sport. Les jeunes journalistes évoquent d’ailleurs la difficulté à se projeter dans d’autres domaines par «manque de modèles». Ils ont l’impression d’être moins crédibles, s’interrogent sur leur capacité à «percer» en information nationale.

«Doivent-ils quelque part subir leur handicap social –et l’accent peut en être un–, ou essayer de le gommer pour réussir? Car s’ils se fondent dans le moule, ils ont accès à un plus gros marché», relève Médéric Gasquet-Cyrus.

Certains tentent de ruser. Une journaliste alsacienne de France 2 explique qu’elle a tendance à dire «ui» au lieu de «oui». Alors, pour éviter les réflexions, elle n’emploie pas certains mots, préférera «effectivement» à «oui» ou «fin de semaine» à «week-end». Tandis que des Toulousains font attention à ne pas terminer leurs phrases par des mots «qui pètent», en «in». Et encore, les accents du Sud sont plutôt bien lotis du fait des stéréotypes qui y sont associés (rugby, pastis, vacances, soleil).

Pour Nina Valette, Toulousaine qui travaille pour France Bleu en Avignon, l’accent permet de se démarquer:

«Combien de journalistes ne reconnaît-on pas parce qu’ils ont tous la même voix?»

Même constat pour Paul Carcenac, Albigeois embauché au web du Figaro: «J’ai animé un Facebook live, les commentaires disaient que l’intérêt de ce direct était mon accent», alors qu’il ne s’était auparavant «jamais autorisé à rêver d’autre chose» que de presse écrite.

Le coup de l’orthophoniste

 

Comme lui, de jeunes journalistes peuvent s’auto-censurer. Ou se décourager après avoir échangé avec des professionnels. «Étrangement, les intervenants d’antennes locales étaient souvent ceux qui demandaient à lisser», relève Anthony Cortes, étudiant à Toulouse, alors que des journalistes d’Europe 1 et RTL lui ont dit de garder son accent de Perpignan.

Les consignes, parfois contradictoires, témoignent de la variété des points de vue au sein de la profession. Mais cela peut aller plus loin. Une intervenante en radio a proposé à Anthony de lui donner des noms d’orthophonistes. Pas pour soigner une pathologie, un défaut de prononciation, mais bien pour l’aider à effacer son accent. Sa directrice d’étude, éberluée, l’en a dissuadé. Dans le cas de Sabrina Myre, québécoise et ancienne étudiante à Sciences Po, le point orthophoniste a été abordé par l’ancienne directrice de son école. Elle dit avoir passé «deux ans difficiles» à encaisser les réflexions à l’école et en stage.

«J’ai vachement bossé sur mon accent mais ça n’était jamais assez. C’était un peu humiliant parce que je me sentais comme la bûcheronne du Québec, le grand stéréotype.»

Aujourd’hui, elle est basée à Jérusalem en tant qu’indépendante. Cet été, une radio française l’appelle en urgence pour un sujet. Elle signale qu’elle est québécoise, demande si c’est ok. On va consulter un chef pour savoir si son accent «peut passer». Finalement, non. En France, les accents doivent coller à une géographie particulière. Une québécoise correspondante à Montréal, oui. Une Québécoise à Jérusalem s’adressant à un auditoire français, non.

Représenter la diversité

 

Même dans des radios davantage tournées vers l’international, l’accent n’a pas sa place à tous les postes.

«À RFI, pendant un stage, un journaliste africain m’a clairement conseillé de moins faire entendre mon accent si je voulais me faire une place en présentation», raconte Fabrice Wuimo, né au Cameroun et diplômé de l’ESJ Lille.

Comme beaucoup, il ne veut pas se résoudre à effacer une partie de son identité. «On ne peut pas reprocher à quelqu’un d’avoir la peau noire, on ne peut pas reprocher à quelqu’un d’avoir un accent», souligne Jean-Michel Aphatie. Que conseiller à un jeune journaliste? «On aurait envie de dire "résiste", mais c’est compliqué.»

Aphatie, l'exception qui confirme la règle I  JACQUES DEMARTHON / AFP

Le CSA ne s’est pas (encore) saisi de cette question. Notamment parce que l’accent ne fait pas partie de la liste des discriminations prises en compte par la loi. «Tant que l’on n’aura pas posé les choses, cela restera de l’ordre de l’implicite, du non dit. Cela mérite d’être interrogé, reconnaît Pascale Colisson, membre de l’Observatoire de la diversité. Dans les médias nationaux, les journalistes avec des accents permettent de montrer que toute la société française est représentée.» Et si on habituait les Français à entendre une langue davantage diversifiée à l’antenne, peut-être qu’il y aurait moins de problèmes de «compréhension».

Margaux Lacroux
Margaux Lacroux (1 article)
Journaliste
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